Musulmans de deuxième génération : un bilan factuel des apports
Économie, culture, politique : que disent les données récentes sur les musulmans de deuxième génération en Occident ? Un bilan sobre, étayé et nuancé.

À retenir
- Les enfants d'immigrés en Europe gagnent en moyenne 1,3 année de scolarité par rapport à leurs parents, mais accusent encore un retard sur les natifs de parents natifs.
- Aux États-Unis, 46 % des musulmans détiennent un diplôme universitaire, contre 38 % pour l'ensemble de la population (ISPU, 2025).
- Les immigrés créent des entreprises à un rythme nettement supérieur à celui des natifs, selon des travaux du NBER de 2024.
- Quatre élus musulmans siègent au 119e Congrès américain, soit un de plus que la législature précédente.
- Le tableau reste contrasté : la mobilité existe, mais discriminations et écarts scolaires persistent.
Ils sont nés à Birmingham, Lyon, Berlin ou Detroit. Leurs parents sont arrivés d’Algérie, du Pakistan, de Turquie ou de Somalie. Eux ont grandi avec deux langues, deux cuisines, deux façons de voir le monde — et un passeport occidental. Que pèsent vraiment ces musulmans de deuxième génération dans l’économie, la culture et la politique de leur pays ? Les données récentes dessinent un tableau plus contrasté, et plus instructif, que les discours militants de chaque camp.
Une ascension scolaire réelle, mais inachevée
Le premier marqueur d’intégration, c’est l’école. Et là, le mouvement est net : les enfants d’immigrés grimpent l’échelle. Selon une note de l’OCDE publiée en juin 2025, les natifs de parents immigrés en Europe comptent en moyenne 1,3 année de scolarité de plus que leurs parents, contre 0,7 année de progrès pour les natifs de parents natifs1. La mobilité ascendante existe donc, et elle est même plus rapide pour les enfants d’immigrés.
Mais le rattrapage reste incomplet. La même source rappelle que, dans la plupart des pays européens de l’OCDE, ces jeunes affichent encore des résultats scolaires inférieurs à ceux des natifs de parents natifs, en particulier là où les vagues migratoires passées étaient peu qualifiées1. À quinze ans, les élèves nés à l’étranger accusent dans l’Union européenne un retard de lecture d’environ 1,5 année1. L’écart se réduit avec la deuxième génération, sans disparaître.
Outre-Atlantique, le profil diffère. L’enquête American Muslim Poll 2025 de l’Institute for Social Policy and Understanding estime que 46 % des musulmans américains détiennent un diplôme universitaire, contre 38 % pour l’ensemble de la population2. La communauté est jeune — 77 % de ses membres ont moins de 50 ans2 — et plutôt diplômée, deux atouts pour le marché du travail. La trajectoire économique dépend donc fortement du pays d’accueil et du capital scolaire des parents, comme le souligne notre analyse des contributions économiques des immigrés musulmans.
L’entrepreneuriat, un terrain où les immigrés se distinguent
Sur le plan économique, un fait revient dans la littérature : les immigrés entreprennent davantage. Une étude du National Bureau of Economic Research parue en 2024 chiffre la part des immigrés dans l’entrepreneuriat américain à 28,9 % en 2020, contre 22,5 % en 2003, alors qu’ils ne représentent qu’environ 14 % de la population3. Ils sont, ajoutent les auteurs, surreprésentés parmi les start-ups à forte croissance et les jeunes entreprises technologiques financées par capital-risque3.
L’American Immigration Council confirme cette propension : les entreprises fondées par des immigrés génèrent davantage de brevets par salarié et créent des emplois pour les natifs comme pour les nouveaux arrivants4. La distance avec les natifs est importante. Des travaux antérieurs portant sur les entreprises créées entre 2005 et 2010 montraient que 0,83 % des immigrés fondaient une société, contre 0,46 % des citoyens nés aux États-Unis — un taux supérieur de 80 %3. Aux États-Unis, le marché de consommation musulman était estimé à 170,8 milliards de dollars en 2024, et les petites et moyennes entreprises détenues par des musulmans pesaient 46,9 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel5.
Ces chiffres ne valent pas pour les seuls enfants d’immigrés, mais ces derniers en sont des acteurs montants : nés sur place, maîtrisant la langue et les codes, ils transforment souvent le petit commerce familial en activité plus structurée, voire en jeune pousse technologique. La prudence reste de mise : la création d’entreprise reflète aussi, parfois, la difficulté à trouver un emploi salarié à la hauteur de ses qualifications. L’entrepreneuriat est alors moins un choix d’épanouissement qu’une porte de sortie face à un marché du travail qui se ferme. Distinguer ces deux ressorts — opportunité ou contournement — reste l’un des angles morts du débat.
Culture et politique : une visibilité qui s’installe
Au-delà des chiffres, la deuxième génération façonne le récit collectif. Des écrivains, des humoristes, des sportifs et des musiciens issus de l’immigration musulmane occupent désormais une place ordinaire dans la culture populaire britannique, française ou allemande. Cuisine, mode, musique : les apports se diffusent sans bruit, jusqu’à devenir banals. Cette circulation culturelle nourrit aussi le dialogue entre communautés, même si elle n’efface pas les crispations.
La représentation politique progresse, lentement. Selon le décompte de Pew Research Center publié en janvier 2025, le 119e Congrès américain compte quatre élus musulmans à la Chambre des représentants, soit un de plus que la législature précédente6. André Carson, Ilhan Omar et Rashida Tlaib ont été réélus en 2024, rejoints par Lateefah Simon, première Californienne musulmane à siéger6. Ces réélections ne tiennent pas du hasard : Rashida Tlaib a conservé son siège du Michigan avec 70 % des voix, André Carson le sien dans l’Indiana avec 68 %7. Aucun musulman n’a encore été élu au Sénat6. En Europe, des maires, députés et ministres issus de cette génération siègent dans plusieurs pays — de Londres à Rotterdam —, sans pour autant que la représentation atteigne le poids démographique de ces populations. Le décalage entre présence dans la société et présence dans les institutions demeure l’un des marqueurs d’une intégration encore en chantier.
Les obstacles n’ont pas disparu
Le tableau serait incomplet sans ses zones d’ombre. La discrimination reste un frein documenté. Des travaux européens cités par l’OCDE montrent que les candidats portant un nom à consonance musulmane sont moins souvent convoqués à un entretien d’embauche, à compétences égales. Le retard scolaire des premières générations pèse encore sur les suivantes, et la concentration de certaines familles dans des quartiers défavorisés limite l’accès aux réseaux et aux emplois qualifiés. L’OCDE insiste d’ailleurs sur un levier précis : la fréquentation des structures d’accueil de la petite enfance, particulièrement bénéfique aux enfants d’immigrés, mais à laquelle ils accèdent moins souvent1. L’écart se creuse donc parfois avant même l’entrée à l’école primaire.
Ces difficultés alimentent un sentiment d’entre-deux : ni tout à fait reconnus comme membres à part entière, ni étrangers à la société où ils sont nés. C’est dans cette tension que se jouent à la fois des réussites éclatantes et des décrochages, parfois au sein d’une même fratrie. La question dépasse la seule économie pour rejoindre celle, plus large, de l’harmonisation entre pratiques culturelles et valeurs séculières.
Mesurer plutôt que présumer
La deuxième génération musulmane n’est ni le moteur idéal d’un récit optimiste ni la menace que d’autres dépeignent. Les données la montrent en mouvement : une mobilité scolaire réelle, un dynamisme entrepreneurial mesurable, une présence politique qui s’installe, mais des écarts et des discriminations qui résistent. Aucune moyenne ne dit tout : derrière les pourcentages cohabitent des parcours d’excellence et des trajectoires brisées, souvent dans les mêmes villes, parfois sous le même toit. Le signal à surveiller dans les prochaines années sera la convergence — ou non — des résultats scolaires de la troisième génération, comparée aux populations de sociétés vieillissantes qui ont besoin de leurs talents. C’est là, plus que dans les slogans, que se lira la réussite de l’intégration.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'appelle-t-on un musulman de deuxième génération ?
C'est une personne née dans le pays d'accueil de parents immigrés de confession ou de culture musulmane. Elle grandit entre deux références culturelles : l'héritage familial et la société où elle est née, scolarisée et souvent active professionnellement.
Les enfants d'immigrés réussissent-ils mieux que leurs parents ?
En moyenne, oui. Selon l'OCDE, les natifs de parents immigrés en Europe ont 1,3 année de scolarité de plus que leurs parents. Mais ils restent souvent en retard sur les natifs de parents natifs, surtout là où l'immigration passée était peu qualifiée.
Les immigrés créent-ils davantage d'entreprises ?
Plusieurs études américaines le confirment. Selon le NBER, la part des immigrés dans l'entrepreneuriat est passée de 22,5 % en 2003 à 28,9 % en 2020, alors qu'ils représentent environ 14 % de la population. Ils sont surreprésentés parmi les start-ups à forte croissance.
Quelle place les musulmans occupent-ils dans la vie politique américaine ?
Elle progresse lentement. Le 119e Congrès, installé début 2025, compte quatre élus musulmans à la Chambre des représentants, soit un de plus que la législature précédente. Aucun musulman n'a siégé au Sénat à ce jour.
Sources
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OECD, « The Integration of Children of Immigrants in OECD Countries », Migration Data Brief n°15, juin 2025. https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2025/06/the-integration-of-children-of-immigrants-in-oecd-countries_64b6cd98/acec9b49-en.pdf ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Institute for Social Policy and Understanding, « American Muslim Poll 2025: Demographics of U.S. Muslims », ISPU, 2025. https://ispu.org/poll/american-muslim-poll-2025-full-report-2/ ↩ ↩2
-
Sari Pekkala Kerr, William R. Kerr, « Immigrant Entrepreneurship: New Estimates and a Research Agenda », NBER Working Paper 32400, 2024. https://www.nber.org/papers/w32400 ↩ ↩2 ↩3
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American Immigration Council, « Immigrant Entrepreneurs and the U.S. Economy », American Immigration Council, 2024. https://www.americanimmigrationcouncil.org/about-immigration/entrepreneurship/ ↩
-
IQRA Network, « The Economic Contribution of Muslims to the U.S. Economy », IQRA Network, 2024. https://iqranetwork.com/blog/economic-contribution-of-muslims/ ↩
-
Pew Research Center, « Faith on the Hill: The Religious Composition of the 119th Congress », Pew Research Center, 2 janvier 2025. https://www.pewresearch.org/religion/2025/01/02/faith-on-the-hill-2025/ ↩ ↩2 ↩3
-
Al Jazeera, « Re-election for Tlaib and Omar – first Muslim women to serve in US Congress », Al Jazeera, 6 novembre 2024. https://www.aljazeera.com/news/2024/11/6/re-election-for-tlaib-and-omar-first-muslim-women-to-serve-in-us ↩
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