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Afrique du Sud : le coût diplomatique du non-alignement

Droits de douane à 30 %, ambassadeur expulsé, embuscade dans le Bureau ovale : ce que coûte à Pretoria son refus de choisir un camp entre Washington et les BRICS.

Par ISS5 juin 2026Lecture 9 min
Drapeaux de l'Afrique du Sud et des États-Unis se faisant face, symbole d'une relation diplomatique sous tension.
Drapeaux de l'Afrique du Sud et des États-Unis se faisant face, symbole d'une relation diplomatique sous tension. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Depuis février 2025, Washington a coupé son aide à Pretoria, expulsé son ambassadeur et frappé ses exportations de droits de douane de 30 %.
  2. Le motif officiel américain mêle politique foncière, sort des Afrikaners et plainte sud-africaine contre Israël à La Haye ; le motif réel est l'alignement de Pretoria sur les BRICS.
  3. Le 21 mai 2025, Cyril Ramaphosa a subi une embuscade télévisée dans le Bureau ovale autour d'un prétendu « génocide blanc ».
  4. La facture économique est lourde : jusqu'à 100 000 emplois menacés, automobile et agrumes en première ligne, AGOA en sursis.
  5. Pretoria assume son non-alignement comme un principe de souveraineté et cherche à diversifier ses partenaires plutôt qu'à plier.

Le 14 mars 2025, l’ambassadeur d’Afrique du Sud à Washington apprend qu’il a soixante-douze heures pour faire ses valises. Deux mois plus tard, son président est convié dans le Bureau ovale, où la lumière baisse soudain et où s’affiche, sur grand écran, un montage censé prouver un « génocide » des fermiers blancs sud-africains. Entre-temps, des droits de douane de 30 % se sont abattus sur les exportations du pays. En quelques mois, la relation entre Pretoria et son troisième partenaire commercial s’est muée en l’un des affrontements diplomatiques les plus spectaculaires de l’ère Trump. La cause officielle tient en quelques griefs ; la cause réelle tient en un mot : le non-alignement.

Un décret pour solde de tout compte

Tout commence le 7 février 2025. Donald Trump signe le décret 14204, sobrement intitulé « Réponse aux actions scandaleuses de la République d’Afrique du Sud ». Le texte gèle toute aide américaine et accuse Pretoria de saisir « sans compensation » les terres agricoles de la minorité afrikaner, en s’appuyant sur la loi d’expropriation de 2024. Il ajoute un second motif, plus international : la plainte déposée par l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de justice. Pour faire bonne mesure, le décret ouvre la voie à l’accueil aux États-Unis, comme réfugiés, des Afrikaners présentés comme « victimes de discrimination raciale injuste »1.

La réponse de Pretoria est immédiate et frontale. Le président Cyril Ramaphosa rétorque que « le gouvernement sud-africain n’a confisqué aucune terre » et invite l’administration américaine à un dialogue sur la réforme foncière1. Le ministère sud-africain des Relations internationales et de la Coopération – le DIRCO – campe sur sa position : la loi d’expropriation est un instrument constitutionnel, pas une spoliation ethnique. Le récit de la « persécution blanche », popularisé par des relais proches de la Maison-Blanche, est jugé sans fondement par les chercheurs : le décret repose, selon le Council on Foreign Relations, sur une politique américaine « malavisée » qui prend un dossier intérieur sud-africain pour un casus belli2.

Un ambassadeur jeté dehors

La crise franchit un cran le 14 mars. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio déclare l’ambassadeur Ebrahim Rasool persona non grata et le qualifie publiquement de « politicien jouant la carte raciale qui déteste l’Amérique et déteste Trump »3. Le déclencheur immédiat : des propos tenus par le diplomate lors d’un webinaire privé, où il accusait le président américain de « mobiliser un suprémacisme » et de brandir la « victimisation des Blancs » comme un signal de ralliement. L’expulsion d’un ambassadeur par Washington est un geste rare, presque inédit à l’égard d’un partenaire historique.

Mais Rubio dépasse vite la simple question de personne. Il accuse l’Afrique du Sud de poursuivre « délibérément un agenda anti-américain et mondialiste » en se rangeant aux côtés de la Russie, de la Chine et de l’Iran, et en œuvrant à l’expansion des BRICS pour « saper la prééminence du dollar »3. L’argument met à nu la véritable ligne de fracture : ce ne sont pas tant les fermes afrikaners que la place de Pretoria dans le réordonnancement du monde. Pour le Center for Strategic and International Studies, l’expulsion signale moins une rupture passagère qu’un soupçon structurel sur les choix d’alignement de l’Afrique du Sud2.

L’embuscade du Bureau ovale

Le 21 mai 2025, Ramaphosa se rend à la Maison-Blanche pour tenter de désamorcer la crise. Il est accueilli par une mise en scène. À sa demande, Trump fait tamiser les lumières du Bureau ovale et diffuser un montage vidéo de cinq minutes. On y voit notamment le dirigeant d’opposition Julius Malema entonner le chant anti-apartheid « Tuez le Boer », et des rangées de croix blanches que le président américain présente comme les tombes de fermiers assassinés. La vérification des faits est accablante : ces croix filmées près de Normandien en septembre 2020 n’étaient pas des sépultures, mais une installation de protestation4.

Elon Musk, né en Afrique du Sud, assiste à la scène. Ramaphosa, lui, ne mord pas à l’hameçon. « S’il y avait un génocide des fermiers afrikaners, je peux vous parier que ces trois messieurs ne seraient pas ici », réplique-t-il en désignant les Sud-Africains blancs de sa délégation, dont le golfeur Ernie Els et le milliardaire Johann Rupert4. À Pretoria comme à Londres, le sang-froid du président est salué : Chatham House parle d’un chef d’État qui a « résisté à l’embuscade » grâce à une délégation choisie pour désamorcer la fable du génocide5. Reste que l’humiliation, calculée et télévisée, dit l’asymétrie du rapport de force.

La note douanière

Au-delà du théâtre, c’est l’économie qui chiffre le coût du non-alignement. Le 7 août 2025, des droits de douane de 30 % frappent les exportations sud-africaines : l’Afrique du Sud devient le seul pays africain singularisé par un taux aussi élevé6. Or les enjeux sont massifs. En 2024, les exportations sud-africaines de biens vers les États-Unis ont avoisiné 14,9 milliards de dollars, dont une part substantielle bénéficiait jusqu’ici de l’accès préférentiel de l’AGOA7. La surtaxe ajoute environ 3,5 milliards de dollars au coût des marchandises expédiées vers le marché américain.

Les secteurs exposés vacillent. Les exportations automobiles vers les États-Unis se sont effondrées de plus de 82 % en volume au premier semestre 2025 ; la filière agrumes, qui irrigue des dizaines de milliers d’emplois ruraux, redoute la fermeture d’un débouché clé7. Au total, le gouvernement et les analystes évoquent jusqu’à 100 000 emplois menacés à travers l’agriculture et l’automobile6. Pretoria a choisi la voie diplomatique plutôt que la riposte immédiate, multipliant les « interventions urgentes » pour protéger l’emploi et négocier un allègement7.

L’AGOA en sursis et le G20 boycotté

L’arme commerciale a une cible plus large : l’African Growth and Opportunity Act, ce régime qui ouvre depuis 2000 le marché américain à une trentaine de pays subsahariens. La surtaxe a vidé l’AGOA de l’essentiel de ses avantages, et l’accord est arrivé à expiration le 30 septembre 2025 sans signal de renouvellement de la Maison-Blanche. Le Congrès l’a finalement prolongé jusqu’au 31 décembre 2026, de façon rétroactive, ramenant pour certaines catégories les droits de douane sud-africains de 30 % à 10 %8. Un répit, pas une garantie : l’Institute for Security Studies décrit des « montagnes russes » douanières qui sapent la prévisibilité même de la relation.

La rupture culmine en novembre 2025 avec le sommet du G20 de Johannesbourg, le premier organisé sur le sol africain. Washington, membre fondateur du club et première économie mondiale, le boycotte. La déclaration finale, centrée sur les priorités des pays en développement, n’est pas signée par les États-Unis, qui dénoncent l’agenda sud-africain, en particulier son volet climatique6. Trump annonce dans la foulée vouloir exclure l’Afrique du Sud du sommet suivant. Le message est limpide : Pretoria paie sa diplomatie d’un siège à la table.

Une plainte qui cristallise tout

Aucun dossier n’incarne mieux la collision que la procédure engagée à La Haye. En décembre 2023, l’Afrique du Sud a saisi la Cour internationale de justice, accusant Israël de violer la Convention sur le génocide à Gaza. Le DIRCO a salué les mesures conservatoires ordonnées par la Cour comme « une victoire décisive pour l’État de droit international », rappelant qu’elles sont « directement contraignantes » pour Israël et que les États tiers sont désormais « avertis » d’un risque de génocide9. La langue est militante, assumée : Pretoria revendique le rôle de gardien du droit international, et co-préside même un « Groupe de La Haye » destiné à coordonner les pressions juridiques en faveur des civils de Gaza.

Pour Washington, allié historique d’Israël, cette plainte est une provocation. Elle figure noir sur blanc parmi les motifs du décret 14204. Aux yeux de l’administration Trump, soutenir une action contre un partenaire stratégique de premier plan des États-Unis revient à choisir l’autre camp. La querelle dépasse Gaza : elle pose la question de savoir si un pays moyen peut, sans dommage, instrumenter le droit international contre les intérêts du plus puissant.

Le non-alignement comme doctrine de souveraineté

Pretoria, elle, refuse le terme d’alignement. Le ministre des Relations internationales, Ronald Lamola, théorise un non-alignement « ancré dans la Constitution et le droit international » : dialoguer avec tous, décider au cas par cas, refuser toute allégeance de bloc. Ce n’est « ni anti-occidental ni anti quiconque », plaide-t-il, mais l’expression d’une souveraineté assumée dans un monde devenu multipolaire10. La proximité avec l’influence russe sur le continent, avec le premier partenaire économique africain qu’est devenue la Chine ou avec le pôle Téhéran-Moscou découlerait de ce principe, non d’un anti-américanisme de doctrine.

Tous les observateurs ne souscrivent pas à ce récit. Pour la revue Foreign Affairs, le différend précède largement Trump : Pretoria et Washington étaient « en désaccord bien avant lui », et l’Afrique du Sud paierait surtout le prix d’une « politique étrangère idéologique » qui privilégie les postures aux intérêts du pays11. La critique vise la diplomatie de l’ANC, accusée de sacrifier des emplois bien réels sur l’autel d’une solidarité tiers-mondiste héritée de la lutte anti-apartheid. Chatham House suggère une voie médiane : compenser l’ire de Washington par une diplomatie économique habile, en jouant notamment de l’atout des minéraux critiques que l’Afrique du Sud peut offrir à l’industrie américaine12.

Ce que la facture révèle

L’épisode dépasse la seule relation bilatérale. Il teste une hypothèse fondatrice de la diplomatie sud-africaine depuis 1994 : la conviction qu’un pays peut, à la fois, garder l’accès au marché américain et cultiver les BRICS, plaider pour les Palestiniens à La Haye et vendre ses automobiles au Michigan. L’administration Trump a brutalement contesté ce pari en exigeant un choix. Pretoria a répondu en encaissant les coups sans renoncer à sa ligne, misant sur la diversification de ses partenaires – Union européenne, Chine, Canada, Royaume-Uni – pour amortir le choc.

Le véritable enjeu, désormais, est de savoir combien de temps cette posture tiendra face à 100 000 emplois en jeu et à un AGOA qui n’est garanti que jusqu’à fin 2026. La prochaine échéance commerciale, et le sort réservé à l’Afrique du Sud dans le G20, diront si le non-alignement reste un principe tenable ou un luxe que la conjoncture rend de plus en plus coûteux. Pour l’Afrique subsaharienne tout entière, le précédent sud-africain fixe le prix de l’indépendance stratégique à l’ère des blocs qui se redurcissent.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les États-Unis ont-ils coupé leur aide à l'Afrique du Sud ?

Par le décret 14204 du 7 février 2025, l'administration Trump a suspendu son aide en invoquant la loi sud-africaine d'expropriation, un traitement présenté comme discriminatoire des Afrikaners et la plainte de Pretoria contre Israël à la Cour internationale de justice.

Quels droits de douane frappent les exportations sud-africaines ?

Des droits de douane de 30 % sont entrés en vigueur le 7 août 2025, faisant de l'Afrique du Sud le seul pays africain visé par un taux aussi élevé. Il a effacé l'essentiel des avantages de l'AGOA et menace l'automobile et les agrumes.

Qu'est-ce que le non-alignement sud-africain ?

C'est la doctrine, revendiquée par Pretoria, de ne s'enrôler dans aucun bloc : dialoguer avec tous, juger au cas par cas selon la Constitution et le droit international. En pratique, elle se traduit par une proximité avec les BRICS, la Russie, la Chine et l'Iran.

Que s'est-il passé lors de la rencontre Ramaphosa-Trump ?

Le 21 mai 2025, dans le Bureau ovale, Donald Trump a fait tamiser les lumières et diffuser une vidéo censée prouver un « génocide » des fermiers blancs. Cyril Ramaphosa a gardé son calme et réfuté l'accusation, largement discréditée par les faits.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Washington Post, « Trump halts aid to South Africa, claiming discrimination against Afrikaners », The Washington Post, 8 février 2025. https://www.washingtonpost.com/politics/2025/02/08/trump-south-africa-aid-afrikaners/ — voir aussi National Law Review, « Trump Issues Executive Order 14204: Addressing South Africa’s Pro… », 2025. https://natlawreview.com/article/exception-refugee-ban-addressing-egregious-actions-south-africa 2

  2. Council on Foreign Relations, « Trump’s Misguided Policy Toward South Africa », CFR, 2025. https://www.cfr.org/articles/trumps-misguided-policy-toward-south-africa 2

  3. The Hill, « Rubio declares South African ambassador to US ‘persona non grata’ over Trump comments », The Hill, 14 mars 2025. https://thehill.com/policy/international/5196459-rubio-south-africa-ambassador-persona-non-grata/ — propos confirmés par CNN, « Rubio says South African ambassador ‘no longer welcome’ in US », 14 mars 2025. https://www.cnn.com/2025/03/14/politics/rubio-south-africa-ambassador-no-longer-welcome-us 2

  4. Al Jazeera, « Trump’s Ramaphosa ‘ambush’: Key takeaways from heated White House meeting », Al Jazeera, 22 mai 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/5/22/trumps-ramaphosa-ambush-key-takeaways-from-heated-white-house-meeting 2

  5. Chatham House, « Ramaphosa withstands Trump’s White House ambush with his ‘delegation of all the talents’ », Chatham House, mai 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/05/ramaphosa-withstands-trumps-white-house-ambush-his-delegation-all-talents

  6. PBS News, « Trump says he’s barring South Africa from participating in next year’s G20 summit », PBS NewsHour, 2025. https://www.pbs.org/newshour/politics/trump-says-hes-barring-south-africa-from-participating-in-next-years-g20-summit — sur les emplois menacés, PBS News, « U.S. tariffs put 30,000 South African jobs at risk, officials say ». https://www.pbs.org/newshour/world/u-s-tariffs-put-30000-south-african-jobs-at-risk-officials-say 2 3

  7. Daily Maverick, « Trump imposes 30% tariffs on SA as Pretoria announces ‘urgent interventions’ to protect jobs », Daily Maverick, 31 juillet 2025. https://www.dailymaverick.co.za/article/2025-07-31-trump-tariffs-d-day-for-south-africa-and-its-economic-relations-with-the-us/ — chiffres de commerce et d’emploi corroborés par Nedbank, « How US trade tariffs affect South Africa’s economy ». https://personal.nedbank.co.za/learn/blog/us-trade-tariffs.html 2 3

  8. Institute for Security Studies, « AGOA changes add to Africa’s rollercoaster ride of US tariffs », ISS Africa, 2025. https://issafrica.org/iss-today/agoa-changes-add-to-africa-s-rollercoaster-ride-of-us-tariffs

  9. DIRCO (ministère sud-africain des Relations internationales et de la Coopération), « Statement by South Africa welcoming the provisional measures ordered by the International Court of Justice against Israel », DIRCO, 2025. https://dirco.gov.za/statement-by-south-africa-welcoming-the-provisional-measures-ordered-by-the-international-court-of-justice-against-israel/

  10. Ronald Lamola, « How non-alignment shapes South Africa’s foreign policy in a multipolar world », Daily Maverick (repris par le DIRCO), 2 septembre 2025. https://dirco.gov.za/how-non-alignment-shapes-south-africas-foreign-policy-in-a-multipolar-world-daily-maverick-by-ronald-lamola-2-september-2025/

  11. Foreign Affairs, « The Costs of South Africa’s Ideological Foreign Policy: Washington and Pretoria Were at Odds Long Before Trump », Foreign Affairs, 2025. https://www.foreignaffairs.com/south-africa/costs-south-africas-ideological-foreign-policy

  12. Chatham House, « South Africa can mitigate Trump’s ire through economic diplomacy and non-alignment », Chatham House, avril 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/04/south-africa-can-mitigate-trumps-ire-through-economic-diplomacy-and-non-alignment

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