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Enjeux de société · Islam

Liens coloniaux et immigration musulmane : l'empreinte qui persiste

Comment l'héritage colonial a façonné l'immigration musulmane en Europe, et pourquoi ses effets sociaux se prolongent dans l'emploi, le logement et l'école.

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Quais d'un port méditerranéen au milieu du XXe siècle, point de départ des migrations de travail vers l'Europe.
Quais d'un port méditerranéen au milieu du XXe siècle, point de départ des migrations de travail vers l'Europe. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Les flux migratoires d'après-guerre ont suivi les anciennes routes de l'empire : Maghreb vers la France, sous-continent indien et Caraïbes vers le Royaume-Uni.
  2. L'Europe comptait environ 26 millions de musulmans en 2016, soit 4,9 % de la population, selon le Pew Research Center.
  3. En 2024, près d'un musulman sur deux interrogé dans l'UE déclare avoir subi une discrimination raciale, contre 39 % en 2016 (FRA).
  4. L'embauche reste le premier terrain de discrimination ressentie ; les descendants d'immigrés maghrébins demeurent surexposés au chômage et aux emplois précaires.
  5. Le débat oppose ceux qui voient une dette historique à réparer et ceux qui jugent que l'origine coloniale n'explique plus les écarts actuels.

Un nom sur une boîte aux lettres, un quartier en lisière de ville, une file devant une usine en 1962 : l’immigration musulmane d’Europe occidentale ne tombe pas du ciel. Elle suit, presque trait pour trait, les routes tracées par l’empire. Comprendre cette géographie héritée, c’est saisir pourquoi certains écarts sociaux résistent encore, soixante ans plus tard.

L’empire a dessiné la carte des départs

Les grands flux d’après-guerre n’ont rien d’aléatoire. Ils épousent les frontières des anciennes colonies. La France, en pleine reconstruction, puise sa main-d’œuvre au Maghreb : l’Algérie est rattachée à la République de 1848 à 1962, et ses habitants obtiennent la citoyenneté française en 1947, ce qui facilite considérablement le départ vers la métropole1. Le Royaume-Uni, premier pays à recruter outre-mer dès les années 1950, voit le nombre de migrants venus d’Asie, d’Afrique et des Caraïbes bondir de 20 000 à 200 000 entre 1950 et 19602.

Les chiffres disent l’ampleur du mouvement. La France comptait déjà plus de 36 000 travailleurs algériens en 1921 ; après 1946, la population maghrébine — Algériens, Marocains, Tunisiens — grimpe jusqu’à environ 1,5 million de personnes en 1981, soit 35 % des étrangers du pays1. Au Royaume-Uni, l’infrastructure même de l’émigration sud-asiatique a été bâtie sur les rouages administratifs hérités de l’Inde britannique3. La langue, les réseaux familiaux, les accords bilatéraux : tout pousse le migrant vers l’ancienne métropole plutôt que vers un pays voisin.

Résultat, l’Europe abrite aujourd’hui une population musulmane substantielle. Le Pew Research Center l’estimait à environ 26 millions de personnes en 2016, soit 4,9 % de la population du continent, avec les plus fortes concentrations en France, en Allemagne et au Royaume-Uni4. Ces changements démographiques et leurs implications pour des sociétés vieillissantes prolongent directement la séquence coloniale.

Une relation de pouvoir qui ne s’efface pas d’un trait

Le lien colonial n’est pas qu’une affaire de logistique migratoire. Il charrie une relation asymétrique — celle du colonisateur et du colonisé — dont les représentations survivent à la décolonisation. L’essor spectaculaire de l’émigration maghrébine des années 1960 et 1970 se déroule précisément sur fond de décolonisation et de retour massif des colons européens, dans un climat de défiance réciproque1.

Cet héritage pèse sur le regard porté sur les nouveaux arrivants. Les migrants venus d’anciennes colonies sont souvent perçus à travers ce prisme, ce qui complique leur acceptation. Le cas britannique le montre bien : la citoyenneté ouverte aux sujets de l’Empire et du Commonwealth au lendemain de la guerre, puis progressivement restreinte, illustre la transformation des anciennes métropoles en « États migratoires postcoloniaux »3. Aux Pays-Bas, ce sont les indépendances de l’Indonésie puis du Suriname qui alimentent les premières vagues. Partout, le même schéma : on a d’abord appelé une main-d’œuvre que l’on présumait temporaire, avant de découvrir qu’elle s’installait durablement.

C’est une lecture parmi d’autres. Une partie des chercheurs insiste sur cette matrice coloniale durable, qui aurait inscrit dans les institutions et les mentalités une hiérarchie implicite. D’autres estiment que les discriminations contemporaines obéissent surtout à des logiques actuelles — préjugés religieux ravivés après les attentats des années 2000-2020, ségrégation urbaine, fonctionnement du marché du travail — qui n’ont plus grand-chose à voir avec l’empire. Les deux thèses coexistent dans la littérature et méritent d’être pesées sans caricature : aucune ne suffit seule à rendre compte des trajectoires, très diverses, des familles concernées.

L’écart se lit dans l’emploi, le logement et l’école

Les données récentes confirment que des inégalités persistent, quelle qu’en soit la cause. En 2024, l’enquête « Being Muslim in the EU » de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) révèle que près d’un musulman sur deux (47 %) déclare avoir subi une discrimination raciale dans sa vie quotidienne, contre 39 % en 20165. L’écart est net selon les pays : 71 % en Autriche, 68 % en Allemagne, 63 % en Finlande5.

Le premier terrain de cette discrimination, c’est l’emploi : les musulmans la ressentent surtout lorsqu’ils postulent à un poste, puis dans le logement et l’éducation5. L’école illustre crûment la fracture : les jeunes musulmans quittent prématurément le système scolaire trois fois plus souvent que la moyenne de l’UE — 30 % contre 9,6 %5. Ces obstacles nourrissent la dynamique analysée dans notre dossier sur l’impact de l’islamophobie sur la cohésion sociale.

En France, la recherche récente pointe une surexposition des descendants d’immigrés du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et de Turquie au chômage et aux emplois précaires6. Un travail du World Inequality Lab publié en 2025 documente ainsi des écarts de revenus persistants liés à l’origine, particulièrement marqués en haut de l’échelle salariale7. Pour autant, le tableau n’est pas uniformément sombre : à caractéristiques comparables, certaines études relèvent des écarts de salaire faibles, voire nuls, signe que la formation et l’expérience comptent autant que l’origine6.

Ce que les chiffres récents nuancent

Le débat public oscille entre deux excès : l’alarmisme, qui fige les communautés musulmanes dans la marge, et l’angélisme, qui nie les obstacles. Les données invitent à tenir les deux bouts. D’un côté, l’intégration progresse : à l’échelle de l’OCDE, près de 71 % des immigrés étaient en emploi en 2024 et le taux de chômage des immigrés est passé sous les 10 %8. En France, 67 % des arrivants récents occupaient un emploi cinq ans après leur installation, contre 61 % en 20198.

De l’autre, les vulnérabilités demeurent concentrées et genrées : les femmes immigrées affichent des taux d’activité plus faibles et un chômage avoisinant 30 % en France8, un point développé dans notre analyse des dynamiques de genre de l’immigration musulmane. La concentration résidentielle joue aussi : lorsque familles modestes et services publics affaiblis se cumulent dans les mêmes quartiers, l’accès aux réseaux d’emploi se rétrécit, et l’origine se transmet comme un handicap social autant que comme une mémoire. Les compétences mobilisées dans la santé, les services ou la tech rappellent enfin que ces populations sont aussi un apport, sujet traité dans nos pages sur les contributions économiques des immigrants musulmans. L’enjeu, pour les pouvoirs publics, consiste à distinguer ce qui relève d’un héritage à corriger de ce qui relève de mécanismes contemporains à réguler.

Le signal à surveiller : effacer la trace ou la réparer

La vraie question n’est plus de savoir si l’empire a façonné ces migrations — c’est un fait établi. Elle est de mesurer si, génération après génération, l’origine cesse de prédire le destin social. L’indicateur à suivre est simple : l’écart d’accès à l’emploi qualifié entre descendants d’immigrés et reste de la population se résorbe-t-il, ou se reproduit-il ? L’enquête FRA, qui montre une discrimination ressentie en hausse depuis 20165, invite à la vigilance. Tant que la couleur d’un nom pèsera sur une candidature, l’ombre portée de la colonisation, qu’on la nomme cause ou simple coïncidence historique, restera un sujet stratégique pour des sociétés qui se veulent égales.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quel est le lien entre colonisation et immigration musulmane en Europe ?

Après 1945, les anciennes puissances coloniales ont recruté de la main-d'œuvre dans leurs ex-colonies. La France a fait appel au Maghreb, le Royaume-Uni au sous-continent indien et aux Caraïbes. Les migrants ont suivi des routes, des langues et des statuts juridiques hérités de l'empire.

Combien de musulmans vivent en Europe occidentale ?

Le Pew Research Center estimait à environ 26 millions le nombre de musulmans en Europe en 2016, soit 4,9 % de la population. Les concentrations les plus fortes se trouvent en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, héritières directes des flux migratoires d'après-guerre.

L'héritage colonial explique-t-il encore les inégalités actuelles ?

Le débat reste ouvert. Certains chercheurs y voient une matrice durable de discriminations ; d'autres soulignent que les écarts d'emploi tiennent surtout à la formation, au quartier et aux préjugés contemporains. Les deux lectures coexistent dans la recherche.

Les descendants d'immigrés maghrébins réussissent-ils leur intégration en France ?

Les trajectoires sont contrastées. Beaucoup accèdent à l'emploi et aux études, mais les enquêtes montrent une surexposition persistante au chômage et aux emplois précaires, ainsi qu'une discrimination ressentie à l'embauche supérieure à celle de la population générale.

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Rédaction · Analyse stratégique

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Sources

  1. Pieter C. Emmer, Leo Lucassen, « Migration from the Colonies to Western Europe since 1800 », European History Online (IEG-EGO), Institut Leibniz d’histoire européenne, 2011. https://www.ieg-ego.eu/en/threads/europe-on-the-road/economic-migration/pieter-c-emmer-leo-lucassen-migration-from-the-colonies-to-western-europe-since-1800 2 3

  2. Katharina Natter, « Fifty years of Maghreb emigration », International Migration Institute, Working Paper 95, juillet 2014. https://www.migrationinstitute.org/files/events/natter-1.pdf

  3. « From the British Empire to postcolonial migration states », University of Glasgow (eprints), 2023. https://eprints.gla.ac.uk/307896/3/307896.pdf 2

  4. Pew Research Center, « Europe’s Growing Muslim Population », Pew Research Center, 29 novembre 2017. https://www.pewresearch.org/religion/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/

  5. European Union Agency for Fundamental Rights, « Being Muslim in the EU », FRA, communiqué de presse, Vienne, 24 octobre 2024. https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra_uploads/pr-2024-being-muslim-in-the-eu_en.pdf 2 3 4 5

  6. OECD, « France: International Migration Outlook 2025 », OECD, 3 novembre 2025. https://www.oecd.org/en/publications/2025/11/international-migration-outlook-2025_355ae9fd/full-report/france_4863c606.html 2

  7. Yajna Govind, Paolo Santini, « Racial Inequality in France », World Inequality Lab, Working Paper 2025/23, 2025. https://wid.world/document/racial-inequality-in-france-world-inequality-lab-working-paper-2025-23/

  8. OECD, « International Migration Outlook 2025 », OECD, 3 novembre 2025. https://www.oecd.org/en/publications/2025/11/international-migration-outlook-2025_355ae9fd.html 2 3

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