École et enfants musulmans : ce que disent vraiment les chiffres
Écarts de résultats, barrière de la langue, discriminations : ce que les données PISA et les enquêtes 2024-2025 révèlent sur la scolarité des enfants musulmans.

À retenir
- Dans l'OCDE, les élèves non immigrés devancent les immigrés de 29 points en maths, écart ramené à 17 après contrôles.
- L'essentiel du retard s'explique par la langue et le milieu social, pas par l'origine en soi.
- Les élèves musulmans seraient trois fois plus exposés au décrochage précoce que la moyenne de l'UE.
- La discrimination religieuse à l'école progresse : l'Allemagne a recensé 1 926 actes antimusulmans en 2024.
Un enfant qui ne comprend pas encore la langue de la consigne. Un autre qu’on croit moins doué parce qu’il jeûne pendant le Ramadan. Une famille qui n’ose pas pousser la porte de l’école. La scolarité des enfants issus de l’immigration musulmane se joue dans ces détails. Et derrière les anecdotes, des chiffres précis permettent de séparer les vrais obstacles des préjugés.
L’écart existe, mais il s’explique
Commençons par le résultat le plus solide. L’enquête PISA 2022 de l’OCDE, publiée fin 2023, confirme que les élèves non immigrés devancent les élèves immigrés dans la plupart des pays et des matières1. En mathématiques, l’écart moyen dans l’OCDE atteint 29 points en faveur des non-immigrés2. Le chiffre, brut, semble accablant.
Mais l’OCDE va plus loin, et c’est là que tout change. Une fois pris en compte le milieu socio-économique et la langue parlée à la maison, l’écart se réduit à 17 points2. Autrement dit, l’essentiel du retard ne tient pas à l’origine ou à la religion, mais à la pauvreté et à la barrière linguistique. Le Portugal en offre une illustration nette : les élèves de deuxième génération y obtiennent 461 points en maths, proches des 477 des non-immigrés et bien au-dessus des 434 des primo-arrivants3. La progression d’une génération à l’autre est réelle. Quand l’école compense le handicap de départ, l’écart fond.
La langue, premier verrou
Le facteur linguistique mérite qu’on s’y arrête, car c’est le plus actionnable. Pour beaucoup d’enfants, la langue de l’école n’est pas la langue de la maison. Tant que ce verrou n’a pas sauté, suivre un cours de mathématiques ou d’histoire relève de l’exploit, et le retard s’accumule mécaniquement.
Les pays qui réussissent investissent tôt dans ce domaine. Les dispositifs d’accueil intensifs pour élèves nouvellement arrivés — classes spécifiques, soutien renforcé, suivi individualisé — visent précisément à combler ce déficit avant qu’il ne devienne irréversible. La France, par exemple, scolarise les élèves non francophones dans des unités pédagogiques dédiées le temps qu’ils acquièrent les bases de la langue, avant un passage progressif en classe ordinaire. L’idée est partout la même : ne pas laisser le retard linguistique se transformer en retard scolaire définitif.
L’OCDE insiste, dans son panorama 2024 sur l’équité, sur le rôle décisif de ces politiques ciblées pour transformer un désavantage initial en trajectoire de réussite4. Ce n’est pas un hasard si les systèmes les plus performants pour les élèves immigrés sont aussi ceux qui en font le plus pour la langue. L’organisation note d’ailleurs un signal positif : entre 2018 et 2022, les élèves d’origine immigrée ont mieux résisté que leurs camarades au recul général des résultats en mathématiques2. La trajectoire n’est pas figée. Cette logique d’ouverture rejoint les débats du dossier sur les modèles d’intégration.
Quand le climat scolaire se dégrade
Reste un obstacle moins mesurable mais bien réel : la discrimination. Une étude allemande de 2025 documente les expériences de discrimination religieuse vécues par des élèves musulmans à l’école : brimades répétées, sentiment d’être jugé ou isolé, difficulté à nouer des amitiés durables, méfiance envers une institution perçue comme incapable d’accueillir leurs pratiques5. Ces blessures précoces laissent des traces : un élève qui ne se sent pas accepté désinvestit l’école, quels que soient ses moyens. Le contexte s’est durci : l’Allemagne a recensé 1 926 actes antimusulmans en 2024, soit une hausse de 114 % sur un an6.
L’effet ne se limite pas au bien-être. À Londres, une enquête citée par les spécialistes de l’éducation indique que près d’un tiers des jeunes musulmans interrogés attribuent leurs difficultés scolaires au manque de familiarité de certains enseignants avec l’islam, et rapportent des attentes scolaires plus basses à leur égard6. Or des attentes basses produisent souvent des résultats bas : c’est l’effet d’autoréalisation bien connu des pédagogues. Conséquence agrégée, les élèves musulmans seraient environ trois fois plus exposés au décrochage scolaire précoce que la moyenne de l’Union européenne6. La mécanique de stigmatisation à l’œuvre est analysée dans l’impact de l’islamophobie sur les communautés immigrées musulmanes et la cohésion sociale.
Le levier des enseignants et des familles
La bonne nouvelle, c’est que ces obstacles ne sont pas une fatalité. Les travaux de l’OCDE montrent que les enseignants formés à la diversité créent des environnements d’apprentissage plus inclusifs et plus efficaces4. La compétence interculturelle s’apprend : reconnaître une pratique religieuse, dialoguer avec une famille, déjouer ses propres préjugés sur le potentiel d’un élève.
L’implication des parents constitue l’autre levier. Quand l’école et la famille communiquent, le suivi s’améliore et la confiance s’installe. Des réunions régulières, des médiateurs et des programmes de tutorat suffisent souvent à débloquer des situations que l’on croyait scolaires alors qu’elles étaient relationnelles. Les institutions de proximité — associations, lieux de culte, structures associatives — jouent ici un rôle d’intermédiaire précieux, comme le détaille le dossier sur le rôle des institutions religieuses dans l’intégration des immigrants musulmans.
Reste la question, souvent escamotée, de la place faite à la diversité dans les programmes eux-mêmes. Intégrer l’histoire et les apports des populations immigrées au curriculum valorise les élèves concernés tout en instruisant les autres. Une école inclusive ne profite en effet pas qu’aux enfants visés : l’exposition à la diversité développe chez tous les élèves l’ouverture, l’empathie et la capacité à coopérer, des compétences que les employeurs réclament. La manière dont cette génération construit son identité est explorée dans l’influence des jeunes musulmans sur la redéfinition des identités culturelles et religieuses.
Le vrai test des prochaines années
L’école est le lieu où se décide, plus qu’ailleurs, l’avenir de l’intégration. Les données de l’OCDE délivrent un message clair et plutôt encourageant : l’écart de réussite n’a rien d’inéluctable, il dépend de leviers connus — la langue, le milieu social, la qualité de l’accueil. Le risque ne vient pas des enfants, mais d’un climat qui se tend. Le signal à surveiller est donc double : la progression des dispositifs linguistiques, d’un côté ; la courbe des discriminations scolaires, de l’autre. Si la première l’emporte sur la seconde, l’école tiendra sa promesse. Sinon, elle fabriquera, génération après génération, les exclusions qu’elle est censée prévenir.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Les enfants immigrés réussissent-ils moins bien à l'école ?
En moyenne, oui, mais l'écart est largement explicable. Selon PISA 2022, les élèves non immigrés devancent les immigrés de 29 points en mathématiques dans l'OCDE ; cet écart tombe à 17 points une fois pris en compte le milieu social et la langue parlée à la maison.
La langue est-elle le principal obstacle ?
C'est l'un des deux facteurs décisifs, avec le milieu socio-économique. Beaucoup d'enfants n'ont pas pour langue maternelle celle de l'école, ce qui freine d'abord les apprentissages. Des dispositifs d'accueil intensifs, comme les classes pour élèves allophones, visent à combler ce retard initial.
Les élèves musulmans subissent-ils des discriminations à l'école ?
Les données le suggèrent. L'Allemagne a recensé 1 926 actes antimusulmans en 2024, en forte hausse. Des enquêtes signalent aussi des attentes scolaires plus basses de la part de certains enseignants et un risque de décrochage précoce environ trois fois supérieur à la moyenne de l'UE.
Que peut faire l'école pour mieux intégrer ces enfants ?
Combiner soutien linguistique, formation des enseignants à la diversité et implication des familles. Les recherches de l'OCDE montrent que les enseignants formés créent des environnements plus inclusifs, et qu'un climat scolaire respectueux améliore la réussite comme le sentiment d'appartenance.
Sources
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OCDE, « Immigrant background and student performance: PISA 2022 Results (Volume I) », OCDE, décembre 2023. https://www.oecd.org/en/publications/2023/12/pisa-2022-results-volume-i_76772a36/full-report/immigrant-background-and-student-performance_f469d45e.html ↩
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OCDE, « PISA 2022 Results (Volume I) », OCDE, 2023. https://www.oecd.org/en/publications/pisa-2022-results-volume-i_53f23881-en.html ↩ ↩2 ↩3
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Observatório das Desigualdades, « PISA 2022 Results, vol. I and II », Observatório das Desigualdades, 24 avril 2024. https://www.observatorio-das-desigualdades.com/2024/04/24/pisa-2022-results-the-state-of-learning-and-equity-in-education-vol-i-and-learning-during-and-from-disruption-vol-ii-by-ocde/ ↩
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OCDE, « Equity in education and on the labour market », OCDE Spotlight, septembre 2024. https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2024/09/equity-in-education-and-on-the-labour-market_03d571d2/b502b9a6-en.pdf ↩ ↩2
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« Exploring Experiences of Muslim Students in Germany: Empirical Insights on School-Based Religious Discrimination », Journal of School Violence, 2025. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/15388220.2025.2480659 ↩
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Foreign Affairs Forum, « Islamophobia in Europe: Rising Tensions, Recent Attacks, and Immigration Policy Challenges », FAF, 23 février 2025. https://www.faf.ae/home/2025/2/23/islamophobia-in-europe-rising-tensions-recent-attacks-and-immigration-policy-challengesm ↩ ↩2 ↩3
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