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Israël et les Arabes modérés : l'alliance que tisse l'Iran

Des accords d'Abraham à la peur de Téhéran, Israël tisse des liens avec les États arabes modérés. Commerce record, intégration sécuritaire et fragilités.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Poignée de main diplomatique symbolisant la normalisation entre Israël et des États arabes modérés du Golfe.
Poignée de main diplomatique symbolisant la normalisation entre Israël et des États arabes modérés du Golfe. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La coopération entre Israël et les États arabes modérés est portée par un ennemi commun : l'Iran.
  2. Après l'Égypte (1979) et la Jordanie (1994), les accords d'Abraham de 2020 ont normalisé les liens avec les Émirats, Bahreïn, le Maroc et le Soudan.
  3. Le commerce avec les Émirats a bondi de 200 millions de dollars en 2020 à plus de 3 milliards en 2024.
  4. L'intégration d'Israël au commandement américain CENTCOM a renforcé la coordination antimissile avec les pays du Golfe.
  5. La guerre à Gaza a fragilisé l'édifice : opinion arabe hostile, retraits d'ambassadeurs, suspension des pourparlers saoudiens.

Pendant des décennies, l’idée même d’une alliance entre Israël et une monarchie du Golfe relevait de la politique-fiction. Puis Téhéran est entré en scène. Face à la montée en puissance de l’Iran, des capitales arabes longtemps hostiles à l’État hébreu ont fait un calcul froid : mieux vaut un voisin israélien qu’un hégémon perse. De ce réalisme est née l’une des recompositions les plus spectaculaires du Moyen-Orient — une coopération que la guerre vient aujourd’hui éprouver.

D’une paix séparée à un réseau d’alliances

Le rapprochement n’est pas né en 2020. Il s’inscrit dans une longue histoire de traités. L’Égypte a ouvert la voie en 1979, première puissance arabe à signer la paix avec Israël, suivie par la Jordanie en 19941. Ces accords, longtemps qualifiés de « paix froide », ont posé un principe : la coexistence est possible quand les intérêts stratégiques l’emportent sur l’hostilité.

Le saut qualitatif est venu avec les accords d’Abraham, signés le 15 septembre 2020 à Washington sous médiation américaine2. Les Émirats arabes unis et Bahreïn sont devenus les premiers pays arabes à reconnaître Israël depuis 1994, bientôt rejoints par le Soudan et le Maroc2. En quelques semaines, la carte diplomatique régionale a basculé. Le rôle de Washington fut central, dans le prolongement de la relation stratégique Israël–États-Unis.

L’Iran, ciment involontaire de l’entente

Au cœur de cette dynamique, un facteur domine : la peur partagée de l’Iran. La coordination entre Israël et les États arabes sunnites, menés par l’Arabie saoudite, s’enracine dans des intérêts sécuritaires communs face à Téhéran3. Échanges de renseignement, surveillance des groupes soutenus par l’Iran, partage d’expertise en défense antiaérienne : la coopération discrète a précédé la reconnaissance officielle.

Cette logique de profondeur stratégique — chercher des partenaires au-delà du cercle immédiat des adversaires — fait écho à la doctrine de la profondeur stratégique d’Israël. Mais elle a son revers : à force d’affaiblir l’Iran, Israël a paradoxalement érodé la menace commune qui poussait les monarchies du Golfe vers lui3. Quand l’épouvantail faiblit, l’alliance perd de sa nécessité.

Les réactions des États du Golfe ne sont d’ailleurs pas uniformes. Les Émirats arabes unis ont approfondi leur partenariat avec Israël et devraient élargir la coopération en matière de défense, de sécurité et de renseignement face à l’agressivité de Téhéran4. Oman, le Qatar et l’Arabie saoudite, en revanche, se montrent plus réticents à resserrer les liens4. Cette palette de positions illustre la prudence d’États tiraillés entre la tentation d’un parapluie sécuritaire israélien et la crainte de heurter leurs opinions ou Téhéran.

Le commerce, dividende tangible de la paix

La normalisation a vite produit des résultats concrets. Le commerce entre Israël et les Émirats a explosé, passant d’environ 200 millions de dollars en 2020 à plus de 3 milliards en 20245. Un accord de libre-échange, entré en vigueur en avril 2023, a accéléré le mouvement4.

Les autres signataires suivent, à plus petite échelle : les échanges avec Bahreïn ont atteint 108,5 millions de dollars en 2024, en hausse de 843 % sur un an, et ceux avec le Maroc 109,9 millions, soit 40 % de plus5. Seul le Soudan, plongé dans la guerre civile, n’a jamais ratifié son accord5. Au-delà des chiffres, ces flux ancrent la coopération dans le quotidien des entreprises et des consommateurs — un capital plus difficile à défaire qu’une signature diplomatique. Israël y exporte aussi son savoir-faire technologique, jusqu’à son programme de drones. Les analystes soulignent d’ailleurs que défense et économie sont devenues deux piliers qui se renforcent mutuellement, formant la colonne vertébrale d’une stabilité régionale encore fragile4.

L’architecture sécuritaire américaine

La coopération a franchi un cap militaire décisif. L’intégration d’Israël au commandement central américain (CENTCOM) a facilité la coordination avec les systèmes de missiles américains et ceux des pays du Golfe4. Cette mise en réseau aurait renforcé la capacité d’Israël à se défendre lors de l’affrontement direct avec l’Iran en juin 20254.

Washington pousse désormais des cadres multilatéraux ambitieux : l’I2U2 (Israël, Inde, États-Unis, Émirats), le corridor économique Inde–Moyen-Orient–Europe, ou encore une coopération en intelligence artificielle, dans l’espace et l’énergie4. L’objectif est clair — transformer une série d’accords bilatéraux en une véritable architecture régionale, où la dissuasion partagée vaut mieux que les vieux silences entretenus par la politique d’ambiguïté nucléaire d’Israël.

Gaza, le révélateur des fragilités

L’édifice a toutefois montré ses failles avec la guerre à Gaza. Le choc le plus visible est venu de l’opinion publique arabe. Selon l’Arab Barometer, le soutien à la normalisation avec Israël s’est effondré après le 7 octobre 2023 : dans aucun des sept pays sondés en 2023-2024 il ne dépassait 13 %, et seuls 8 % des Égyptiens y étaient favorables6.

Les répercussions diplomatiques ont suivi. En Jordanie, liée à Israël par un traité de paix, des manifestations contre l’offensive à Gaza ont éclaté presque quotidiennement après le 7 octobre7. Amman a rappelé son ambassadeur de Tel-Aviv en novembre 2023, et le chef de la diplomatie égyptienne a quitté son poste en septembre 20247. Le ton de la vie politique jordanienne s’est durci, et les relations bilatérales sont tombées à un point bas7. L’Arabie saoudite, elle, a suspendu ses pourparlers de normalisation dès le 14 octobre 20231. Pourtant, l’essentiel a tenu : aucun partenaire n’a rompu ses relations, et la coopération en défense aérienne et commerce a persisté, voire s’est accélérée dans certains domaines8. Les accords se sont révélés étonnamment résistants, malgré une opinion hostile et des gouvernements sommés d’afficher leur solidarité avec les Palestiniens8.

Une coopération solide mais pas acquise

La coopération entre Israël et les États arabes modérés restera l’un des grands marqueurs du Moyen-Orient contemporain. Elle a survécu à la pire guerre depuis des décennies, portée par le commerce, la sécurité et la défiance partagée envers l’Iran. C’est un acquis réel, que peu d’observateurs imaginaient aussi durable.

Mais rien n’est figé. Le signal à surveiller sera la question palestinienne : tant qu’elle reste sans horizon, l’écart se creuse entre des dirigeants pragmatiques et des opinions excédées. La prochaine étape — une normalisation saoudienne — dira si cette architecture peut s’élargir, ou si elle restera une entente d’élites suspendue au bon vouloir de la rue arabe et aux soubresauts du front iranien.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Que sont les accords d'Abraham ?

Ce sont des accords de normalisation signés le 15 septembre 2020 à Washington, sous médiation américaine. Les Émirats arabes unis et Bahreïn furent les premiers pays arabes à reconnaître Israël depuis la Jordanie en 1994, suivis du Soudan et du Maroc. Ils ont ouvert commerce, tourisme et coopération sécuritaire.

Pourquoi l'Iran rapproche-t-il Israël et les États arabes ?

Israël et plusieurs monarchies sunnites, Arabie saoudite en tête, partagent la crainte de l'expansion iranienne au Moyen-Orient. Cette menace commune a poussé à des échanges de renseignement et à une coordination sécuritaire, transformant d'anciens adversaires en partenaires pragmatiques face à Téhéran.

La guerre à Gaza a-t-elle rompu ces liens ?

Non, mais elle les a tendus. Aucun partenaire n'a suspendu ses relations, et la coopération en défense aérienne et commerce a persisté. Toutefois, la Jordanie et l'Égypte ont rappelé des diplomates, l'Arabie saoudite a gelé ses pourparlers, et l'opinion arabe s'est massivement détournée d'Israël.

Quel rôle jouent les États-Unis ?

Washington a parrainé les accords d'Abraham et intégré Israël au commandement militaire CENTCOM, facilitant la coordination des systèmes antimissiles avec les pays du Golfe. Les États-Unis promeuvent aussi des cadres multilatéraux comme l'I2U2 (Israël, Inde, États-Unis, Émirats) pour ancrer cette coopération.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Abraham Accords: Peace Declaration, Summary, Israel, Bahrain, United Arab Emirates, Morocco, Sudan, Saudi Arabia », Encyclopædia Britannica, consulté en 2026. https://www.britannica.com/topic/Abraham-Accords 2

  2. « The Abraham Accords », Middle East Institute, consulté en 2026. https://mei.edu/backgrounder/abraham-accords/ 2

  3. « Iran Fears Israel-Arab Security Integration More Than Normalization », Stimson Center, 2023. https://www.stimson.org/2023/iran-fears-israel-arab-security-integration-more-than-normalization/ 2

  4. « Resilience and Roadblocks: The Abraham Accords at Five Years », The Washington Institute, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/resilience-and-roadblocks-abraham-accords-five-years 2 3 4 5 6 7

  5. « Assessing Trade within the Abraham Accords », ORF Middle East, 2025. https://orfme.org/research/israel-abraham-accords-trade-analysis/ 2 3

  6. « How Arab Public Opinion Constrains Normalization With Israel », Foreign Affairs / Arab Barometer, 2024. https://www.arabbarometer.org/media-news/press-release-foreign-affairs-article-how-arab-public-opinion-constrains-normalization-with-israel/

  7. « Israel Is Pushing Arab Peace Partners to Their Limits », The Washington Institute, consulté en 2026. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/israel-pushing-arab-peace-partners-their-limits 2 3

  8. « Four years on, Abraham Accords are strained by Gaza war — but prove resilient », The Times of Israel, 2024. https://www.timesofisrael.com/four-years-on-abraham-accords-are-strained-by-gaza-war-but-prove-resilient/ 2

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