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Doctrine militaire d'Israël : la technologie au cœur, le renseignement à l'épreuve

Budget record, IA de ciblage, échec du 7 octobre : comment la doctrine militaire d'Israël mise sur la technologie et le renseignement, et où elle se fissure.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Soldats israéliens opérant un poste de commandement équipé d'écrans de surveillance et de données en temps réel.
Soldats israéliens opérant un poste de commandement équipé d'écrans de surveillance et de données en temps réel. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En 2024, les dépenses militaires d'Israël ont bondi de 65 % pour atteindre 46,5 milliards de dollars, soit 8,8 % du PIB, le deuxième ratio le plus élevé au monde.
  2. La doctrine formalisée en 2015 parie sur la supériorité technologique, le renseignement et la rapidité d'action face aux menaces.
  3. À Gaza, des systèmes d'intelligence artificielle comme « Lavender » et « Gospel » ont accéléré le ciblage, soulevant de lourdes questions juridiques.
  4. Le 7 octobre 2023 a révélé une faille majeure : une supériorité technique n'efface pas l'erreur d'analyse humaine.

Quarante-six milliards et demi de dollars en une année. C’est la somme qu’Israël a engloutie dans sa défense en 2024, un bond de 65 % — la plus forte hausse annuelle depuis la guerre des Six Jours de 19671. Derrière ce chiffre vertige se cache une conviction ancienne : pour un petit pays cerné de menaces, la survie passe par l’avance technologique et un renseignement supérieur. Mais l’année 2023 a aussi rappelé, dans le sang, que les capteurs les plus sophistiqués ne valent rien si l’on refuse de croire ce qu’ils annoncent.

Un effort de défense hors norme

La doctrine israélienne repose d’abord sur un investissement financier que peu d’États soutiennent. En 2024, la défense a absorbé 8,8 % du produit intérieur brut, le deuxième ratio le plus élevé de la planète, selon les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) relayées par Breaking Defense1. La presse économique israélienne confirme cette envolée : les dépenses ont augmenté de 65 % sur l’année, portées par la guerre à Gaza et l’extension des opérations sur plusieurs fronts2.

Cet argent ne finance pas seulement des chars et des avions. Il irrigue une recherche militaire dense, nourrie par la porosité entre l’armée et un écosystème civil de haute technologie. Cette synergie entre le secteur civil et la recherche militaire alimente l’innovation dans la cybersécurité, les drones et l’intelligence artificielle. C’est l’un des ressorts de la profondeur stratégique fondée sur la supériorité technologique que cultive l’État hébreu.

Cette hausse n’est pas un simple à-coup conjoncturel. Elle traduit le passage à une économie de guerre durable, sur plusieurs fronts simultanés, et confirme un choix ancien : pour Israël, la sécurité prime sur presque tout le reste du budget. Le SIPRI rappelle d’ailleurs que l’ensemble du Moyen-Orient a vu ses dépenses militaires bondir de 15 % en 2024, signe d’une région entrée dans une spirale d’armement où Israël occupe une place à part1.

Une doctrine enfin mise par écrit

Longtemps, Israël a fonctionné sans doctrine publique. C’est seulement en août 2015 que Tsahal a publié son premier document stratégique formel, rédigé sous l’autorité du chef d’état-major de l’époque, le général Gadi Eizenkot3. Le texte acte un basculement : les menaces conventionnelles déclinent, tandis que montent les dangers non conventionnels et cybernétiques. Il réaffirme les piliers historiques — dissuasion, alerte précoce, victoire rapide et décisive — tout en y greffant la défense, érigée en quatrième pilier après le traumatisme des roquettes.

Ce cadre privilégie l’anticipation. Plutôt que d’attendre l’attaque, Israël cherche à frapper en amont, grâce à un renseignement censé éclairer chaque décision. Le pari technologique s’étend à tous les domaines, du programme de drones à la guerre électronique, et s’appuie fortement sur la relation stratégique avec les États-Unis, partenaire majeur en matière d’armement et de financement.

Cette logique répond à une contrainte géographique implacable. Sans profondeur stratégique, Israël ne peut se permettre d’encaisser un premier coup et de se replier : il doit voir venir, et agir vite. D’où l’obsession pour l’alerte précoce et la collecte de renseignement, érigées en assurance-vie nationale. La supériorité technologique n’est pas un luxe mais la condition d’une dissuasion crédible face à des adversaires plus nombreux.

L’intelligence artificielle entre dans la boucle

La dernière frontière de cette doctrine est l’automatisation du ciblage. Dès 2021, la presse israélienne avait qualifié l’affrontement de mai avec le Hamas de « première guerre menée à l’intelligence artificielle », selon l’Institut international d’études stratégiques (IISS)4. À Gaza, depuis 2023, deux systèmes ont concentré l’attention. « Gospel » (Habsora) passe au crible les données de surveillance pour suggérer des bâtiments à frapper ; « Lavender » a, lui, dressé une liste pouvant atteindre 37 000 hommes palestiniens reliés par algorithme au Hamas ou au Djihad islamique5.

L’accélération est spectaculaire. L’ancien chef d’état-major Aviv Kohavi a affirmé que le système pouvait produire « cent cibles par jour », là où des analystes humains en généraient une cinquantaine par an5. Mais cette puissance inquiète. Le Royal United Services Institute (RUSI) y voit un « emploi mal orienté » de l’IA, et l’Institut Lieber de l’académie militaire de West Point a consacré une analyse aux tensions entre ces outils et le droit des conflits armés6. Le risque, soulignent ces travaux, est de diluer la responsabilité humaine et de produire une violence disproportionnée.

C’est là le point aveugle de la doctrine technologique. Plus la machine va vite, moins l’humain a le temps de vérifier ; et quand le rythme des frappes dépend d’un algorithme, la question de qui décide vraiment devient floue. Les opérations menées dans les territoires palestiniens suscitent de longue date des critiques sur le respect du droit international humanitaire, et l’automatisation du ciblage ne fait qu’aiguiser ce débat. Pour Israël, l’enjeu n’est pas seulement militaire : une réputation entamée complique ses alliances et nourrit son isolement diplomatique.

Le 7 octobre, le grain de sable

Toute cette architecture s’est effondrée le matin du 7 octobre 2023. L’attaque du Hamas, qui a fait environ 1 200 morts en Israël, a pris de court un appareil de renseignement réputé parmi les meilleurs au monde7. Le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) parle d’un « échec conceptuel » : les services tenaient le Hamas pour une organisation soucieuse de gouverner Gaza, donc dissuadée de déclencher une guerre ouverte7.

Les signaux, pourtant, existaient. Dès juillet 2023, une sous-officière de l’unité 8200, chargée du renseignement électronique au sein d’Aman, avait alerté sur des manœuvres répétées des bataillons d’élite du Hamas, y voyant « un plan conçu pour déclencher une guerre »8. L’alerte a été enterrée. Le chef du renseignement militaire lui-même a reconnu, dans une lettre du 17 octobre 2023, que « le début de la guerre a été un échec du renseignement »8. La leçon est brutale : aucun capteur ne corrige un biais d’analyse.

La technologie ne pense pas à la place des hommes

La doctrine militaire israélienne demeure l’une des plus innovantes au monde, adossée à un effort financier que peu d’États égalent. Mais le 7 octobre a posé une question que la technologie seule ne résout pas : à quoi sert d’anticiper si l’on refuse d’entendre ses propres analystes ? Le signal à surveiller dans les années qui viennent n’est pas le prochain système d’arme, mais la capacité d’Israël à réformer sa culture du renseignement — et à fixer un cadre clair à des algorithmes qui décident déjà, en partie, de la vie et de la mort.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quel budget Israël consacre-t-il à sa défense ?

En 2024, les dépenses militaires israéliennes ont atteint 46,5 milliards de dollars, en hausse de 65 % sur un an selon le SIPRI. Cela représente 8,8 % du produit intérieur brut, le deuxième ratio le plus élevé au monde après l'Ukraine.

Qu'est-ce que la doctrine militaire israélienne ?

C'est l'ensemble des principes qui guident l'emploi de la force par Israël : dissuasion, alerte précoce, supériorité technologique et rapidité d'action. Tsahal en a publié une version formalisée en août 2015, sous l'autorité du chef d'état-major Gadi Eizenkot.

Israël utilise-t-il l'intelligence artificielle au combat ?

Oui. À Gaza, l'armée a employé des systèmes comme « Gospel » et « Lavender » pour générer des cibles à grande vitesse. Selon plusieurs enquêtes, « Gospel » pouvait produire jusqu'à cent cibles par jour, contre une cinquantaine par an pour des analystes humains.

Le 7 octobre a-t-il remis en cause cette doctrine ?

Largement. L'attaque du Hamas, qui a fait environ 1 200 morts, a pris de court le renseignement israélien malgré ses moyens. Les analyses parlent d'un « échec conceptuel » : la technologie n'a pas compensé une lecture erronée des intentions de l'adversaire.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Agnes Helou, « Israeli defense spending jumped in 2024, part of overall rise in Middle East: SIPRI », Breaking Defense, 28 avril 2025. https://breakingdefense.com/2025/04/israeli-defense-spending-jumped-in-2024-part-of-overall-rise-in-middle-east-sipri/ 2 3

  2. « Israel military expenditure up 65% in 2024 », Globes, 28 avril 2025. https://en.globes.co.il/en/article-israel-military-expenditure-up-65-in-2024-1001508986

  3. « Israel Defense Forces Strategy Document », Belfer Center for Science and International Affairs, Harvard Kennedy School, 2016. https://www.belfercenter.org/research-analysis/israel-defense-forces-strategy-document

  4. « The proliferation of AI-enabled military technology in the Middle East », International Institute for Strategic Studies (IISS), avril 2026. https://www.iiss.org/online-analysis/charting-middle-east/2026/04/the-proliferation-of-ai-enabled-military-technology-in-the-middle-east/

  5. Yuval Abraham, « ‘Lavender’: The AI machine directing Israel’s bombing spree in Gaza », +972 Magazine, 3 avril 2024. https://www.972mag.com/lavender-ai-israeli-army-gaza/ 2

  6. « The IDF’s Use of AI in Gaza: A Case of Misplaced Purpose », Royal United Services Institute (RUSI), 2024. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/israel-defense-forces-use-ai-gaza-case-misplaced-purpose

  7. Daniel Byman, « How Could Israeli Intelligence Miss the Hamas Invasion Plans? », CSIS, octobre 2023. https://www.csis.org/analysis/how-could-israeli-intelligence-miss-hamas-invasion-plans 2

  8. « The October 7 Attack: An Assessment of the Intelligence Failings », Combating Terrorism Center at West Point, 2024. https://ctc.westpoint.edu/the-october-7-attack-an-assessment-of-the-intelligence-failings/ 2

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