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Technologies à double usage : quand le civil arme le militaire

Drones grand public en Ukraine, IA, armes autonomes : la convergence civilo-militaire défie le contrôle des technologies à double usage. Atouts et dérives.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drone quadricoptère grand public en vol, symbole des technologies à double usage civiles et militaires.
Drone quadricoptère grand public en vol, symbole des technologies à double usage civiles et militaires. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Des quadricoptères DJI grand public sont devenus, en Ukraine, des outils majeurs de reconnaissance et de largage de munitions.
  2. L'arrangement de Wassenaar, seul régime multilatéral sur les biens à double usage, réunit 42 États mais décide à l'unanimité.
  3. En décembre 2024, 166 pays ont voté une résolution de l'ONU sur les armes autonomes létales ; trois s'y sont opposés.
  4. Le logiciel Pegasus illustre les dérives d'un outil civilo-militaire détourné contre journalistes et opposants.

Un quadricoptère vendu quelques centaines d’euros dans n’importe quelle boutique d’électronique. Le même appareil, lesté d’une grenade, survolant une tranchée ennemie. En Ukraine, ce glissement est devenu banal. Il résume tout le vertige des technologies à double usage : la frontière entre l’objet civil et l’arme s’efface, et avec elle la capacité des États à en contrôler les flux.

Le drone grand public, archétype du double usage

L’exemple est devenu un cas d’école. Sur le front ukrainien, les quadricoptères commerciaux du chinois DJI — gammes Mavic, Phantom, Matrice — sont omniprésents dans les deux camps1. Conçus pour la photographie aérienne ou l’inspection d’ouvrages, ils offrent aux soldats une vue en direct du champ de bataille, servent à régler le tir d’artillerie, et sont bricolés pour larguer grenades ou obus de mortier1. Une radio publique américaine a documenté comment un drone « pour amateurs » a fini par jouer un rôle décisif dans la guerre2.

Aucune technologie de rupture là-dedans : juste un produit grand public détourné. Et c’est précisément ce qui rend le double usage si difficile à encadrer. Un logiciel de logistique d’entreprise peut optimiser une chaîne d’approvisionnement militaire ; un système d’information géographique conçu pour l’urbanisme peut planifier une opération. La même ambivalence vaut pour l’IA, dont le passage du civil au militaire est analysé dans l’intégration de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage automatique dans les opérations militaires.

Une aubaine pour les armées

Pour les forces armées, cette convergence est une aubaine. Plutôt que d’investir des années et des milliards dans des programmes spécifiques, elles puisent dans un réservoir d’innovations civiles déjà matures, moins chères et constamment renouvelées. Le drone du commerce illustre ce raccourci : capacité opérationnelle immédiate, coût dérisoire, remplacement facile.

La synergie joue dans les deux sens. Les compétences cyber acquises dans le civil renforcent la protection des infrastructures critiques, tandis que les besoins militaires tirent l’innovation vers le haut. Israël en a fait un pilier de sa puissance, comme le détaille l’impact des industries militaires d’Israël sur le développement économique, et la formation militaire en cybernétique en Israël montre comment un même vivier de talents irrigue les deux mondes. La logistique elle-même profite de cette porosité, des logiciels de gestion en temps réel reprenant des outils nés du secteur civil — un point développé dans l’approche israélienne de la logistique militaire.

Le revers de cette facilité est la prolifération. Ce qui s’achète librement sur un marché civil peut tomber entre les mains d’acteurs non étatiques, de groupes armés ou d’États sous embargo. Un drone de loisir ne demande ni licence ni filière clandestine ; il suffit de passer commande. La même technologie qui modernise une armée régulière arme aussi, à moindre coût, ses adversaires les plus irréguliers.

Wassenaar, un gendarme à bout de souffle

Reste à contrôler ces flux. La tâche revient pour l’essentiel à l’arrangement de Wassenaar, créé en 1996 et seul régime multilatéral encadrant les exportations d’armes conventionnelles et de biens à double usage3. Il fixe de facto les standards internationaux du secteur. Mais ses limites sautent aux yeux.

Le régime réunit 42 États et décide à l’unanimité34. Une seule réunion plénière par an ; jusqu’à trois ans pour ajouter une nouvelle technologie à la liste de contrôle4. Face à une innovation qui se compte en mois, ce rythme est intenable. Conscients du blocage, plusieurs membres ont commencé, dès 2024, à imposer leurs propres contrôles hors du cadre commun : les États-Unis ont introduit un dispositif plurilatéral autorisant les exportations vers les pays dotés de règles équivalentes, tandis que l’Union européenne a actualisé sa liste de biens à double usage4. La régulation se fragmente faute de pouvoir s’unifier assez vite.

Le dilemme des armes autonomes

Le double usage le plus lourd de conséquences concerne l’autonomie de la décision létale. Lorsqu’un algorithme, et non un humain, choisit d’ouvrir le feu, c’est la responsabilité morale et juridique de la guerre qui vacille. Qui répond d’une bavure ? Le programmeur, l’opérateur, le commandant ?

La communauté internationale s’en empare, lentement. Le 22 décembre 2023, 152 pays ont voté la toute première résolution de l’Assemblée générale de l’ONU sur les dangers des systèmes d’armes autonomes létales5. Un an plus tard, le 2 décembre 2024, la résolution 79/62 recueillait 166 voix pour, trois contre — la Biélorussie, la Corée du Nord et la Russie — et quinze abstentions6. Ces textes ne lancent pas encore de négociation de traité, faute de consensus, les États-Unis s’y étant fermement opposés6. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a pourtant tranché : « Les machines qui ont le pouvoir et la latitude d’ôter des vies humaines sans contrôle humain devraient être interdites par le droit international »6.

Les principaux promoteurs d’un traité réclament l’interdiction des systèmes opérant sans « contrôle humain réel » et de ceux qui ciblent des personnes, ainsi que des règles garantissant un contrôle humain sur tous les autres6.

L’angle mort éthique

Au-delà des armes pleinement autonomes, c’est tout l’écosystème du double usage qui pose un problème de gouvernance. Le logiciel espion Pegasus, vendu via des canaux d’exportation et présenté comme un outil antiterroriste, a fini par cibler journalistes et opposants dans des dizaines de pays. Le même constat vaut pour les drones, l’imagerie ou la cyber : une technologie n’a pas de morale, seul son usage en a une. Les exportations israéliennes, en particulier, cristallisent ce débat, comme le montre l’impact des exportations de technologie militaire israélienne.

Ce qu’il faudra surveiller

La convergence civilo-militaire ne ralentira pas : la 5G, l’Internet des objets et l’IA générative vont l’amplifier. La vraie question est celle de la vitesse de la régulation face à celle de l’innovation. Tant que les régimes de contrôle décideront à l’unanimité et se réuniront une fois l’an, ils courront derrière les drones du commerce et les algorithmes de ciblage. Le signal à surveiller : les consultations informelles ouvertes à l’ONU en 2025 déboucheront-elles, enfin, sur une négociation contraignante — ou la fragmentation des contrôles nationaux deviendra-t-elle la norme ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une technologie à double usage ?

C'est une technologie pouvant servir à la fois à des fins civiles et militaires : un drone grand public, un logiciel de logistique, un système de cartographie ou d'imagerie. Sa nature ambivalente complique le contrôle, car un même produit peut basculer d'un marché civil vers un emploi armé sans modification majeure.

Qu'est-ce que l'arrangement de Wassenaar ?

Créé en 1996, l'arrangement de Wassenaar est le seul régime multilatéral encadrant les exportations d'armes conventionnelles et de biens à double usage. Il réunit 42 États qui décident à l'unanimité. Sa lenteur, avec une seule réunion plénière annuelle, limite sa capacité à suivre l'innovation technologique.

Où en est la régulation des armes autonomes létales ?

L'ONU a adopté ses premières résolutions sur le sujet en 2023 puis 2024, cette dernière recueillant 166 voix pour. Elles ne lancent pas encore de négociation de traité, faute de consensus, mais le secrétaire général réclame l'interdiction des machines tuant sans contrôle humain réel.

Les drones commerciaux sont-ils vraiment utilisés à la guerre ?

Oui. En Ukraine, des quadricoptères grand public comme le DJI Mavic sont devenus des outils courants de reconnaissance, de réglage de tir d'artillerie et même de largage de munitions improvisées. C'est l'exemple le plus frappant d'une technologie civile rapidement reconvertie au combat.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Ukraine continues to snap up Chinese DJI drones for its defense », C4ISRNET, 23 octobre 2023. https://www.c4isrnet.com/global/europe/2023/10/23/ukraine-continues-to-snap-up-chinese-dji-drones-for-its-defense/ 2

  2. « A Chinese drone for hobbyists plays a crucial role in the Russia-Ukraine war », NPR, 21 mars 2023. https://www.npr.org/2023/03/21/1164977056/a-chinese-drone-for-hobbyists-plays-a-crucial-role-in-the-russia-ukraine-war

  3. « The Wassenaar Arrangement at a Glance », Arms Control Association, 2024. https://www.armscontrol.org/factsheets/wassenaar 2

  4. « Rethinking the Wassenaar Minus One Strategy », CSIS, 2024. https://www.csis.org/analysis/rethinking-wassenaar-minus-one-strategy 2 3

  5. « Killer Robots: UN Vote Should Spur Action on Treaty », Human Rights Watch, 3 janvier 2024. https://www.hrw.org/news/2024/01/03/killer-robots-un-vote-should-spur-action-treaty

  6. « Killer Robots: UN Vote Should Spur Treaty Negotiations », Human Rights Watch, 5 décembre 2024. https://www.hrw.org/news/2024/12/05/killer-robots-un-vote-should-spur-treaty-negotiations 2 3 4

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