RuNet : la Russie bâtit un internet sous contrôle, prêt à se couper du monde
Coupures mobiles, liste blanche, isolement programmé pour mars 2026 : comment la Russie construit un internet souverain où le contrôle prime sur la connexion.

À retenir
- La Russie a multiplié en 2025 les coupures d'internet mobile, avec une moyenne d'environ 2 000 interruptions par mois.
- Une liste blanche de services autorisés, introduite en septembre 2025, permet de maintenir l'accès à 57 sites pendant les coupures.
- Le trafic de YouTube est tombé à 6-12 % du total russe, contre 43 % avant le bridage.
- Le mécanisme d'isolement du RuNet doit entrer en vigueur le 1er mars 2026, mais la dépendance technologique reste forte.
En 2025, dans plus de la moitié des régions russes, des millions d’habitants se sont réveillés avec un téléphone muet : plus de données mobiles, parfois pendant des jours. On a même conseillé à certains de « se repérer aux étoiles »1. Ces coupures à répétition ne sont pas des pannes. Elles sont le test grandeur nature d’un projet ancien : un internet russe que le Kremlin peut, le moment venu, débrancher du reste du monde.
La machine à couper : 2 000 interruptions par mois
Le tournant date de mai 2025. Depuis, la Russie bloque régulièrement l’internet mobile à travers tout le pays, à un rythme moyen d’environ 2 000 coupures par mois — davantage que le reste de la planète réuni en 20242. Ces interruptions touchent aussi bien les zones frontalières que des régions éloignées du front, et durent de quelques heures à plusieurs semaines3. Selon Human Rights Watch, la vague de 2025 fut « sans précédent par son ampleur et sa sophistication technique », combinant blackouts nationaux, bridage sélectif et brouillage ciblé de protocoles3.
Pour que la vie continue malgré le noir, le pouvoir a créé une parade : une liste blanche. Introduit en septembre 2025 sous le nom de « registre des services socialement importants », ce dispositif maintient l’accès à une poignée de sites pendant les coupures — 57 au lancement, dont le portail public Gosuslugi, de grandes banques, les réseaux VKontakte et Odnoklassniki, les services Yandex et la messagerie d’État Max2. Tout ce qui n’y figure pas disparaît. La logique est limpide : on ne coupe pas internet, on choisit ce qui reste allumé. Ce réflexe de contrôle prolonge la centralisation du pouvoir en Russie dans le champ numérique.
YouTube étranglé, VPN traqués
Avant les coupures régionales, Moscou avait déjà testé une autre méthode : le bridage. Roskomnadzor, le régulateur, a ralenti YouTube en sabotant l’accès aux serveurs de cache de Google installés chez les fournisseurs d’accès4. Résultat spectaculaire : début 2025, la part de YouTube dans le trafic russe est tombée à 6-12 %, contre 43 % avant le bridage4. Plutôt que de bloquer franchement la plateforme, l’État l’a rendue inutilisable à petit feu.
Les internautes ont riposté avec des VPN. En 2025, environ 41 % des Russes y recouraient, l’un des taux les plus élevés au monde4. Le Kremlin a contre-attaqué : de janvier à avril 2025, Roskomnadzor a restreint l’accès à 12 600 contenus « faisant la promotion de VPN », soit deux fois plus que sur toute l’année 2024, et prévoit de dépenser près de 60 milliards de roubles pour perfectionner son blocage4. La même méthode du bridage progressif viserait désormais Telegram, tandis que les autorités poussent leur messagerie maison, Max, étroitement intégrée aux systèmes de l’État2. Construire ces alternatives nationales s’inscrit dans l’effort plus large du développement de la technologie domestique en Russie.
L’architecture de l’isolement
Tout cela repose sur une infrastructure pensée pour la déconnexion. La loi de 2019 sur l’internet souverain visait à rendre le segment russe capable de fonctionner seul. Concrètement, les opérateurs doivent installer des équipements de « filtrage profond des paquets » (DPI), réunis sous le sigle TSPU, et un système de noms de domaine national est en construction pour fonctionner indépendamment des serveurs internationaux5. Le ministère du Développement numérique prévoit de multiplier par deux et demi la capacité de ces équipements d’ici 2030, pour atteindre 954 térabits par seconde, à un coût d’environ 186 millions de dollars5.
Surtout, Roskomnadzor — agissant avec le FSB et le ministère du Numérique — peut désormais rerouter le trafic en temps réel et basculer le RuNet en mode isolé en cas de cyberattaque ou de tentative de « déstabilisation du réseau »4. Ce mécanisme d’isolement doit entrer en vigueur le 1er mars 20266. La Russie se dote ainsi, brique par brique, de l’équivalent d’un grand pare-feu, à l’image de ce qu’elle a fait pour amortir les sanctions dans l’adaptation économique de la Russie aux sanctions.
Une souveraineté qui bute sur la dépendance
Le projet a pourtant un talon d’Achille : la technologie. Le Wilson Center résume le paradoxe — des lois ambitieuses se heurtent à une dépendance bien réelle aux fournisseurs, surtout occidentaux7. La Russie ne dispose pas de solutions domestiques suffisantes pour remplacer rapidement les puces, la 5G, les systèmes d’exploitation ou le cloud étrangers7. Les analystes estiment que seules 15 à 20 % des entreprises atteindraient leurs objectifs de substitution dans les délais, le secteur informatique se développant surtout pour répondre à la commande publique7.
Cette tension a un coût. Forcer un modèle numérique fermé bouscule les habitudes des utilisateurs, fragilise les entreprises connectées aux marchés internationaux et risque d’isoler la Russie des avancées mondiales — y compris dans des domaines clés comme le développement des capacités d’intelligence artificielle en Russie. L’autonomie revendiquée pourrait se payer en innovation perdue.
Ce que vivent les citoyens et les entreprises
Pour les Russes, ces mesures se traduisent au quotidien par des coupures imprévisibles et un accès rétréci à l’information. Quand l’internet mobile tombe, paiements, applications de transport et services en ligne se figent ; des habitants de régions entières racontent devoir « courir d’un point Wi-Fi à l’autre » pour rester connectés2. Le bridage de YouTube, d’Instagram ou des médias indépendants pousse à l’autocensure et complique l’accès aux opinions divergentes3.
Les entreprises ne sont pas épargnées. Les coupures perturbent l’activité, et l’obligation de stocker les données des utilisateurs russes sur le territoire national alourdit les coûts de mise en conformité. Surtout, l’effacement de services étrangers du paysage numérique réduit l’accès aux outils et aux marchés internationaux. À mesure que le RuNet se referme, le pari du Kremlin — la sécurité contre l’ouverture — pèse de plus en plus lourd sur l’économie réelle.
Un internet plus sûr pour l’État, plus pauvre pour les citoyens
La Russie a fait un choix clair : entre un internet ouvert et un internet contrôlable, elle préfère le second. Les coupures, la liste blanche, le bridage et l’isolement programmé dessinent un réseau où l’État décide de ce qui circule. Le signal à surveiller en 2026 : l’entrée en vigueur du mode isolé au 1er mars dira si Moscou se contente d’une capacité de déconnexion dissuasive ou s’en sert pour de bon. Dans les deux cas, le RuNet devient plus sûr pour le pouvoir et plus étroit pour ceux qui l’utilisent.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'internet souverain russe (RuNet) ?
C'est le projet, lancé par la loi de 2019, de doter la Russie d'un segment internet capable de fonctionner de façon autonome, coupé des réseaux mondiaux. Il repose sur des équipements de filtrage (TSPU) installés chez les opérateurs et sur un système de noms de domaine national indépendant.
La Russie peut-elle vraiment se couper d'internet ?
Techniquement, elle s'en approche : le mécanisme d'isolement doit entrer en vigueur le 1er mars 2026 et Roskomnadzor peut déjà rerouter le trafic. Mais la forte dépendance aux technologies étrangères, des puces au cloud, rend une déconnexion totale coûteuse et risquée pour l'économie.
Qu'est-ce que la liste blanche russe ?
Introduite en septembre 2025 comme « registre des services socialement importants », elle recense les sites accessibles pendant les coupures : au départ 57 services, dont le portail Gosuslugi, des banques, VKontakte, les services Yandex et la messagerie d'État Max. Tout le reste devient inaccessible.
Pourquoi les Russes utilisent-ils autant les VPN ?
Pour contourner le blocage de YouTube, Instagram ou des médias indépendants. En 2025, environ 41 % des internautes russes utilisaient un VPN, l'un des taux les plus élevés au monde. En réponse, Roskomnadzor a massivement intensifié la répression contre ces outils.
Sources
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EUobserver, « Russia pulls the mobile internet plug: citizens told to ‘navigate by the stars’ », EUobserver, 2025. https://euobserver.com/207151/russia-pulls-the-mobile-internet-plug-citizens-told-to-navigate-by-the-stars/ ↩
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en.zona.media, « Russia’s internet censorship in 2026: VPN crackdowns, mobile shutdowns, Telegram blocks and the state messenger Max », Zona Media, 7 avril 2026. https://en.zona.media/article/2026/04/07/russian_internet_censorship_2026 ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Human Rights Watch, « Disrupted, Throttled, and Blocked: State Censorship, Control, and Increasing Isolation of Internet Users in Russia », HRW, 30 juillet 2025. https://www.hrw.org/report/2025/07/30/disrupted-throttled-and-blocked/state-censorship-control-and-increasing-isolation ↩ ↩2 ↩3
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Carnegie Endowment, « Throttling of YouTube Shows That Russia Is Getting Better at Online Censorship », Carnegie Endowment for International Peace, février 2025. https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2025/02/russia-youtube-block-attempt?lang=en ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
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OSW Centre for Eastern Studies, « The Great Russian Firewall », OSW, 19 décembre 2025. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/osw-report/2025-12-19/great-russian-firewall ↩ ↩2
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ABIT, « Russia’s Sovereign Internet: Runet Isolation Mechanism Takes Effect on March 1, 2026 », ABIT.ee, 2026. https://abit.ee/en/cybersecurity/sovereign-internet-runet-roskomnadzor-internet-isolation-censorship-russia-internet-law-blocking-en ↩
-
Wilson Center, « Digital Sovereignty on Paper: Russia’s Ambitious Laws Conflict with Its Tech Dependence », Wilson Center, 2025. https://www.wilsoncenter.org/blog-post/digital-sovereignty-paper-russias-ambitious-laws-conflict-its-tech-dependence ↩ ↩2 ↩3
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