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Patrimoine syrien : ce que la guerre d'Assad a effacé

Pillages, sites détruits, chercheurs en exil : comment la guerre a frappé l'archéologie d'un des plus riches berceaux du monde, et ce qui reste à sauver.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Vestiges antiques de Palmyre endommagés au crépuscule, dans le désert syrien.
Vestiges antiques de Palmyre endommagés au crépuscule, dans le désert syrien. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La guerre a touché environ un site archéologique syrien sur cinq : pillages industriels, bombardements, fouilles clandestines.
  2. Les six sites syriens classés au patrimoine mondial figurent sur la Liste du patrimoine en péril depuis 2013.
  3. Palmyre a perdu le temple de Bêl, le temple de Baalshamîn et plusieurs tours funéraires, détruits par l'État islamique en 2015.
  4. Après la chute d'Assad en décembre 2024, le Musée national de Damas a rouvert et l'UNESCO est revenue sur le terrain.
  5. La reconstruction du savoir prendra des décennies : archives dispersées, chercheurs exilés, contexte de fouille souvent perdu.

Au crépuscule, les colonnes de Palmyre projettent encore leur ombre sur le désert. Mais le temple de Bêl, lui, n’est plus qu’un champ de blocs. En quelques années de guerre, la Syrie — l’un des plus anciens carrefours de l’humanité — a vu disparaître des pans entiers de son passé. Ce n’est pas seulement de la pierre qui s’effondre : c’est une mémoire, et la capacité même de la déchiffrer.

Un cinquième du patrimoine atteint

L’ampleur du désastre se mesure en chiffres froids. L’American Society of Overseas Research (ASOR), qui a piloté un programme de suivi du patrimoine syrien financé par le Département d’État américain, estime qu’environ 20 % des sites archéologiques du pays ont été pillés ou endommagés à un degré ou à un autre1. Sur quelque 1 200 sites examinés par ses équipes, près d’un quart présentaient des traces de fouilles clandestines1.

Le pillage n’a rien d’artisanal. L’archéologue Michael Danti, de l’université de Boston, parle d’un saccage « à l’échelle industrielle » dans les zones tenues par l’État islamique1. Mais le phénomène déborde largement ce seul acteur : selon les enquêtes, des objets dérobés alors que l’armée syrienne tenait le terrain ont refait surface à Idlib, tandis que des pièces prises par l’organisation djihadiste ont été mises aux enchères à Raqqa2. Le marché noir des antiquités s’est nourri de tous les camps. Dès sa première année d’activité, l’ASOR recensait 722 atteintes au patrimoine en Syrie3.

Palmyre, symbole d’une perte

Aucun nom n’incarne mieux ce naufrage que Palmyre. Quand l’État islamique s’empare de la cité antique en 2015, il en fait une scène de propagande. Un rapport de l’initiative patrimoniale de l’ASOR, publié le 3 septembre 2015, documente la destruction de sept tours funéraires depuis la fin juin, dont la tour d’Elahbel du IIe siècle4. Le temple de Baalshamîn et le temple de Bêl, joyaux de l’architecture proche-orientale, sont rasés à l’explosif4.

Palmyre n’est pas un cas isolé. Les six biens syriens inscrits au patrimoine mondial — la vieille ville de Damas, Palmyre, l’ancienne cité de Bosra, la vieille ville d’Alep, le Crac des Chevaliers et Qal’at Salah El-Din, ainsi que les villages antiques du Nord — ont tous été placés sur la Liste du patrimoine mondial en péril en 2013, à mesure que la guerre civile compromettait leur intégrité5. Alep a payé un tribut particulièrement lourd : le minaret de la Grande Mosquée omeyyade, le souk médiéval d’al-Madina et plusieurs monuments emblématiques ont été ravagés par les combats6. Une analyse par imagerie satellitaire de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS) a confirmé, site après site, l’étendue méthodique des dommages7.

Une science décapitée

Au-delà des monuments, c’est tout l’écosystème de la recherche qui s’est effondré. La guerre a fermé les chantiers, vidé les universités, dispersé une communauté scientifique entière. Beaucoup de chercheurs syriens ont fui ou se sont réfugiés dans des régions plus sûres, brisant les réseaux de collaboration patiemment construits. Les missions étrangères, qui formaient des générations d’archéologues sur le terrain, se sont arrêtées net. Les colloques se sont raréfiés, l’accès aux archives et aux financements s’est tari, et les étudiants en histoire ont vu leurs cursus suspendus. Cet exode des cerveaux frappe l’archéologie comme il a frappé la médecine ou l’ingénierie — un appauvrissement durable que documente notre dossier sur l’exode de la classe professionnelle syrienne.

Le mal le plus insidieux n’est pas la perte des objets, mais celle de leur contexte. Une pièce arrachée sans relevé à sa couche de terre devient muette : on ignore sa date, ses voisins, sa fonction. Même restituée, elle ne raconte plus l’histoire qu’elle portait. Faute d’accès au terrain, les équipes se sont rabattues sur la photogrammétrie, les drones et la modélisation 3D — des outils précieux pour archiver, mais qui ne remplacent pas la fouille stratifiée. Notre enquête sur le patrimoine culturel détruit sous le régime d’Assad montre combien cette lacune documentaire pèsera sur les générations futures.

Sauver ce qui pouvait l’être

Tout n’a pourtant pas été perdu, et il serait injuste de l’oublier. Dès le début du conflit, la Direction générale des antiquités et des musées (DGAM) a organisé une vaste opération de mise à l’abri. Selon Maamoun Abdulkarim, qui dirigeait l’institution dans les années les plus noires, l’essentiel des collections des trente-quatre musées nationaux a été transféré vers des dépôts sécurisés — près de 300 000 objets stockés à Damas, parfois transportés par convois militaires8. Quand le Musée national d’Alep a été touché par des tirs de roquettes en juillet 2016, l’évacuation préalable de ses collections avait déjà évité une perte catastrophique8.

Le même responsable affirme que plus de 35 000 pièces ont été arrachées aux trafiquants au fil de la guerre8. Car derrière le pillage se cache une économie florissante : l’UNESCO a estimé que le trafic d’antiquités issu de sites non surveillés en Syrie et en Irak a pu rapporter des milliards de dollars à des groupes armés comme l’État islamique9. Cette face sombre du conflit relie le saccage du patrimoine aux réseaux qui financent la violence — un fil que l’on retrouve dans notre analyse du rôle des organisations humanitaires internationales confrontées aux mêmes zones grises.

Après Assad : un fragile sursaut

La chute du régime, le 8 décembre 2024, a rebattu les cartes. Tandis que Bachar al-Assad fuyait vers la Russie au terme d’une offensive éclair de Hayat Tahrir al-Cham10, les institutions patrimoniales ont retenu leur souffle. Le Musée national de Damas, l’une des plus anciennes institutions culturelles du Proche-Orient, a fermé ses portes le 7 décembre par crainte des pillages ; la Direction générale des antiquités a même sollicité des combattants pour le sécuriser11. Il a rouvert le 8 janvier 202511.

Surtout, l’UNESCO est revenue. Après des années sans coopération avec le régime déchu, l’organisation a relancé ses activités en Syrie début 2025 et lancé une première initiative d’aide d’urgence dotée de 175 000 dollars pour la réhabilitation du Musée de Damas : planification d’urgence, restauration d’objets, numérisation des archives, formation aux inventaires et à la muséographie12. Un geste modeste au regard des besoins, mais symbolique d’un dégel.

Ce qu’il faudra des décennies à reconstruire

Le retour de l’UNESCO et la réouverture du musée signalent une page qui se tourne. Ils ne réparent pas pour autant l’essentiel. Les objets pillés circulent encore sur des marchés opaques ; les archives de fouille sont éparpillées entre l’exil et les décombres ; et toute une génération de chercheurs reste loin du terrain. Reconstituer ce savoir prendra des décennies, peut-être davantage.

Le signal à surveiller tient en une question simple : la nouvelle Syrie fera-t-elle de son patrimoine une priorité de la reconstruction, ou une variable d’ajustement ? La réponse dira beaucoup de la place que ce pays entend redonner à sa propre mémoire.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle part du patrimoine archéologique syrien a été touchée par la guerre ?

Selon l'American Society of Overseas Research, environ 20 % des sites archéologiques syriens ont été pillés ou endommagés. Sur quelque 1 200 sites étudiés, près d'un quart présentaient des traces de pillage, parfois à l'échelle industrielle.

Qu'est-il arrivé à Palmyre ?

Occupée par l'État islamique en 2015, Palmyre a vu détruire le temple de Bêl, le temple de Baalshamîn et plusieurs tours funéraires, dont la tour d'Elahbel. Le site, inscrit au patrimoine mondial, reste l'un des symboles des pertes culturelles syriennes.

La chute d'Assad change-t-elle la situation du patrimoine ?

Après le 8 décembre 2024, le Musée national de Damas a rouvert et l'UNESCO est revenue en Syrie après des années sans coopération avec le régime, avec une aide d'urgence. Mais l'ampleur des dégâts et la dispersion des archives rendent la reconstruction longue.

Pourquoi le pillage est-il si grave pour la recherche ?

Un objet arraché à son sol perd son contexte : strates, datation, associations. Même retrouvé, il ne raconte plus rien de fiable. Le pillage ne vole pas seulement des objets, il efface l'information scientifique qui les rendait lisibles.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

ThèmesSyrie

Sources

  1. Becky Little, « ISIS Looting Syrian Sites ‘Into Oblivion’; Fears Mount for Palmyra », NBC News, 2015. https://www.nbcnews.com/storyline/isis-terror/isis-looting-destroying-ancient-syrian-sites-industrial-scale-n359461 2 3

  2. « Looting rife, heritage sites destroyed: The state of Syria’s history », Middle East Eye, 2021. https://www.middleeasteye.net/news/looting-rife-heritage-sites-destroyed-state-syrias-history

  3. ASOR Cultural Heritage Initiatives, « CHI – ASOR Cultural Heritage in the News », American Society of Overseas Research. https://www.asor.org/chi/ASOR-Cultural-Heritage-in-the-News

  4. Al Jazeera, « ISIL blows up ancient tower tombs in Syria’s Palmyra » (sur la base des données de l’ASOR), Al Jazeera, 4 septembre 2015. https://www.aljazeera.com/news/2015/9/4/isil-blows-up-ancient-tower-tombs-in-syrias-palmyra 2

  5. « Syria’s Six World Heritage sites placed on List of World Heritage in Danger », UNESCO World Heritage Centre, 2013. https://whc.unesco.org/en/news/1038

  6. « Syrians Won’t Give Up on the Great Mosque of Aleppo », Atlas Obscura. https://www.atlasobscura.com/articles/reconstruction-great-mosque-aleppo-syria

  7. « Ancient History, Modern Destruction: Assessing the Current Status of Syria’s World Heritage Sites Using High-Resolution Satellite Imagery », American Association for the Advancement of Science (AAAS), 2014. https://www.aaas.org/resources/ancient-history-modern-destruction-assessing-current-status-syria-s-world-heritage-sites

  8. « Treasure Hunters in a New Syria », New Lines Magazine, 2025 (déclarations de Maamoun Abdulkarim, DGAM). https://newlinesmag.com/reportage/treasure-hunters-in-a-new-syria/ 2 3

  9. « Increase in the looting, illegal sale and illicit trafficking of cultural heritage objects from Syria », International Council of Museums (ICOM). https://icom.museum/en/news/increase-in-the-looting-illegal-sale-and-illicit-trafficking-of-cultural-heritage-objects-from-syria/

  10. CNN, « Timeline of how rebels toppled Assad’s regime in less than two weeks », CNN, 9 décembre 2024. https://edition.cnn.com/2024/12/09/middleeast/timeline-syria-assad-regime-toppled-intl

  11. « Damascus museum reopens a month after Assad’s fall », The New Arab, 2025. https://www.newarab.com/news/damascus-museum-reopens-month-after-assads-fall 2

  12. « Syria: UNESCO resumes operations with a first initiative at the National Museum of Damascus », UNESCO, 2025. https://www.unesco.org/en/articles/syria-unesco-resumes-operations-first-initiative-national-museum-damascus

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