« Dépersonnaliser le pouvoir » ou « hold-up constitutionnel » ?
Régime parlementaire, présidence du Conseil des ministres, Sénat : comment la réforme de 2024 a refondé l'État togolais et verrouillé le maintien de Faure Gnassingbé.

À retenir
- En mai 2024, le Togo s'est doté d'une Cinquième République parlementaire : le président devient honorifique, le vrai pouvoir passe à un « président du Conseil des ministres » au mandat indéfiniment renouvelable.
- Le pouvoir présente la réforme comme une « dépersonnalisation » et un rééquilibrage en faveur du Parlement ; l'opposition y voit un « coup constitutionnel » taillé pour maintenir Faure Gnassingbé au-delà de toute limite de mandat.
- Sénatoriales de février 2025 et municipales de juillet 2025 ont consacré la domination du parti UNIR, sur fond d'abstention et de boycott.
- La répression des manifestations de juin 2025 a fait sept morts à Lomé selon la société civile ; la CEDEAO, d'abord critique, a rapidement adouci sa position.
Le 6 juin 2025, jour de l’anniversaire de Faure Gnassingbé, des jeunes Togolais devaient descendre dans les rues de Lomé. L’appel venait d’un rappeur, Aamron, arrêté quelques jours plus tôt pour avoir posté une vidéo. À la fin du mois, des organisations de la société civile dénombraient sept morts, des corps repêchés dans la lagune de Bè et plus de soixante interpellations1. Un an plus tôt, le pays s’était doté en silence d’une nouvelle Constitution. Officiellement, il s’agissait de « dépersonnaliser le pouvoir ». Pour ceux qui défilaient, c’était un « coup constitutionnel ».
Une Cinquième République votée presque sans bruit
Tout s’est joué très vite. Le 25 mars 2024, l’Assemblée nationale togolaise, archi-dominée par le parti présidentiel, l’Union pour la République (UNIR), adopte un texte qui fait basculer le pays d’un régime présidentiel à un régime parlementaire. Après une brève suspension destinée à calmer la contestation, le texte est confirmé en avril, puis promulgué par Faure Gnassingbé le 6 mai 20242. Le Togo entre dans sa Cinquième République.
Le changement est radical. Le président de la République, jusqu’alors élu au suffrage universel direct, sera désormais désigné par le Parlement réuni en congrès pour un mandat unique de six ans, dépouillé de l’essentiel de ses pouvoirs et réduit à des prérogatives honorifiques3. Le centre de gravité de l’exécutif se déplace vers une fonction inédite : le « président du Conseil des ministres », chef du parti ou de la coalition arrivés en tête des législatives, doté de « pleine autorité » pour gouverner. Surtout, son mandat est renouvelable sans limite tant que sa formation conserve la majorité.
« Rééquilibrer les pouvoirs » : le récit officiel
Du côté du pouvoir, le vocabulaire est soigné. Les médias d’État et institutionnels — le site officiel République Togolaise, le portail de l’Assemblée nationale — présentent la réforme comme une « transition démocratique vers un régime parlementaire »4. L’argument est connu des manuels : le présidentialisme concentre trop de pouvoir entre les mains d’un seul homme ; le parlementarisme rend l’exécutif responsable devant les élus et favorise la séparation des pouvoirs. La réforme viserait donc un « équilibre plus sain » entre les branches de l’État.
C’est le cœur du mot d’ordre de « dépersonnalisation » : le pouvoir ne reposerait plus sur un individu et un scrutin plébiscitaire, mais sur une institution collective, le Conseil des ministres, contrôlée par le Parlement. Sur le papier, l’argument n’est pas absurde : beaucoup de démocraties stables sont des régimes parlementaires. Le problème tient moins au modèle qu’à la manière dont il a été adopté et à l’identité de celui qui en récolte les fruits. On retrouve d’ailleurs ce paradoxe ailleurs, où l’habillage institutionnel sert moins à partager le pouvoir qu’à l’inscrire dans la durée, comme l’illustre la centralisation du pouvoir en Russie autour d’un seul homme.
Le verrou : un pouvoir sans terme
Car derrière l’habillage institutionnel, la mécanique converge vers un seul homme. En mai 2025, Faure Gnassingbé est investi premier président du Conseil des ministres, après que l’UNIR eut raflé 108 des 113 sièges aux législatives d’avril 20245. Le mandat est de six ans, indéfiniment renouvelable. La présidence de la République, elle, devient une coquille protocolaire.
Le contexte donne tout son sens à l’opération. La famille Gnassingbé règne sans interruption depuis le coup d’État du 13 janvier 1967, par lequel le général Gnassingbé Eyadéma s’empara du pouvoir et le conserva jusqu’à sa mort en 20056. Son fils Faure lui succéda alors dans la précipitation, avec l’appui de l’armée. Une révision de 2019 avait bien réintroduit une limite de deux mandats, mais sans effet rétroactif : les mandats antérieurs n’étaient pas comptés, laissant le chef de l’État libre de se représenter6. La réforme de 2024 supprime carrément l’obstacle, en transférant le pouvoir réel vers une fonction que n’encadre aucune limite de mandat. Pour l’Africa Center for Strategic Studies, institut rattaché au ministère américain de la Défense, le texte « élimine les limites de mandat » et formalisait, à un an d’une présidentielle, ce qui aurait pu être un cinquième mandat de Faure Gnassingbé7.
« Coup d’État constitutionnel » : la riposte de l’opposition
Face au récit de la « dépersonnalisation », l’opposition et la société civile opposent un mot : « hold-up ». La coalition Dynamique pour la majorité du peuple (DMP), le collectif citoyen « Touche pas à ma Constitution » et la Dynamique Monseigneur Kpodzro dénoncent une « manœuvre politique » destinée à prolonger le pouvoir à vie8. Leur argument central n’est pas tant le choix du parlementarisme que la méthode : pas de référendum, pas de concertation avec les autres forces politiques, un vote arraché par la seule majorité dans une Assemblée élue de longue date. D’où le terme de « coup d’État constitutionnel », repris par la quasi-totalité des opposants.
Plusieurs analystes indépendants partagent le diagnostic sur la forme. L’Institute for Security Studies de Pretoria a qualifié la réforme de « hâtive » et averti qu’elle creusait les tensions plutôt qu’elle ne les apaisait9. Le portail spécialisé ConstitutionNet, qui suit les processus constitutionnels dans le monde, s’est demandé sans détour si la révision n’avait pas « renforcé » le pouvoir présidentiel au lieu de le diluer10. La « dépersonnalisation » affichée se heurte ainsi à une lecture inverse : on n’aurait pas dilué le pouvoir, on l’aurait simplement reconditionné pour le rendre éternel.
Sénat, municipales : l’architecture se referme
Une fois la Constitution promulguée, restait à bâtir les institutions qu’elle prévoyait. Le 15 février 2025, le Togo organise ses toutes premières élections sénatoriales. Le scrutin, indirect, est confié aux conseillers municipaux et régionaux. Sans surprise, l’UNIR remporte 34 des 41 sièges pourvus, l’opposition se partageant les miettes11. Le 5 mars, Faure Gnassingbé nomme lui-même les 20 sénateurs restants — sur 61 — et la chambre haute s’installe le lendemain, parachevant un Parlement bicaméral entièrement aligné11.
Le 17 juillet 2025, les municipales referment la boucle. Dans les 117 communes du pays, l’UNIR rafle environ 1 150 des 1 527 sièges de conseillers, soit près de 75 % ; l’Alliance nationale pour le changement de Jean-Pierre Fabre n’en obtient qu’une cinquantaine12. Mais le chiffre qui compte est ailleurs : la participation s’effondre. Al Jazeera relie cette abstention massive aux appels au boycott et au traumatisme des violences de juin, à peine un mois plus tôt12. Le pouvoir y voit la preuve d’une stabilité retrouvée ; ses adversaires, le symptôme d’un divorce avec la rue.
La CEDEAO, entre embarras et silence
Reste la dimension régionale. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) aurait pu peser. Elle a d’abord paru le faire : un communiqué du 15 avril 2024 critiquait la réforme et annonçait une mission exploratoire. Vingt-quatre heures plus tard, l’organisation retirait le texte, en atténuait le ton et requalifiait l’envoi en simple « mission d’information »9. Face aux morts de l’été 2025, elle s’est bornée à « appeler à la retenue » et au « dialogue », sans condamner Lomé13.
Cette prudence s’explique. La CEDEAO sort affaiblie du départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, partis former leur propre Alliance des États du Sahel sur fond d’instabilité croissante au Sahel et en Afrique de l’Ouest, et redoute d’ouvrir un nouveau front. Faure Gnassingbé, lui, a soigné son image de médiateur régional. Mais l’effacement de l’organisation a un coût : des organisations de la société civile l’ont accusée de « faire marche arrière » et de renoncer à ses propres principes de bonne gouvernance9. Treize partis et groupes d’opposition se sont alors tournés vers la Cour de justice de la CEDEAO, lui demandant de condamner l’État togolais et de « retirer » la loi constitutionnelle14. Le verdict, attendu, dira si la juridiction communautaire ose ce que l’organisation politique a évité.
Un modèle qui pourrait faire école
Au-delà du seul Togo, la réforme intéresse parce qu’elle propose une recette nouvelle. Là où d’autres dirigeants ouest-africains ont brutalement supprimé les limites de mandat ou forcé un troisième mandat, Lomé a choisi la voie de l’ingénierie institutionnelle : changer la nature même du régime pour rendre la question des mandats sans objet. C’est un déplacement du problème plus qu’une réponse, et un précédent que d’autres pourraient être tentés d’imiter dans une Afrique subsaharienne où, en 2026, la longévité des pouvoirs reste un marqueur politique majeur.
L’enjeu dépasse les frontières togolaises pour une autre raison. Le pays occupe une position stratégique sur le golfe de Guinée, et son port de Lomé est l’un des plus actifs d’Afrique de l’Ouest ; la stabilité de son régime intéresse aussi bien ses voisins sahéliens que les puissances extérieures en quête de relais sur le continent. La manière dont la crise togolaise sera tranchée — par les urnes, par la rue ou par les prétoires de la CEDEAO — pèsera donc bien au-delà de Lomé.
Le défi, désormais, est moins juridique que social. Le mouvement de juin 2025, porté par une jeunesse connectée et une diaspora active, a montré qu’une partie du pays ne se reconnaît plus dans le récit de la « dépersonnalisation »1. En mars 2026, les coalitions d’opposition alertaient encore sur de nouvelles « manœuvres » du pouvoir8. La Constitution de 2024 a sécurisé le sommet de l’État pour une durée indéterminée ; elle n’a pas réglé la question qui la sous-tend, et que résume tout le débat togolais : un pouvoir peut-il se prétendre dépersonnalisé quand il reste, depuis bientôt soixante ans, attaché à un seul nom ?
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'a changé la réforme constitutionnelle togolaise de 2024 ?
Elle fait passer le Togo d'un régime présidentiel à un régime parlementaire. Le président devient une figure honorifique élue par le Parlement, tandis qu'un « président du Conseil des ministres », chef du parti majoritaire, concentre l'essentiel du pouvoir exécutif pour un mandat de six ans renouvelable sans limite.
Pourquoi l'opposition parle-t-elle d'un « coup constitutionnel » ?
Parce que la réforme a été votée par la seule majorité, sans référendum ni concertation, à un an d'une présidentielle. L'opposition y voit un moyen de contourner la limitation des mandats et de prolonger indéfiniment le pouvoir de Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis 2005 et héritier d'une dynastie installée depuis 1967.
Quel rôle ont joué les élections de 2025 ?
Les sénatoriales de février et les municipales de juillet 2025 ont parachevé la nouvelle architecture institutionnelle. Le parti UNIR a remporté 34 des 41 sièges sénatoriaux élus puis environ 75 % des sièges municipaux, dans un climat d'abstention et de boycott d'une partie de l'opposition.
Comment la CEDEAO a-t-elle réagi ?
L'organisation ouest-africaine a d'abord critiqué la réforme dans un communiqué du 15 avril 2024, avant de le retirer le lendemain et d'en atténuer le ton. Face aux violences de 2025, elle a appelé au calme et au dialogue sans condamner Lomé, suscitant des critiques de la société civile sur sa passivité.
Sources
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Amnesty International, « Togo: Testimonies provide glimpse into violent repression of protests », Amnesty International, 18 juillet 2025. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/07/togo-repression-protests/ ; Media Foundation for West Africa, « Bloody crackdown on protests in Togo: 7 dead, over 60 arrested », MFWA, 2 juillet 2025. https://mfwa.org/country-highlights/bloody-crackdown-on-protests-in-togo-7-dead-over-60-arrested/ ↩ ↩2
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Library of Congress, « Togo: New Constitution Promulgated », Global Legal Monitor, 16 mai 2024. https://www.loc.gov/item/global-legal-monitor/2024-05-16/togo-new-constitution-promulgated/ ↩
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Africanews, « Togo adopts new Constitution moving nation from presidential to parliamentary system », Africanews, 26 mars 2024. https://www.africanews.com/2024/03/26/togo-adopts-new-constitution-moving-nation-from-presidential-to-parliamentary-system/ ↩
-
République Togolaise (site officiel du gouvernement togolais), « Le Togo révise sa Constitution et passe au régime parlementaire », republiquetogolaise.com, 26 mars 2024. https://www.republiquetogolaise.com/politique/2603-9072-le-togo-revise-sa-constitution-et-passe-au-regime-parlementaire ; République Togolaise (republicoftogo.com), « Transition démocratique vers un régime parlementaire ». https://www.republicoftogo.com/toutes-les-rubriques/politique/transition-democratique-vers-un-regime-parlementaire ↩
-
Togo First, « Faure Gnassingbé Becomes First President of Togo’s Council Under New Constitution », togofirst.com, 6 mai 2025. https://www.togofirst.com/en/politics/0605-16270-faure-gnassingbe-becomes-first-president-of-togo-s-council-under-new-constitution ↩
-
IPS Journal (Friedrich-Ebert-Stiftung), « Togo’s dynasty lives on », ips-journal.eu, 2024. https://www.ips-journal.eu/regions/africa/togos-dynasty-lives-on-4111/ ↩ ↩2
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Africa Center for Strategic Studies, « Togo Revises Constitution to Eliminate Term Limits: An Explainer », africacenter.org, 2024. https://africacenter.org/spotlight/togo-revises-constitution-to-eliminate-term-limits-an-explainer/ ↩
-
Journal du Togo, « Togo : l’opposition soupçonne une nouvelle manœuvre politique du pouvoir », journaldutogo.com, 11 mars 2026. https://www.journaldutogo.com/togo-opposition-alerte-plan-politique-faure-gnassingbe/ ↩ ↩2
-
Institute for Security Studies, « Hasty constitutional reforms deepen tensions in Togo », ISS Africa, 4 juillet 2024. https://issafrica.org/iss-today/hasty-constitutional-reforms-deepen-tensions-in-togo ↩ ↩2 ↩3
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ConstitutionNet (International IDEA), « Op-ed: Did Togo’s constitutional reforms entrench president’s power? », constitutionnet.org, 2024. https://constitutionnet.org/news/op-ed-did-togos-constitutional-reforms-entrench-presidents-power ↩
-
Togo First, « Togo: Ruling Party UNIR Wins First Senate Polls », togofirst.com, 18 février 2025. https://www.togofirst.com/en/politics/1802-15762-togo-ruling-party-unir-wins-first-senate-polls ↩ ↩2
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Al Jazeera, « Low turnout in Togo municipal polls after deadly protests », aljazeera.com, 17 juillet 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/7/17/low-turnout-in-togo-municipal-polls-after-deadly-protests ; Anadolu Agency, « Municipales au Togo : le parti au pouvoir largement en avance », aa.com.tr, 22 juillet 2025. https://www.aa.com.tr/fr/afrique/municipales-au-togo-le-parti-au-pouvoir-largement-en-avance-r%C3%A9sultats-provisoires/3638743 ↩ ↩2
-
Africanews, « ECOWAS calls for restraint in violent protests in Togo », Africanews, 2 juillet 2025. https://www.africanews.com/2025/07/02/ecowas-calls-for-restraint-in-violent-protests-in-togo/ ↩
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Voice of America (VOA Africa), « Togo opposition asks ECOWAS court to overturn constitutional reform », voaafrica.com, 2024. https://www.voaafrica.com/a/togo-opposition-asks-ecowas-court-to-overturn-constitutional-reform/7584552.html ↩
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