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Démocraties contre autocraties : la bascule de 2025

Pour la première fois en vingt ans, les autocraties sont plus nombreuses que les démocraties. Menace extérieure ou érosion intérieure : où se joue le combat ?

Par ISS17 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Urne de vote et caméra de surveillance, opposition symbolique entre démocratie et régime autoritaire.
Urne de vote et caméra de surveillance, opposition symbolique entre démocratie et régime autoritaire. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En 2024-2025, les autocraties (91) ont dépassé les démocraties (88) pour la première fois depuis plus de vingt ans, selon V-Dem.
  2. 72 % de l'humanité, soit 5,8 milliards de personnes, vivent désormais sous un régime autocratique.
  3. Freedom House recense un 20e recul annuel consécutif de la liberté dans le monde.
  4. Le recul touche désormais les démocraties établies : V-Dem cite les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Italie.
  5. Chine, Russie, Iran et Corée du Nord coordonnent des campagnes de désinformation contre les démocraties.

Quatre-vingt-onze contre quatre-vingt-huit. Ces deux chiffres, publiés par l’institut suédois V-Dem au printemps 2025, racontent un basculement : pour la première fois depuis plus de vingt ans, le monde compte plus d’autocraties que de démocraties. La ligne de front entre liberté et autoritarisme s’est déplacée, et elle traverse désormais l’intérieur même des démocraties qui se croyaient à l’abri.

Le grand renversement statistique

Les rapports de référence convergent vers le même constat sombre. V-Dem dénombre quatre-vingt-onze autocraties pour quatre-vingt-huit démocraties en 2024, avec cinquante-six autocraties électorales et trente-cinq autocraties fermées1. Surtout, 72 % de la population mondiale — 5,8 milliards de personnes — vit désormais sous un régime autocratique1. Le niveau moyen de démocratie libérale est retombé, en moyenne pondérée par la population, à son niveau de 19851.

Freedom House, de son côté, enregistre en 2025 un vingtième recul annuel consécutif de la liberté dans le monde2. Cinquante-quatre pays se sont dégradés, contre trente-cinq en progrès2. La part de l’humanité vivant en pays « libre » est tombée à 21 %, contre 46 % il y a deux décennies2. Les coups d’État militaires et les manœuvres de dirigeants en place pour écraser la dissidence ou modifier la Constitution à leur avantage sont les premiers responsables de ce déclin2.

Le mouvement s’accélère depuis 2019. Le nombre d’autocraties dites « fermées » — celles où il n’existe plus aucune élection crédible — est passé de vingt-deux à trente-cinq1. Sur la seule dernière année, le Belarus, le Gabon, le Liban et le Niger ont basculé d’une autocratie électorale vers une autocratie fermée1. Au total, quarante-cinq pays connaissent un épisode d’autocratisation en cours1. Derrière ces catégories techniques se cache une réalité concrète : des journalistes emprisonnés, des opposants disqualifiés, des scrutins verrouillés et une parole publique de plus en plus surveillée.

L’offensive coordonnée des régimes autoritaires

Les autocraties ne se contentent plus de se renforcer chez elles : elles passent à l’offensive. Chine, Russie, Iran et Corée du Nord — ce que les analystes nomment parfois l’« axe CRINK » — coopèrent de plus en plus étroitement pour défier les démocraties, par des transferts d’armes, le partage de technologies duales et des campagnes de désinformation coordonnées3. Ces régimes exploitent l’intelligence artificielle générative pour automatiser leurs attaques, produire des deepfakes et raffiner leurs techniques de manipulation3, une dérive que prolonge la diffusion de l’IA générative.

La désinformation chinoise, en particulier, se propage plus loin et plus vite que jamais, par l’infiltration des écosystèmes médiatiques locaux et une convergence croissante avec Moscou4. Fin 2024, le Trésor américain a sanctionné plusieurs entités russes et iraniennes pour leurs tentatives d’influencer l’électorat lors de l’élection présidentielle, notamment via la production de vidéos truquées5. À ces armes informationnelles s’ajoute l’arsenal technologique de contrôle : la reconnaissance faciale dans les régimes autoritaires illustre comment la surveillance de masse devient un pilier de la gouvernance autoritaire et un produit d’exportation. Face à ces menaces hybrides, les démocraties révisent leurs doctrines de cyberdéfense.

Quand le recul vient de l’intérieur

C’est peut-être le tournant le plus frappant de 2025-2026 : le recul démocratique n’est plus l’apanage des dictatures lointaines, il gagne le cœur de l’Occident. Le rapport V-Dem 2026 identifie dix nouveaux pays en autocratisation, dont six en Europe et en Amérique du Nord — parmi eux l’Italie, le Royaume-Uni et les États-Unis6.

V-Dem distingue trois schémas dans cette vague : l’érosion au sein de démocraties traditionnellement stables, l’effondrement de pays qui s’étaient démocratisés à la fin du XXe siècle, et l’approfondissement des autocraties déjà installées6. Le premier schéma est le plus inattendu, car il touche des États longtemps considérés comme des modèles.

Le cas américain frappe les experts. Les auteurs du rapport écrivent que « l’ampleur et la vitesse de l’autocratisation sous l’administration Trump sont sans précédent dans l’histoire moderne », le niveau de démocratie aux États-Unis étant retombé à celui de 19656. Toujours selon V-Dem, ce rythme dépasse celui de Vladimir Poutine en Russie, de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie ou de Viktor Orbán en Hongrie6. En mars 2026, l’Economist Intelligence Unit a déclassé la démocratie américaine de « démocratie imparfaite » à « démocratie en recul », son plus mauvais classement depuis la création de l’indice en 20067. Le déclin de la liberté d’expression, cible privilégiée des dirigeants autoritaires, constitue la régression la plus marquée à l’échelle mondiale sur vingt-cinq ans1.

Le terrain économique, autre champ de bataille

La rivalité ne se joue pas seulement dans les urnes et les réseaux sociaux. Elle se déploie aussi sur le terrain économique, où les démocraties tentent d’utiliser sanctions et restrictions commerciales pour faire plier les régimes hostiles. Mais ces derniers ripostent, contournent et s’adaptent, comme l’analyse les réponses stratégiques des régimes autoritaires aux sanctions économiques. En Asie-Pacifique, la contestation chinoise de l’ordre régional pousse Washington et ses partenaires à resserrer leurs alliances, un enjeu détaillé dans les États-Unis et l’Asie du Sud-Est face à la Chine.

Le défi pour les démocraties est double : résister à la pression extérieure tout en réparant leurs propres fragilités. Car un système qui se polarise, censure ou affaiblit ses contre-pouvoirs offre une cible facile à ses adversaires. La crédibilité démocratique se défend autant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Les réponses existent, mais elles supposent de la constance. Renforcer l’indépendance de la justice et des médias, protéger l’intégrité des scrutins, réguler les plateformes sans verser dans la censure, éduquer les citoyens à repérer la manipulation : aucune de ces mesures n’est spectaculaire, et toutes exigent du temps politique. Le danger, soulignent les chercheurs, est l’accoutumance — l’idée qu’un recul ponctuel est tolérable, jusqu’à ce que l’accumulation rende le retour en arrière difficile. C’est précisément ce que documentent les indices : l’autocratisation procède rarement par coup d’éclat, mais par une succession de petites entorses qui finissent par vider les institutions de leur substance.

Une partie loin d’être perdue

Le tableau n’est pas uniformément noir. Freedom House souligne des éclaircies : la Bolivie, les Fidji et le Malawi sont passés de « partiellement libres » à « libres » grâce à des élections compétitives, une justice plus indépendante et un État de droit consolidé2. V-Dem recense dix-neuf pays en cours de démocratisation, contre quarante-cinq en autocratisation1 : la dynamique est défavorable, mais elle n’est pas à sens unique. L’histoire récente montre que les vagues autoritaires refluent quand les sociétés civiles résistent, que la presse reste libre et que les institutions judiciaires tiennent bon face aux pressions du pouvoir. Le signal à surveiller dans les prochains mois est clair : la trajectoire des grandes démocraties établies, États-Unis en tête, dira si le basculement de 2025 n’était qu’un creux passager ou le début d’une ère nouvelle.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Y a-t-il vraiment plus d'autocraties que de démocraties ?

Oui. Selon l'institut V-Dem, on comptait en 2024 quatre-vingt-onze autocraties pour quatre-vingt-huit démocraties, un basculement inédit depuis plus de vingt ans. Près de 72 % de l'humanité, soit 5,8 milliards de personnes, vivent désormais sous un régime autocratique, électoral ou fermé.

Le recul démocratique touche-t-il l'Occident ?

De plus en plus. Le rapport V-Dem 2026 classe les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Italie parmi les pays en autocratisation. L'Economist Intelligence Unit a même déclassé la démocratie américaine en « démocratie en recul » en mars 2026, son plus mauvais rang depuis la création de l'indice.

Comment les autocraties s'en prennent-elles aux démocraties ?

Surtout par des moyens indirects : campagnes de désinformation, deepfakes, cyberattaques et financement de mouvements hostiles. La Chine, la Russie, l'Iran et la Corée du Nord coordonnent de plus en plus ces opérations pour éroder la confiance dans les institutions et influencer les élections occidentales.

Tout est-il négatif pour la démocratie ?

Non. Freedom House relève des avancées : la Bolivie, les Fidji et le Malawi sont passés de « partiellement libres » à « libres » grâce à des élections compétitives et à un renforcement de l'État de droit. Dix-neuf pays connaissent une démocratisation en cours, preuve que la tendance n'est pas irréversible.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. V-Dem Institute, « Democracy Report 2025: 25 Years of Autocratization », V-Dem, 2025. https://www.v-dem.net/documents/60/V-dem-dr__2025_lowres.pdf 2 3 4 5 6 7 8

  2. Freedom House, « Freedom in the World 2025: The Uphill Battle to Safeguard Rights », Freedom House, février 2025. https://freedomhouse.org/sites/default/files/2025-02/FITW_World_2025_Feb.2025.pdf 2 3 4 5

  3. DefenseScoop, « Congress eyes whole-of-government plan to disrupt growing cooperation between US adversaries », DefenseScoop, 7 novembre 2025. https://defensescoop.com/2025/11/07/congress-disrupt-act-china-russia-iran-north-korea/ 2

  4. CEPA, « Sino-Russian Convergence in Foreign Information Manipulation and Interference », Center for European Policy Analysis, 2025. https://cepa.org/comprehensive-reports/sino-russian-convergence-in-foreign-information-manipulation-and-interference/

  5. PBS News, « Report: Efforts by Russia, Iran and China to sway U.S. voters may escalate », PBS, 2025. https://www.pbs.org/newshour/world/report-efforts-by-russia-iran-and-china-to-sway-u-s-voters-may-escalate

  6. University of Gothenburg, « Democratic backsliding reaches western democracies, with U.S. decline “unprecedented” », University of Gothenburg / V-Dem, mars 2026. https://www.gu.se/en/news/democratic-backsliding-reaches-western-democracies-with-us-decline-unprecedented 2 3 4

  7. Slate, « They’ve Been Measuring the Health of Democracies for Years. Guess What Their New Report Says About America. », Slate, mars 2026. https://slate.com/news-and-politics/2026/03/democracy-trump-russia-putin-dictator-report.html

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