Armement nucléaire : la fin du contrôle et la nouvelle course
New START expiré, 12 241 têtes nucléaires, expansion chinoise : l'armement nucléaire entre dans une ère sans limites, malgré les efforts de désarmement.

À retenir
- Le 5 février 2026, le traité New START a expiré : pour la première fois depuis le début des années 1970, aucune limite contraignante n'encadre les arsenaux stratégiques russe et américain.
- Le monde comptait environ 12 241 têtes nucléaires début 2025, dont près de 9 614 dans les stocks militaires.
- Les neuf puissances nucléaires modernisent leurs arsenaux ; la Chine ajoute environ 100 têtes par an depuis 2023.
- Le rythme de démantèlement des têtes anciennes pourrait bientôt être dépassé par celui des nouvelles.
- Le Traité d'interdiction des armes nucléaires comptait 74 États parties fin 2025 et prépare sa première conférence d'examen.
Le 5 février 2026, le dernier verrou a sauté. Ce jour-là, le traité New START, ultime accord limitant les arsenaux nucléaires stratégiques russe et américain, a expiré sans successeur. Pour la première fois depuis le début des années 1970, les deux plus grandes puissances nucléaires du monde ne sont plus soumises à aucune limite juridiquement contraignante. Le secrétaire général de l’ONU a parlé d’un « moment grave ». L’histoire de l’arme nucléaire, qui avait connu des décennies de réduction négociée, entre dans une phase inédite d’incertitude.
De la fission à la dissuasion mutuelle
L’aventure nucléaire commence avec la découverte de la fission, dans les années 1930, puis la première réaction en chaîne contrôlée réalisée à Chicago en 1942. Le projet Manhattan mobilise alors des milliers de chercheurs, et le monde bascule dans l’ère atomique avec les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki en août 1945. Le potentiel destructeur de ces armes — détruire une ville en quelques secondes — choque les consciences et lance une course que la Guerre froide va porter à son paroxysme.
De cette rivalité naît une doctrine appelée à structurer un demi-siècle de relations internationales : la « destruction mutuelle assurée ». L’idée est brutalement simple : toute attaque entraînerait une riposte dévastatrice, donc aucune des deux superpuissances n’a intérêt à frapper la première. Cette logique de dissuasion, qui a évité l’affrontement direct, reste au fondement des stratégies actuelles, comme le rappelle le principe de dissuasion stratégique pour prévenir les conflits. Mais elle repose sur un équilibre fragile, qui suppose des canaux de communication et des limites partagées.
L’architecture du contrôle, pièce par pièce
À mesure que la peur grandissait, les États ont bâti des garde-fous. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, signé en 1968, vise à empêcher la diffusion de l’arme tout en promouvant le désarmement et l’usage pacifique de l’atome. En 1987, le traité sur les forces nucléaires intermédiaires aboutit à l’élimination de milliers de missiles à portée intermédiaire. En 1996, le traité d’interdiction complète des essais nucléaires est ouvert à la signature — mais il n’est jamais entré en vigueur, faute de ratifications décisives.
Ce patient édifice s’est lézardé. Le traité sur les forces intermédiaires a été abandonné à la fin des années 2010. Et New START, conclu en 2010 puis prolongé en 2021, limitait les deux puissances à 1 550 têtes stratégiques déployées sur 700 vecteurs1. Ses dispositions de vérification n’étaient plus pleinement appliquées depuis des années : les inspections sur site avaient été suspendues en 2020 lors de la pandémie, et la Russie avait suspendu sa participation après l’invasion de l’Ukraine2. Le 5 février 2026, faute d’accord, il a expiré3.
Un monde sans plafond
Les conséquences sont vertigineuses. Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, aucune limite contraignante ne s’applique aux arsenaux stratégiques des deux pays2. Washington a fait savoir qu’il ne répondait pas à une offre russe de continuer à respecter informellement les plafonds, le président américain disant préférer un traité « nouveau, amélioré et modernisé » pour l’avenir3. Mais négocier un tel accord prend des années, et rien n’est engagé.
Cette rupture survient dans un contexte de réarmement général. Selon l’institut de recherche SIPRI, l’inventaire mondial s’établissait début 2025 à environ 12 241 têtes nucléaires, dont près de 9 614 dans les stocks militaires utilisables, et quelque 2 100 maintenues en état d’alerte opérationnelle élevée4. Les neuf puissances nucléaires ont toutes renforcé leur arsenal en 2024, certaines déployant de nouveaux systèmes5. Plus alarmant encore, le rythme de démantèlement des têtes anciennes pourrait bientôt être dépassé par celui des têtes nouvelles entrant dans les stocks5 — un retournement après des décennies de réduction.
La Chine, accélérateur de la rivalité
Au cœur de cette dynamique, un acteur change la donne : la Chine. Son arsenal est celui qui croît le plus vite au monde, avec environ 100 nouvelles têtes par an depuis 2023, passant d’environ 500 à 600 têtes en l’espace d’une année4. Cette montée en puissance complique l’équation autrefois bilatérale du contrôle des armements : un futur traité devrait désormais composer avec trois grandes puissances, et non plus deux. Cette trajectoire est analysée en détail dans l’expansion de l’arsenal nucléaire chinois et dans l’évolution de la stratégie de dissuasion nucléaire de la Chine.
Les États-Unis et la Russie possèdent encore à eux seuls près de 90 % des têtes nucléaires mondiales et mènent de vastes programmes de modernisation de leurs ogives, vecteurs et installations de production5. Mais l’ascension chinoise nourrit l’argument d’une nouvelle course : chaque puissance justifie son réarmement par celui des autres, dans une spirale difficile à enrayer.
Le contre-courant du désarmement
Tout n’est pourtant pas réarmement. En parallèle, un mouvement pousse à l’abolition. Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, entré en vigueur en 2021, comptait 74 États parties fin décembre 2025, et 99 États au total avaient rejoint ou signé le texte à l’automne — plus de la moitié des nations du monde6. Sa troisième réunion des États parties, tenue à New York du 3 au 7 mars 2025, a adopté une déclaration sur le renforcement de l’engagement vers un monde sans armes nucléaires, et préparé une première conférence d’examen prévue du 30 novembre au 4 décembre 20267.
La limite est connue : aucune puissance nucléaire n’adhère à ce traité, ce qui borne son effet concret. Son influence est d’abord normative — installer le rejet de ces armes comme une norme internationale et maintenir la pression sur les États dotés. Cette dimension humanitaire et symbolique rejoint les débats sur les risques de l’atome, dont l’impact des accidents nucléaires sur la politique mondiale offre un autre éclairage.
Le signal à surveiller : reconstruire un plafond à trois
Le paradoxe de 2026 est saisissant. D’un côté, l’architecture de contrôle bâtie depuis les années 1960 s’effondre, et les arsenaux gonflent sans limite. De l’autre, une coalition d’États sans armes nucléaires consolide une norme d’interdiction. Entre les deux, le risque d’une course incontrôlée est réel. La question décisive des prochaines années sera la capacité — ou non — des grandes puissances à reconstruire un cadre, cette fois sans doute à trois, incluant la Chine. Le repère à suivre est limpide : tant qu’aucune négociation sérieuse n’aura repris pour remplacer New START, le monde vivra une expérience inédite depuis 1972, celle de la dissuasion sans garde-fous.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'était le traité New START et quand a-t-il expiré ?
Conclu en 2010 et prolongé en 2021, New START limitait les États-Unis et la Russie à 1 550 têtes nucléaires stratégiques déployées sur 700 vecteurs. Il a expiré le 5 février 2026, laissant pour la première fois depuis les années 1970 les deux arsenaux sans plafond contraignant.
Combien de têtes nucléaires existe-t-il dans le monde ?
Selon l'institut SIPRI, l'inventaire mondial était d'environ 12 241 têtes en janvier 2025, dont près de 9 614 dans les stocks militaires utilisables. Les États-Unis et la Russie en détiennent à eux seuls près de 90 %.
Pourquoi parle-t-on d'une nouvelle course aux armements ?
Les neuf puissances nucléaires modernisent leurs arsenaux, et la Chine ajoute environ 100 têtes par an depuis 2023. Le rythme de démantèlement des têtes anciennes pourrait bientôt être dépassé par celui des nouvelles, inversant des décennies de réduction.
Le Traité d'interdiction des armes nucléaires change-t-il la donne ?
Il comptait 74 États parties fin 2025 et tiendra sa première conférence d'examen en décembre 2026. Mais aucune puissance nucléaire n'y adhère, ce qui limite son effet pratique tout en consolidant une norme internationale de rejet de ces armes.
Sources
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Congressional Research Service, « U.S.-Russian Nuclear Arms Control: Overview and Potential Considerations for Congress », Congress.gov, 2026. https://www.congress.gov/crs-product/IF12964 ↩
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Chatham House, « The US and Russia’s nuclear weapons treaty is set to expire. Here’s what’s at stake », Chatham House, janvier 2026. https://www.chathamhouse.org/2026/01/us-and-russias-nuclear-weapons-treaty-set-expire-heres-whats-stake ↩ ↩2
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Arms Control Association, « New START Expires As U.S. Urges ‘Modernized’ Treaty », Arms Control Today, mars 2026. https://www.armscontrol.org/act/2026-03/news/new-start-expires-us-urges-modernized-treaty ↩ ↩2
-
Federation of American Scientists, « Researchers Contribute Nuclear Weapons Expertise to International SIPRI Yearbook », FAS, juin 2025. https://fas.org/publication/sipri-yearbook-2025/ ↩ ↩2
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SIPRI, « Nuclear risks grow as new arms race looms—new SIPRI Yearbook out now », Stockholm International Peace Research Institute, juin 2025. https://www.sipri.org/media/press-release/2025/nuclear-risks-grow-new-arms-race-looms-new-sipri-yearbook-out-now ↩ ↩2 ↩3
-
Nuclear Weapons Ban Monitor, « The status of the TPNW », Norwegian People’s Aid, décembre 2025. https://banmonitor.org/tpnw-status ↩
-
ONU, « States Parties to Treaty on Prohibition of Nuclear Weapons to Hold Third Meeting at Headquarters, 3-7 March », UN Meetings Coverage, 2025. https://press.un.org/en/2025/dc3894.doc.htm ↩
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