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Technologies · Informatique Quantique

Ordinateurs quantiques tolérants aux fautes : un calendrier en pointillé

2029, 2030, 2035 ? Les feuilles de route quantiques promettent la tolérance aux fautes, mais les dates glissent. État des lieux d'une course aux qubits logiques.

Par ISS13 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Réseau de qubits supraconducteurs reliés par des couplages, illustrant une architecture tolérante aux fautes.
Réseau de qubits supraconducteurs reliés par des couplages, illustrant une architecture tolérante aux fautes. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Un qubit « logique » fiable exige de regrouper des dizaines à des milliers de qubits physiques imparfaits.
  2. IBM vise une machine tolérante aux fautes de 200 qubits logiques en 2029 ; Quantinuum, l'universalité vers 2030.
  3. Fin 2024, la puce Willow de Google a prouvé que l'ajout de qubits pouvait faire baisser le taux d'erreur.
  4. Les feuilles de route ont historiquement glissé : les dates restent des intentions, pas des engagements.
      1. Selon l’interlocuteur, la date à laquelle un ordinateur quantique saura corriger ses propres erreurs varie de six à dix ans. Cette fourchette n’est pas un détail : elle conditionne la sécurité de nos communications, la découverte de médicaments et l’avantage stratégique des nations. Derrière les promesses des industriels se cache une vérité plus rugueuse : personne ne sait vraiment quand la tolérance aux fautes deviendra réalité.

Pourquoi le « logique » coûte si cher

Le problème tient à la nature même des qubits. Contrairement à un bit classique, stable, un qubit est si sensible à la chaleur, aux vibrations et aux champs électromagnétiques qu’il perd son état en une fraction de seconde. Pour calculer malgré ce « bruit », on ne fie pas l’information à un seul qubit : on la répartit sur plusieurs, qui forment ensemble un qubit logique capable de détecter et corriger ses erreurs sans qu’on ait à mesurer directement son état fragile.

Le prix de cette fiabilité est vertigineux. Avec le code de surface, l’approche la plus étudiée, un seul qubit logique peut exiger des centaines, voire des milliers de qubits physiques. C’est ce surcoût — l’overhead — qui rend une machine utile si lointaine : il faudrait des millions de qubits physiques pour quelques milliers de qubits logiques. Comme l’explique notre dossier sur la correction d’erreur quantique, tout l’enjeu est de faire baisser ce ratio.

S’ajoute une contrainte de temps. Les qubits ne conservent leur état quantique que durant un bref intervalle, leur temps de cohérence : quelques dizaines à centaines de microsecondes pour les qubits supraconducteurs, parfois davantage pour les ions piégés. Toutes les opérations de calcul et de correction doivent tenir dans cette fenêtre, sous peine de voir l’information se dissoudre avant la fin du calcul. La tolérance aux fautes est donc une course contre la montre autant qu’un problème d’effectifs.

Le moment Willow : la preuve que ça marche

Fin 2024, Google a levé un doute fondamental. Sa puce Willow, dotée de 105 qubits, a démontré le passage « sous le seuil » : à chaque fois que l’équipe agrandissait son réseau de qubits — d’une grille 3×3 à 5×5 puis 7×7 —, le taux d’erreur encodé était divisé par deux1. Autrement dit, ajouter des qubits rendait le système meilleur, et non pire, à rebours du comportement habituel. C’est un objectif vieux de près de trente ans, formulé dans les années 19902.

Cette bascule, détaillée dans notre article sur la fin de l’ère bruyante des ordinateurs quantiques, ne livre pas une machine utile pour autant. Elle prouve seulement que le mur n’est pas infranchissable. Le verrou passe du théorique à l’ingénierie : il ne s’agit plus de savoir si l’on peut corriger les erreurs, mais à quelle échelle et à quel coût.

La course aux codes économes

L’année 2025 a été celle des codes plus malins. IBM a publié une feuille de route détaillée vers une machine tolérante aux fautes, baptisée Starling, prévue pour 2029 : environ 200 qubits logiques capables d’exécuter 100 millions de portes quantiques dans un seul calcul3. Pour y parvenir, l’entreprise abandonne le code de surface au profit des codes qLDPC (à faible densité de contrôle de parité), qui réduisent le nombre de qubits physiques nécessaires jusqu’à 90 %4. Le calendrier est jalonné : un processeur Loon en 2025 pour valider l’architecture, Kookaburra en 2026 pour le premier module tolérant aux fautes, Cockatoo en 2027 pour relier les modules entre eux4.

IBM n’est pas seul. Quantinuum a démontré une voie « sous le seuil » à faible coût grâce à des qubits indicateurs et au code-switching — préparer un qubit logique dans un code à 15 qubits, puis basculer vers le code de Steane à 7 qubits — pour atteindre l’universalité avec moins de ressources5. À Harvard, une équipe a réalisé une correction sous le seuil sur une plateforme de 448 atomes neutres, avec des portes logiques transversales et de la téléportation6. Ces approches concurrentes nourrissent ce qui ressemble à une course à la scalabilité entre fabricants.

Des feuilles de route qui glissent

Reste la prudence. Les feuilles de route quantiques ont historiquement dérapé, et les analystes invitent à traiter les dates comme des intentions, non des engagements7. Les systèmes tolérants aux fautes annoncés pour 2029-2030 par Google, Microsoft ou Quantinuum dépendent encore de percées en correction d’erreurs, en scalabilité et en fabrication7. Certains experts placent la première application réellement utile vers 2035, avec une large marge d’erreur ; d’autres jugent que, malgré les promesses théoriques, la tolérance aux fautes pourrait rester durablement hors d’atteinte7.

Le cabinet Forrester, lui, estime « probable » un calcul quantique pratique d’ici 2030 — tout en notant que cela rapproche d’autant le « jour Q », celui où les chiffrements actuels deviendront vulnérables8. Cette échéance n’est pas qu’académique : elle commande le calendrier de migration vers la cryptographie post-quantique, comme le souligne notre analyse des menaces de sécurité liées à l’ordinateur quantique.

Cette divergence d’estimations s’explique par la diversité des verrous restants. Si les applications utiles requièrent bien moins d’un million de qubits, certaines pourraient apparaître dès 2030 ; si elles en exigent davantage, l’horizon recule7. À cela s’ajoute une difficulté de fond : démontrer quelques qubits logiques dans un laboratoire est une chose, en aligner des centaines fonctionnant de concert, dans une machine industrielle refroidie près du zéro absolu, en est une autre. Le passage de la preuve de principe au produit fiable concentre l’essentiel de l’incertitude.

L’indicateur qui tranchera

Près des trois quarts des dirigeants technologiques interrogés croient à une commercialisation tolérante aux fautes d’ici 20357. Mais le bon signal à surveiller n’est ni l’annonce d’un nombre record de qubits physiques, ni les promesses de calendrier : c’est le nombre de qubits logiques réellement opérationnels et le coût en qubits physiques pour chacun. Tant que ce ratio reste prohibitif, la machine utile demeure une silhouette à l’horizon. Le jour où une démonstration affichera quelques dizaines de qubits logiques stables exécutant un algorithme utile, le calendrier cessera d’être incertain — et la révolution, enfin, datable.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un ordinateur quantique tolérant aux fautes ?

C'est une machine capable de corriger ses propres erreurs en cours de calcul. Comme les qubits sont fragiles, on en regroupe plusieurs pour former un « qubit logique » fiable. La tolérance aux fautes permet d'exécuter de longs algorithmes sans que les erreurs ne s'accumulent jusqu'à fausser le résultat.

Pourquoi le calendrier est-il si incertain ?

Construire une machine tolérante aux fautes exige des avancées simultanées en correction d'erreurs, en scalabilité et en fabrication. Les feuilles de route ont déjà glissé par le passé. Les acteurs visent 2029-2030, mais plusieurs experts jugent plausible une première application utile seulement vers 2035.

Combien de qubits physiques faut-il pour un qubit logique ?

Cela dépend du code de correction. Avec le code de surface, il faut souvent des centaines, voire des milliers de qubits physiques par qubit logique. Les nouveaux codes qLDPC d'IBM réduisent ce coût jusqu'à 90 %, et certaines démonstrations sur atomes neutres abaissent encore le seuil.

Qu'a changé la puce Willow de Google ?

Annoncée en décembre 2024, Willow a montré que l'ajout de qubits faisait baisser le taux d'erreur au lieu de l'augmenter — le passage « sous le seuil ». C'est une preuve de principe vieille de trente ans, qui rend une machine tolérante aux fautes physiquement crédible.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. The Next Platform, « Google Claims Quantum Error Correction Milestone With “Willow” Chip », The Next Platform, 9 décembre 2024. https://www.nextplatform.com/2024/12/09/google-claims-quantum-error-correction-milestone-with-willow-chip/

  2. The Quantum Insider, « Google Quantum AI: New Quantum Chip Outperforms Classical Computers and Breaks Error Correction Threshold », The Quantum Insider, 9 décembre 2024. https://thequantuminsider.com/2024/12/09/google-quantum-ai-new-quantum-chip-outperforms-classical-computers-and-breaks-error-correction-threshold/

  3. IBM Newsroom, « IBM Sets the Course to Build World’s First Large-Scale, Fault-Tolerant Quantum Computer at New IBM Quantum Data Center », IBM, 10 juin 2025. https://newsroom.ibm.com/2025-06-10-IBM-Sets-the-Course-to-Build-Worlds-First-Large-Scale,-Fault-Tolerant-Quantum-Computer-at-New-IBM-Quantum-Data-Center

  4. PostQuantum, « IBM’s Roadmap to Large-Scale Fault-Tolerant Quantum Computing (FTQC) by 2029 », PostQuantum.com, 2025. https://postquantum.com/industry-news/ibm-quantum-roadmap-2029/ 2

  5. PostQuantum, « Experimental Quantum Error Correction Below Threshold », PostQuantum.com, 2025. https://postquantum.com/quantum-computing/qec-below-threshold-experiments/

  6. Phys.org, « Quantum error correction codes enable efficient scaling to hundreds of thousands of qubits », Phys.org, septembre 2025. https://phys.org/news/2025-09-quantum-error-codes-enable-efficient.html

  7. The Quantum Insider, « Quantum Computing Roadmaps: A Look at the Maps and Predictions of Major Quantum Players », The Quantum Insider, 16 mai 2025. https://thequantuminsider.com/2025/05/16/quantum-computing-roadmaps-a-look-at-the-maps-and-predictions-of-major-quantum-players/ 2 3 4 5

  8. Forrester, « Practical Quantum Computing By 2030 Is Likely — And So Is Q-Day », Forrester, 2025. https://www.forrester.com/blogs/practical-quantum-computing-by-2030-is-likely-and-so-is-q-day/

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