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Technologies · Informatique Quantique

L'éthique de l'accès équitable à l'informatique quantique

Un chercheur sur trois n'a aucun accès aux installations quantiques. Comment éviter que la révolution quantique ne creuse une nouvelle fracture mondiale ?

Par ISS13 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Mains tendues vers un processeur quantique lumineux, symbole d'un accès inégal à la technologie.
Mains tendues vers un processeur quantique lumineux, symbole d'un accès inégal à la technologie. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Un chercheur sur trois dans le monde n'a aucun accès à une installation de recherche quantique, selon l'UNESCO.
  2. Deux blocs — États-Unis et Chine — concentrent à eux seuls près des deux tiers de l'investissement public mondial.
  3. L'Europe et l'Amérique du Nord accueillent sept fois plus d'événements scientifiques quantiques que l'Afrique.
  4. Des initiatives comme l'Open Quantum Institute du CERN tentent d'ouvrir l'accès au calcul quantique via le cloud.

Un chercheur sur trois, partout dans le monde, n’a aucun accès à une installation de recherche quantique. Le chiffre est de l’UNESCO, et il dit l’essentiel : la technologie qui pourrait redéfinir la cryptographie, la chimie et la finance s’invente aujourd’hui dans une poignée de laboratoires, financés par une poignée d’États. La question n’est plus seulement « quand » les ordinateurs quantiques deviendront utiles, mais « pour qui ».

Une révolution financée par deux pays

L’argent dessine déjà la carte. L’investissement mondial dans les technologies quantiques a atteint environ 33 milliards de dollars en 2025, tous financements confondus1. Mais cette manne est tout sauf répartie. Les États-Unis, avec quelque 12 milliards de dollars engagés, et la Chine, autour de 8 milliards, captent à eux seuls près de 61 % de l’investissement public mondial1. À ce duopole s’ajoutent quelques nations bien dotées : l’Allemagne a fléché 3 milliards d’euros vers le quantique dans son plan de relance, tandis que le programme phare de l’Union européenne, le Quantum Flagship, mobilise un milliard d’euros sur dix ans2.

Pékin a même créé un fonds national d’un trillion de yuans — environ 138 milliards de dollars — destiné aux technologies de rupture, dont le quantique2. Face à de tels montants, l’écart avec l’Afrique, l’Amérique latine ou une grande partie de l’Asie du Sud devient structurel. La course quantique se joue à quelques tables, et la plupart des pays n’y sont pas invités.

La fracture quantique, prolongement de la fracture numérique

Les chercheurs qui alertent parlent désormais d’une « fracture quantique », calquée sur l’ancienne fracture numérique3. Le diagnostic de l’UNESCO est sans appel : l’Europe et l’Amérique du Nord concentrent sept fois plus de conférences, ateliers et hackathons quantiques que l’Afrique4. Or ces événements sont le terreau où se forment les talents et se nouent les collaborations. Là où ils manquent, l’écosystème ne se construit pas.

Le danger est triple pour les pays exclus. Leur sécurité d’abord : un ordinateur quantique suffisamment puissant pourra casser les protocoles de chiffrement actuels, exposant les communications de qui n’aura pas migré vers la cryptographie post-quantique. Leur économie ensuite, privée des gains de productivité que promettent la simulation moléculaire ou l’optimisation. Leur souveraineté enfin, à mesure que les restrictions sur les transferts de technologies « sensibles » verrouillent l’avance des économies avancées3. Comme le résume Just Security, ces restrictions « pourraient servir à maintenir la domination militaire et de renseignement des économies avancées, tout en handicapant le développement du Sud global »3.

Cette dynamique recoupe celle, déjà documentée, des menaces de sécurité posées par l’arrivée de l’ordinateur quantique : ceux qui détiendront la machine détiendront aussi la clé.

Le cloud, fausse évidence et vraie piste

On objecte souvent que le cloud règle le problème : pourquoi posséder une machine quand on peut la louer à distance ? De fait, des plateformes comme Amazon Braket ou IBM Quantum permettent d’exécuter des programmes quantiques sans posséder le moindre cryostat5. C’est réel, et c’est précieux. Mais l’accès au calcul n’est pas l’accès au savoir. Sans formation, sans bande passante fiable, sans laboratoires pour expérimenter, la location reste une fenêtre qu’on regarde sans pouvoir l’ouvrir. Un physicien qui n’a jamais manipulé de qubit ne saura pas formuler un problème en termes quantiques, quand bien même une machine lui serait ouverte à l’autre bout du fil. Et l’accès distant suppose des conditions matérielles — électricité stable, connexion à haut débit, financement des heures de calcul — qui font justement défaut là où la fracture est la plus profonde.

C’est précisément ce que tentent de corriger les initiatives multilatérales. L’Open Quantum Institute (OQI), hébergé par le CERN durant sa phase pilote 2024-2026, se donne pour mission un « accès mondial, inclusif et équitable à un parc d’ordinateurs et de simulateurs quantiques disponibles via le cloud »6. Son pari : orienter le calcul quantique vers les Objectifs de développement durable de l’ONU — faim zéro, santé, eau propre, énergie, climat — et faire participer les pays sans capacité propre. L’OQI multiplie les hackathons régionaux pour diffuser une culture quantique au-delà du cercle habituel6. De son côté, l’UNESCO a ouvert, via son initiative d’accès distant aux équipements, le premier ordinateur quantique dédié à la santé — un IBM Quantum System One installé à Cleveland — à des chercheurs du Sud global travaillant sur la découverte de médicaments4. Ces efforts rejoignent l’enjeu plus large de développer des écosystèmes solides pour les technologies quantiques.

L’éthique comme condition, pas comme supplément

L’accès équitable n’est pas qu’une question de générosité : c’est une question d’efficacité collective. Priver les deux tiers de l’humanité de l’outil quantique, c’est se priver des problèmes qu’eux seuls savent poser. La modélisation des maladies tropicales, la gestion de l’eau dans les régions arides, l’adaptation agricole au réchauffement : autant de défis qui n’intéressent pas spontanément les laboratoires du Nord. Quand le calcul quantique se conjugue à l’intelligence artificielle, comme l’explore la convergence prometteuse entre IA et informatique quantique, l’enjeu de diversité des usages devient encore plus aigu.

Construire un cadre éthique suppose donc trois engagements concrets. La transparence sur ce que les machines peuvent et ne peuvent pas faire, pour éviter le double discours entre promesses publiques et verrous technologiques. La formation, par des bourses et des programmes interuniversitaires Nord-Sud. Et la coopération, sous forme d’alliances technologiques et de « fiducies » capables d’arbitrer les différends et de répartir les ressources3. Les applications climatiques, en particulier, illustrent ce que l’on gagne à partager : l’impact de l’informatique quantique sur la modélisation du climat concerne d’abord les pays les plus vulnérables.

Le signal à surveiller

L’Année internationale de la science et des technologies quantiques, proclamée par l’ONU pour 2025 afin de marquer le centenaire de la mécanique quantique, a mis la question de l’équité sur la table7. Reste à savoir si l’élan survivra au climat géopolitique. Dans un monde fragmenté par le nationalisme technologique et les alliances en recomposition, un engagement large en faveur d’un développement quantique partagé n’a rien d’acquis3. Le prochain indicateur à observer n’est ni le nombre de qubits ni la puissance des machines : c’est le nombre de pays capables de s’en servir. C’est là que se jouera la promesse — ou la trahison — de la révolution quantique.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la « fracture quantique » ?

C'est l'écart grandissant entre une poignée de pays et d'entreprises maîtrisant l'informatique quantique et le reste du monde qui en est exclu. Faute d'accès aux machines, aux compétences et aux financements, de nombreux pays risquent de subir cette révolution plutôt que d'en bénéficier.

Pourquoi l'accès au quantique est-il si inégal ?

Les ordinateurs quantiques coûtent extrêmement cher à construire et à exploiter, et exigent des compétences rares. Les financements publics se concentrent sur deux blocs, les États-Unis et la Chine, qui pèsent à eux seuls près des deux tiers de l'investissement mondial, laissant l'Afrique et l'Amérique latine largement à l'écart.

Le cloud peut-il démocratiser l'informatique quantique ?

En partie. Des plateformes comme Amazon Braket ou IBM Quantum permettent d'utiliser à distance des machines quantiques sans les posséder. Des programmes pilotés par l'UNESCO et le CERN ouvrent cet accès à des chercheurs du Sud global, mais la formation et la bande passante restent des obstacles concrets.

Pourquoi 2025 a-t-elle été l'Année internationale du quantique ?

L'Assemblée générale de l'ONU a proclamé 2025 Année internationale de la science et des technologies quantiques, sous l'égide de l'UNESCO, pour marquer le centenaire de la mécanique quantique. L'objectif affiché : sensibiliser le public et réduire la fracture quantique entre régions du monde.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. SpinQ, « Quantum Computing Funding: Explosive Growth and Strategic Investment in 2025 », SpinQ, 2025. https://www.spinquanta.com/news-detail/quantum-computing-funding-explosive-growth-strategic-investment-2025 2

  2. PatentPC, « Government Spending on Quantum Computing: Who’s Investing the Most? », PatentPC, 2025. https://patentpc.com/blog/government-spending-on-quantum-computing-whos-investing-the-most-latest-stats 2

  3. Just Security, « The Digital Divide Meets the Quantum Divide », Just Security, 2025. https://www.justsecurity.org/111035/digital-divide-meets-quantum-divide/ 2 3 4 5

  4. UNESCO, « One in three researchers have no access to quantum research facilities, depriving society of its full potential », UNESCO, 2025. https://www.unesco.org/en/articles/one-three-researchers-have-no-access-quantum-research-facilities-depriving-society-its-full 2

  5. The Quantum Insider, « Qubits For Peace: Researchers Warn Quantum Technology Is Deepening The Global Divide », The Quantum Insider, 5 mai 2025. https://thequantuminsider.com/2025/05/05/qubits-for-peace-researchers-warn-quantum-technology-is-deepening-the-global-divide/

  6. The Open Quantum Institute, « Quantum for Connectivity Roundtable: advancing global education and connectivity to bridge the quantum digital divide », CERN — Open Quantum Institute, 2025. https://open-quantum-institute.cern/quantum-for-connectivity-roundtable-advancing-global-education-and-connectivity-to-bridge-the-quantum-digital-divide/ 2

  7. UNESCO, « International Year of Quantum Science and Technology », UNESCO, 2025. https://www.unesco.org/en/years/quantum-science-technology

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