Alliances de l'IA : les nouveaux clubs qui se partagent le calcul
Stargate, gigafactories européennes, accords souverains : comment l'IA redessine en 2025-2026 les alliances technologiques et la géopolitique du calcul.

À retenir
- Le projet Stargate prévoit 500 milliards de dollars d'infrastructures d'IA sur quatre ans, réunissant OpenAI, Oracle, Nvidia et SoftBank.
- En septembre 2025, Nvidia s'est engagé à investir jusqu'à 100 milliards de dollars dans OpenAI pour déployer 10 gigawatts de systèmes.
- L'Union européenne riposte avec InvestAI : 20 milliards d'euros pour bâtir jusqu'à cinq gigafactories d'IA.
- Le réseau EuroHPC compte déjà une vingtaine de fabriques d'IA réparties dans les États membres.
Cinq cents milliards de dollars pour un seul projet d’infrastructure. Des centres de données qui se comptent désormais en gigawatts, comme des centrales nucléaires. Et, en face, une Europe qui débloque des milliards pour ne pas rester spectatrice. La course à l’intelligence artificielle a cessé d’être une affaire de logiciels : c’est une bataille pour le calcul, l’énergie et les alliances qui les sécurisent.
Pourquoi personne ne peut jouer seul
Le constat est devenu une évidence stratégique : aucun acteur isolé ne peut maîtriser l’IA de bout en bout. Les barrières à l’entrée sont colossales — investissements en recherche, accès aux données massives, rareté des talents, coût vertigineux du calcul. La mutualisation des ressources n’est plus une option, mais une condition de survie.
D’où la prolifération de partenariats, consortiums et « clubs technologiques ». Leur logique est double : accélérer l’innovation en fusionnant recherche fondamentale, agilité des start-up et puissance de déploiement des géants, tout en préservant une forme de souveraineté numérique. Cette dynamique reconfigure les rapports de puissance, comme nous l’analysons dans notre dossier sur la façon dont l’IA transforme la sécurité nationale.
Chaque acteur y poursuit son propre intérêt. Les États jouent les facilitateurs et les régulateurs : ils financent la recherche, les supercalculateurs et les talents, tout en fixant des cadres éthiques. Les géants technologiques apportent expertise, capitaux et infrastructures. Les start-up, moteurs d’innovation de rupture, y trouvent l’accès au calcul et aux données qui leur manque. Les universités, enfin, fournissent le vivier de chercheurs et assurent le transfert de technologie. C’est l’imbrication de ces intérêts distincts — parfois convergents, parfois rivaux — qui définit la nouvelle ère des alliances de l’IA, où la frontière entre coopération et compétition se brouille en permanence.
Stargate, ou la démesure américaine
Côté américain, l’échelle donne le vertige. Le projet Stargate, annoncé début 2025, prévoit d’investir 500 milliards de dollars sur quatre ans dans des infrastructures d’IA aux États-Unis, en réunissant OpenAI, Oracle, Nvidia et SoftBank1. C’est le plus vaste chantier privé de calcul jamais lancé.
Autour de ce noyau, les accords s’empilent. En septembre 2025, Nvidia a annoncé un partenariat stratégique pour déployer au moins 10 gigawatts de ses systèmes, assorti d’un investissement pouvant atteindre 100 milliards de dollars dans OpenAI2. En octobre, AMD a pris le relais en s’engageant à fournir des puces pour 6 gigawatts de capacité, OpenAI obtenant une option d’achat sur jusqu’à 10 % du capital du fabricant3. Au total, certains estiment à près de mille milliards de dollars la valeur des accords signés par OpenAI sur la seule année 20254.
Cette concentration interroge : la dépendance croisée entre quelques géants — fournisseurs de puces, hébergeurs, développeurs de modèles — crée un écosystème aussi puissant que fragile. Le pouvoir de ces entreprises sur la technologie, et notamment sur les modèles de langage, fait l’objet de notre analyse sur le pouvoir des grandes entreprises technologiques.
La diplomatie du calcul souverain
L’IA est aussi devenue un instrument de politique étrangère. Stargate s’est exporté : un premier projet international a été annoncé aux Émirats arabes unis le 22 mai 2025, avec un cluster d’un gigawatt à Abou Dabi associant Nvidia, Cisco et OpenAI à G42, Oracle et SoftBank1. Stargate Norway a suivi le 31 juillet 2025, premier déploiement européen alimenté par l’hydroélectricité, puis Stargate UK en septembre, en partenariat avec Nvidia et la firme britannique Nscale pour fournir un calcul « souverain »1.
Le terme n’est pas anodin. Vendre du « calcul souverain » à des États, c’est leur promettre l’autonomie tout en les arrimant à un écosystème américain. La frontière entre partenariat et dépendance devient ténue — un enjeu que nous décortiquons dans notre dossier sur l’IA et la sécurité économique. Pour les nations moins dotées, le risque est de devenir clientes permanentes des grandes puissances de l’IA.
L’Europe construit ses cathédrales de silicium
Longtemps en retrait, l’Union européenne a riposté. Via l’initiative InvestAI, elle a mobilisé un fonds de 20 milliards d’euros pour bâtir jusqu’à cinq gigafactories d’IA, dans le cadre d’une ambition de mobiliser environ 200 milliards d’euros d’investissements d’ici 20305. Le financement repose à 65-70 % sur des capitaux privés, l’argent public jouant un rôle d’amorçage5.
Le réseau EuroHPC monte en puissance. Sélectionnées par vagues successives — sept consortiums en décembre 2024, six de plus en mars 2025, six encore en octobre 2025 —, ces fabriques d’IA se répartissent désormais dans une vingtaine d’États membres, de la Finlande à la Pologne6. Les gigafactories visées sont gigantesques : plus de 100 000 processeurs avancés par site, avec un soin particulier porté à l’approvisionnement et à l’efficacité énergétique5. L’objectif affiché est limpide : garantir un accès souverain au calcul et réduire la dépendance aux fournisseurs non européens.
Cette course au matériel rejoint la bataille pour les composants critiques, que nous traitons dans notre analyse sur la course aux puces d’IA et les nouvelles alliances. Sans accès aux puces et aux terres rares, aucune gigafactory ne tournera.
Trois trajectoires pour les clubs de l’IA
L’avenir de ces alliances reste ouvert. Première trajectoire : la consolidation de blocs technologiques régionaux, où Américains, Européens et Asiatiques verrouillent leurs écosystèmes pour réduire leur dépendance mutuelle — au risque d’une fragmentation de l’innovation et d’une « guerre des normes ». Deuxième trajectoire : une prolifération de partenariats transversaux à géométrie variable, transcendant les frontières au gré des intérêts sectoriels, comme le montrent les accords matériels entre fabricants. Troisième trajectoire, plus optimiste : l’émergence d’une gouvernance multi-niveaux, portée par l’OCDE, l’UNESCO ou l’ONU, mais menacée par la lenteur des processus multilatéraux et le risque d’un nivellement réglementaire par le bas.
Aucune n’est écrite. La plus probable mêle les trois : des blocs qui se consolident, traversés de partenariats opportunistes, sous une gouvernance internationale encore balbutiante.
Le signal à surveiller : le rapport calcul-énergie
La vraie contrainte des prochaines années ne sera ni le capital ni les talents, mais l’énergie. Quand les centres de données se mesurent en gigawatts, c’est l’accès à une électricité abondante, stable et décarbonée qui devient le goulet d’étranglement. L’indicateur à suivre : la capacité des gigafactories européennes à s’alimenter sans dépendre d’importations de matériel ni creuser leur facture carbone. C’est sur ce terrain — au croisement du silicium et du courant — que se jouera la place réelle de l’Europe dans le club très fermé des puissances de l’IA.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le projet Stargate ?
Annoncé début 2025, Stargate est un projet d'infrastructure d'IA visant à investir 500 milliards de dollars sur quatre ans aux États-Unis. Il associe OpenAI, Oracle, Nvidia et SoftBank pour construire des centres de données géants, et s'est étendu à l'international avec des projets aux Émirats, en Norvège et au Royaume-Uni.
Comment l'Europe répond-elle à la course aux infrastructures d'IA ?
Via l'initiative InvestAI, dotée d'un fonds de 20 milliards d'euros pour bâtir jusqu'à cinq gigafactories d'IA, et le réseau EuroHPC de fabriques d'IA. L'objectif est de garantir un accès souverain au calcul de pointe et de réduire la dépendance aux fournisseurs non européens.
Pourquoi les alliances technologiques sont-elles devenues stratégiques ?
Parce que maîtriser l'IA exige des ressources qu'aucun acteur isolé ne possède : calcul massif, données, talents, capitaux. La mutualisation devient une nécessité, et la nature des partenariats — entre entreprises, États et laboratoires — façonne désormais les rapports de puissance.
Qu'est-ce qu'une gigafactory d'IA ?
C'est une installation de très grande échelle dédiée à l'entraînement des modèles d'IA de nouvelle génération, regroupant plus de 100 000 processeurs avancés. Elle combine puissance de calcul, capacité énergétique, chaînes d'approvisionnement fiables et efficacité énergétique sur un même site.
Sources
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Christopher Sanchez, « The AI Frontier: $100B NVIDIA–OpenAI Deal, Sovereign Compute Deals, Italy’s AI Law », christophersanchez.ai, septembre 2025. https://www.christophersanchez.ai/the-ai-frontier/100b-nvidia-openai-deal-sovereign-compute-deals-italy-ai-law-and-deepseek-breakthroughs ↩ ↩2 ↩3
-
NVIDIA, « OpenAI and NVIDIA Announce Strategic Partnership to Deploy 10 Gigawatts of NVIDIA Systems », NVIDIA Newsroom, septembre 2025. https://nvidianews.nvidia.com/news/openai-and-nvidia-announce-strategic-partnership-to-deploy-10gw-of-nvidia-systems ↩
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TechCrunch, « Even after Stargate, Oracle, Nvidia, and AMD, OpenAI has more big deals coming soon, Sam Altman says », TechCrunch, 8 octobre 2025. https://techcrunch.com/2025/10/08/even-after-stargate-oracle-nvidia-and-amd-openai-has-more-big-deals-coming-soon-sam-altman-says/ ↩
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CNBC, « A guide to the $1 trillion-worth of AI deals between OpenAI, Nvidia and others », CNBC, 15 octobre 2025. https://www.cnbc.com/2025/10/15/a-guide-to-1-trillion-worth-of-ai-deals-between-openai-nvidia.html ↩
-
European Economics, « InvestAI initiative and the AI Gigafactories call », European Economics, 2025. https://www.europeaneconomics.com/en/investai-initiative-ai-gigafactories/ ↩ ↩2 ↩3
-
Commission européenne, « AI Factories », Shaping Europe’s digital future, 2025. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/ai-factories ↩
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