IA : Washington dérégule, Pékin encadre — deux modèles s'affrontent
En 2025, les États-Unis misent sur la dérégulation quand la Chine bâtit un cadre d'État. Deux philosophies de l'IA aux conséquences mondiales décryptées.

À retenir
- En 2025, l'administration Trump a fait de la dérégulation un dogme : deux décrets visent à lever les obstacles et à neutraliser les lois des États.
- La Chine, elle, a bâti un cadre d'État dense : enregistrement des modèles, étiquetage obligatoire des contenus depuis septembre 2025.
- L'Union européenne occupe un troisième pôle avec son AI Act, mais doute déjà de sa propre complexité.
- Derrière les règles, une course aux capitaux : 98 milliards de dollars investis par la Chine en 2025, 500 milliards promis côté américain via Stargate.
Le 11 décembre 2025, la Maison-Blanche signe un décret pour que Washington puisse attaquer en justice les lois sur l’intelligence artificielle votées par ses propres États fédérés. Trois mois plus tôt, à Pékin, une règle entrait en vigueur pour obliger à étiqueter tout contenu produit par une IA. Deux capitales, deux gestes opposés : l’une démonte des garde-fous, l’autre en pose. La célèbre « divergence » sino-américaine sur l’IA n’a jamais été aussi nette — ni aussi paradoxale.
Washington : la dérégulation érigée en doctrine
Le tournant date du début 2025. Le 23 janvier, l’administration Trump signe un décret intitulé « Lever les obstacles au leadership américain en intelligence artificielle », rompant avec la priorité donnée auparavant à la supervision et à la gestion des risques au profit d’un cadre centré sur la dérégulation et la promotion de l’innovation1. Le texte présente explicitement l’IA comme une affaire de compétitivité nationale et de puissance économique1.
La doctrine se précise en juillet avec un « Plan d’action sur l’IA » de 25 pages, axé sur la domination américaine, la dérégulation, l’investissement dans les infrastructures et la compétition internationale2. Puis vient le décret du 11 décembre 2025 : l’administration y dénonce un paysage réglementaire « fracturé » par l’action des États, jugé dangereux pour la croissance, la sécurité nationale et la compétitivité face à la Chine3. Pour y remédier, elle mobilise le ministère de la Justice afin d’identifier et de contester les lois locales « pesantes », tout en pressant le Congrès d’adopter un cadre national uniforme3. Cette tension entre Washington et les États illustre les priorités nationales divergentes dans la construction des cadres réglementaires.
Pékin : un cadre d’État dense et précoce
À rebours de l’image d’un Far West chinois, c’est Pékin qui a bâti l’architecture la plus structurée. Dès 2023, des mesures provisoires sur l’IA générative ont imposé l’enregistrement des services, le dépôt des modèles et un contrôle des contenus4. La transparence en est la pierre angulaire : les services doivent afficher le nom de leur modèle et leur numéro d’enregistrement, et tout outil influençant l’opinion publique doit s’enregistrer auprès de l’Administration du cyberespace4.
Le tour de vis s’est poursuivi. Le 1er septembre 2025, de nouvelles règles d’étiquetage sont entrées en vigueur, rendant obligatoire le marquage des contenus générés par IA4. Les contenus interdits couvrent tout ce qui pourrait « inciter à la subversion du pouvoir d’État », porter atteinte à la sécurité nationale ou à l’unité du pays4. Cette logique de contrôle prolonge les usages décrits dans notre analyse de la façon dont l’IA transforme les paradigmes de sécurité nationale.
Mais l’État chinois ne fait pas que restreindre : il planifie. Le 27 août 2025, le Conseil des affaires d’État a publié le plan d’action « AI Plus », feuille de route de la stratégie nationale, visant 70 % de pénétration de l’IA dans les secteurs clés en 2027 et 90 % en 20305. Selon la revue Nature, la Chine « mène le monde en matière de gouvernance de l’IA » et les autres pays auraient tout intérêt à dialoguer avec elle6.
Le paradoxe est saisissant. Alors que Washington renonçait à un projet d’agrément des modèles d’IA, par crainte de freiner sa rivalité avec Pékin, la Chine, elle, appliquait déjà depuis 2023 un système d’enregistrement bien rodé7. Loin de l’image d’une innovation débridée, l’écosystème chinois avance dans un couloir réglementaire balisé, où chaque modèle public est connu de l’État. C’est cette même clarté que certains analystes américains commencent à envier, y voyant un atout plutôt qu’un frein dans la compétition mondiale7.
La course aux capitaux derrière la course aux règles
Les régimes réglementaires ne sont qu’une face de la rivalité ; l’autre est financière. En 2025, l’investissement chinois dans l’IA a bondi de 48 % pour atteindre 98 milliards de dollars, dont environ 56 milliards portés par l’État et 24 milliards par les géants de l’internet8. Ce modèle, tiré par la puissance publique, tranche avec l’approche américaine, davantage portée par le secteur privé8.
Côté américain, le symbole s’appelle Stargate : un projet annoncé en janvier 2025 visant à investir jusqu’à 500 milliards de dollars sur quatre ans dans des infrastructures d’IA, porté par SoftBank, OpenAI, Oracle et MGX9. La Chine a explicitement présenté sa propre poussée d’investissement comme une réponse à Stargate8. Deux philosophies du financement, donc, mais une même obsession : ne pas se laisser distancer. Cette bataille des capacités rejoint celle des semi-conducteurs, que nous détaillons dans notre dossier sur la course aux puces d’IA et les alliances stratégiques.
Ces choix dessinent des chemins de développement distincts. Aux États-Unis, l’allègement des contraintes favorise une floraison rapide de jeunes pousses et d’applications, au risque de dérives éthiques quand la responsabilité repose sur les seules entreprises. En Chine, la planification d’État oriente l’effort vers des objectifs stratégiques précis et une diffusion massive, mais au prix de la transparence et au service d’un projet politique. À l’arrivée, deux écosystèmes ne produisent pas les mêmes outils : l’un mise sur la diversité du marché, l’autre sur l’intégration verticale et le pilotage public.
L’Europe, troisième pôle qui doute de lui-même
Entre ces deux blocs, l’Union européenne trace une voie singulière avec son AI Act, entré en vigueur le 1er août 2024 et applicable par étapes : pratiques interdites depuis février 2025, obligations pour les modèles à usage général depuis août 2025, règles pour les systèmes à haut risque attendues en décembre 202710. Le pari européen est inverse de l’américain : encadrer d’abord, innover ensuite.
Mais Bruxelles doute. En juin 2025, le lobby technologique européen a réclamé une pause dans la mise en œuvre, jugée trop rapide et trop complexe10. Un texte de simplification, surnommé « AI omnibus », a été adopté le 19 novembre 2025, suivi d’un accord politique au printemps 202610. Signe que même les partisans de la régulation cherchent à ne pas étouffer leurs propres champions — un dilemme commun à tous les régimes, comme le montre notre analyse de la régulation internationale de l’IA. Loin d’un duel à deux, la planète de l’IA dessine ainsi un triangle, chaque sommet pariant sur une recette différente pour conjuguer puissance technologique et maîtrise des risques.
Une fragmentation lourde de conséquences
La divergence n’a pas disparu ; elle s’est déplacée. Le récit de 2024 — Amérique libre, Chine verrouillée — s’est partiellement inversé : Washington dérégule par volonté politique, Pékin encadre par méthode. L’Europe, elle, hésite entre rigueur et compétitivité. Pour les entreprises mondiales, le défi reste entier : jongler entre des régimes incompatibles, au prix de coûts et de complexités qui freinent l’innovation. Pékin propose désormais une Organisation mondiale de coopération sur l’IA pour coordonner les règles6. Le signal à surveiller : ce projet trouvera-t-il preneur, ou chaque puissance continuera-t-elle d’imposer son propre modèle au reste du monde ? Les choix faits aujourd’hui dessineront les chemins d’innovation de la décennie, comme le suggère notre réflexion sur les normes et l’éthique de l’IA et leurs racines culturelles.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Quelle est la différence de fond entre les modèles américain et chinois ?
Washington mise sur l'autorégulation et la dérégulation pour libérer l'innovation privée et conserver son avance. Pékin impose un cadre d'État : enregistrement des modèles, contrôle des contenus, planification centralisée. L'un fait confiance au marché, l'autre à la puissance publique.
Les États-Unis n'ont-ils vraiment aucune régulation de l'IA ?
Le niveau fédéral est volontairement léger depuis 2025, mais les États fédérés ont multiplié les lois. Le décret du 11 décembre 2025 cherche précisément à neutraliser ces textes locaux jugés trop contraignants, en s'appuyant sur la justice et le financement fédéral.
Qu'est-ce que le plan « AI Plus » chinois ?
Adopté en août 2025, ce plan d'action vise à diffuser l'IA dans toute l'économie chinoise : 70 % de pénétration dans les secteurs clés en 2027, 90 % en 2030. Il sert de feuille de route à la stratégie nationale et s'accompagne de financements publics massifs.
Cette divergence menace-t-elle une gouvernance mondiale de l'IA ?
Elle la complique. Faute de socle commun, le risque est une fragmentation : des entreprises contraintes de jongler entre régimes incompatibles. La Chine propose une organisation mondiale dédiée, l'Union européenne défend ses règles, mais aucun cadre universel ne s'impose pour l'instant.
Sources
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Squire Patton Boggs, « Key Insights on President Trump’s New AI Executive Order and Policy Regulatory Implications », Squire Patton Boggs, 2025. https://www.squirepattonboggs.com/insights/publications/key-insights-on-president-trumps-new-ai-executive-order-and-policy-regulatory-implications/ ↩ ↩2
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Morrison Foerster, « New Federal AI Action Plan Prioritizes Deregulation, Infrastructure, and Global Leadership », Morrison Foerster, 28 juillet 2025. https://www.mofo.com/resources/insights/250728-new-federal-ai-action-plan-prioritizes-deregulation ↩
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Sidley Austin LLP, « Unpacking the December 11, 2025 Executive Order: Ensuring a National Policy Framework for Artificial Intelligence », Sidley Austin, décembre 2025. https://www.sidley.com/en/insights/newsupdates/2025/12/unpacking-the-december-11-2025-executive-order ↩ ↩2
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White & Case LLP, « AI Watch: Global regulatory tracker — China », White & Case, 2025. https://www.whitecase.com/insight-our-thinking/ai-watch-global-regulatory-tracker-china ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Mayer Brown, « China Formulates New AI Global Governance Action Plan and Issues Draft Ethics Rules and AI Labelling Rules », Mayer Brown, octobre 2025. https://www.mayerbrown.com/en/insights/publications/2025/10/artificial-intelligence-a-brave-new-world-china-formulates-new-ai-global—governance-action-plan-and-issues-draft-ethics-rules-and-ai-labelling-rules ↩
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Nature, « China is leading the world on AI governance: other countries must engage », Nature, 2025. https://www.nature.com/articles/d41586-025-03972-y ↩ ↩2
-
South China Morning Post, « Will China’s lead in AI regulation force the US to rethink its approach under Trump? », South China Morning Post, 2025. https://www.scmp.com/tech/policy/article/3354925/will-chinas-lead-ai-regulation-force-us-rethink-its-approach-under-trump ↩ ↩2
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Tech Wire Asia, « China AI investment hits $98B in 2025 as tech war with US intensifies », Tech Wire Asia, juin 2025. https://techwireasia.com/2025/06/china-ai-investment-98-billion-2025-us-rivalry/ ↩ ↩2 ↩3
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OpenAI, « Announcing The Stargate Project », OpenAI, 21 janvier 2025. https://openai.com/index/announcing-the-stargate-project/ ↩
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artificialintelligenceact.eu, « EU AI Act 2025 review, 2026 outlook », aiactblog.nl, 2025. https://www.aiactblog.nl/en/posts/eu-ai-act-2025-review-2026-outlook ↩ ↩2 ↩3
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