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IA et emploi : 78 millions de postes nets, mais lesquels et pour qui ?

L'IA détruira 92 millions d'emplois et en créera 170 millions d'ici 2030. Derrière ce solde positif, une question brûlante : qui gagne et qui perd au change ?

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Bureau partagé entre un travailleur humain et un assistant d'intelligence artificielle, symbole de la transformation de l'emploi.
Bureau partagé entre un travailleur humain et un assistant d'intelligence artificielle, symbole de la transformation de l'emploi. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le Forum économique mondial prévoit 170 millions de postes créés et 92 millions détruits d'ici 2030, soit un solde net de +78 millions.
  2. L'OIT estime qu'un travailleur sur quatre occupe un emploi exposé à l'IA générative, mais l'exposition grimpe avec le revenu du pays.
  3. Le scénario le plus probable n'est pas le remplacement massif, mais la transformation des tâches : la machine assiste, l'humain demeure.
  4. Les premières victimes sont les débutants : -13 % d'emploi relatif pour les 22-25 ans dans les métiers les plus exposés.

170 millions d’emplois créés, 92 millions détruits. Sur le papier, l’intelligence artificielle ferait gagner au monde du travail 78 millions de postes nets d’ici 2030. Un solde flatteur — mais trompeur. Car derrière la moyenne se cache un grand chamboulement : des métiers qui s’effacent, d’autres qui explosent, des débutants qui peinent à entrer et des pays qui ne jouent pas dans la même cour. La vraie question n’est pas combien, mais qui.

Le grand solde : plus de création que de destruction

Commençons par le chiffre qui rassure. Selon le rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial, les grandes tendances technologiques créeront 170 millions d’emplois dans les cinq ans, pour 92 millions supprimés, soit une hausse nette de 78 millions1. Les créations équivalent à 14 % de l’emploi actuel, les destructions à 22 % des postes d’ici 20301.

Ce chiffre net positif ne doit pas masquer l’ampleur du brassage : au total, la perturbation de l’emploi équivaudra à environ 22 % des postes d’ici 20301. Près d’un emploi sur cinq changera donc de nature, qu’il disparaisse, se crée ou se transforme — un rythme de bascule sans précédent récent.

L’IA seule joue un rôle plus modeste qu’on ne l’imagine. En isolant l’IA et les technologies de traitement de l’information, le Forum n’attribue à ce facteur qu’environ 11 millions d’emplois créés et 9 millions détruits2. Autrement dit, l’IA est un moteur de transformation, pas le seul. Les métiers à plus forte croissance se trouvent dans la technologie, les données et l’IA, mais aussi dans des rôles très humains : livreurs, soignants, enseignants, ouvriers agricoles2. Ce bouleversement gagne tous les secteurs, comme nous le montrons sur l’impact de l’IA sur les marchés financiers et sur la fabrication et les chaînes d’approvisionnement.

Transformation plutôt que remplacement

Le scénario hollywoodien du remplacement massif ne tient pas. L’Organisation internationale du travail, qui a affiné en 2025 sa méthode en analysant près de 30 000 tâches au niveau le plus fin, conclut que la transformation des emplois est l’impact le plus probable de l’IA générative3. Un éventail large de métiers présente un fort potentiel d’« augmentation » : certaines tâches sont automatisées, mais le rôle humain reste essentiel pour la plupart d’entre elles3.

Ce diagnostic est partagé au-delà de l’OIT : un rapport international consacré à l’IA générative et à l’avenir du travail souligne lui aussi que l’enjeu central est la refonte des tâches et l’accompagnement des transitions, plutôt qu’un effondrement brutal de l’emploi4. Les chiffres confirment cette nuance. Globalement, un travailleur sur quatre occupe un emploi présentant une certaine exposition à l’IA générative, mais seuls 3,3 % de l’emploi mondial tombent dans la catégorie la plus exposée3. Et l’exposition n’a même pas augmenté : le score moyen d’automatisation est passé de 0,30 en 2023 à 0,29 en 20253. La machine grignote des tâches, rarement des métiers entiers. Cette logique d’assistance se retrouve partout, jusque dans l’avantage économique de l’IA dans les transports urbains.

Les fractures cachées sous la moyenne

C’est ici que le solde positif se fissure. D’abord, une fracture Nord-Sud. L’exposition à l’IA croît avec le revenu des pays : 34 % de l’emploi total est exposé dans les pays à revenu élevé, contre seulement 11 % dans les pays à faible revenu3. Paradoxe apparent : les économies avancées sont plus exposées, mais aussi mieux armées pour transformer cette exposition en gains de productivité. Les pays pauvres, eux, risquent de rester spectateurs, prolongeant la dépendance décrite dans notre dossier sur le colonialisme technologique.

Ensuite, une fracture de genre. La catégorie la plus exposée touche 4,7 % de l’emploi féminin contre 2,4 % de l’emploi masculin3 — les femmes étant surreprésentées dans les emplois administratifs et de bureau, les premiers visés par l’automatisation.

Enfin, une fracture générationnelle, peut-être la plus inquiétante. Une étude de référence du Stanford Digital Economy Lab, baptisée « Canaris dans la mine », apporte la première preuve à grande échelle du phénomène : depuis fin 2022, les travailleurs de 22 à 25 ans dans des métiers exposés comme le développement logiciel ou le service client ont vu leur emploi reculer de 13 % en valeur relative, là où celui de leurs aînés restait stable ou progressait5. Le FMI a repris ce constat alarmant pour les débutants6. Détail décisif : ce recul se concentre dans les fonctions où l’IA automatise les tâches, et non dans celles où elle les augmente — pour les plus de 30 ans, l’emploi dans les catégories les plus exposées a même crû de 6 à 12 % entre fin 2022 et mai 20255. La porte d’entrée du marché du travail se referme donc sur ceux qui faisaient leurs armes sur les tâches désormais confiées aux machines.

Le défi de la reconversion

Face à ces fractures, un mot revient : reconversion. Le Forum économique mondial estime que 39 % des compétences clés requises sur le marché auront changé d’ici 2030 — un chiffre en baisse par rapport aux 44 % de 2023, signe que les entreprises commencent à anticiper1. Mais l’effort reste colossal. Les compétences techniques — programmation, analyse de données, pilotage de systèmes automatisés — montent en flèche, tout comme les compétences proprement humaines : pensée critique, créativité, adaptabilité.

Le risque est connu : sans formation accessible à tous, l’IA polarise. Les diplômés et les mieux formés captent les nouvelles opportunités et voient leurs salaires grimper, tandis que les travailleurs peu qualifiés subissent une pression à la baisse. C’est tout l’enjeu des politiques publiques : investir dans le capital humain pour que la transition profite au plus grand nombre, plutôt que de creuser les inégalités existantes. La bonne nouvelle, soulignée par le Forum, est que la demande ne se déplace pas seulement vers la haute technologie : les métiers du soin, de l’enseignement, de la livraison ou de l’agriculture figurent aussi parmi les plus dynamiques2. L’avenir du travail ne sera donc pas un face-à-face entre ingénieurs et chômeurs, mais une recomposition où des emplois très humains, peu automatisables, gardent toute leur place — à condition que les systèmes de formation suivent le rythme. Cet impératif de financement rejoint les arbitrages d’infrastructure que nous décrivons sur l’impact de l’IA sur la gestion du réseau énergétique.

Un solde positif n’est pas une promesse de justice

Le bilan net de l’IA sur l’emploi sera probablement positif. Mais un solde global favorable ne garantit ni que les emplois créés iront à ceux qui auront perdu les leurs, ni qu’ils seront de qualité équivalente, ni qu’ils apparaîtront dans les mêmes pays ou les mêmes villes que ceux qui disparaissent. Une moyenne mondiale ne console jamais celui qui se retrouve du mauvais côté de la statistique. La transition se jouera sur trois lignes de faille — entre pays riches et pauvres, entre hommes et femmes, entre générations. Le signal à surveiller : la trajectoire de l’emploi des jeunes diplômés. S’il continue de reculer, c’est que l’IA ne se contente pas de transformer le travail : elle redessine l’ascenseur social. Et là, aucune moyenne rassurante ne tiendra.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'IA va-t-elle détruire plus d'emplois qu'elle n'en crée ?

Selon le Forum économique mondial, non : 170 millions de postes seraient créés d'ici 2030 contre 92 millions détruits, soit un gain net de 78 millions. Mais ce solde masque de fortes disparités selon les métiers, les pays et les niveaux de qualification.

Quels travailleurs sont les plus exposés à l'IA ?

L'OIT estime qu'un travailleur sur quatre occupe un emploi exposé à l'IA générative. L'exposition est plus forte dans les pays riches (34 % de l'emploi) que pauvres (11 %), et touche davantage les femmes, surreprésentées dans les emplois de bureau automatisables.

L'IA remplace-t-elle vraiment les humains ?

Rarement en totalité. L'OIT juge la transformation des emplois plus probable que leur disparition : la machine automatise certaines tâches, mais le rôle humain reste essentiel pour la plupart. On parle d'augmentation plutôt que de substitution pure.

Pourquoi les jeunes diplômés sont-ils en première ligne ?

Parce que l'IA absorbe les tâches simples sur lesquelles ils faisaient leurs débuts. Le FMI observe un recul de 13 % de l'emploi relatif des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés depuis ChatGPT, signe que la porte d'entrée du marché du travail se rétrécit.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. World Economic Forum, « Future of Jobs Report 2025: 78 Million New Job Opportunities by 2030 but Urgent Upskilling Needed », World Economic Forum, janvier 2025. https://www.weforum.org/press/2025/01/future-of-jobs-report-2025-78-million-new-job-opportunities-by-2030-but-urgent-upskilling-needed-to-prepare-workforces/ 2 3 4

  2. World Economic Forum, « Future of Jobs Report 2025: The jobs of the future — and the skills you need to get them », World Economic Forum, janvier 2025. https://www.weforum.org/stories/2025/01/future-of-jobs-report-2025-jobs-of-the-future-and-the-skills-you-need-to-get-them/ 2 3

  3. Organisation internationale du travail, « Generative AI and Jobs: A Refined Global Index of Occupational Exposure », OIT, mai 2025. https://www.ilo.org/publications/generative-ai-and-jobs-refined-global-index-occupational-exposure 2 3 4 5 6

  4. GPAI / OCDE, « Generative AI and the Future of Work: Global Dialogue Report », OECD.AI, janvier 2025. https://wp.oecd.ai/app/uploads/2025/01/20250128_GPAI_GenAI_FoW_report_final_VOECD.pdf

  5. Stanford Digital Economy Lab, « Canaries in the Coal Mine? Recent Employment Effects of AI » (relayé par Fortune et CNBC), Stanford University, 26 août 2025. https://fortune.com/2025/08/26/stanford-ai-entry-level-jobs-gen-z-erik-brynjolfsson/ 2

  6. Fonds monétaire international, « Bridging Skill Gaps for the Future: New Jobs Creation in the AI Age », FMI, 2026. https://www.imf.org/-/media/files/publications/sdn/2026/english/sdnea2026001.pdf

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