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Communications militaires sécurisées : gagner la guerre du signal

Brouillage, chiffrement post-quantique, Starlink : pourquoi les communications sécurisées décident désormais de l'issue des opérations militaires modernes.

Par ISS2 janvier 2025, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Opérateur militaire devant des écrans de communication tactique chiffrée dans un poste de commandement.
Opérateur militaire devant des écrans de communication tactique chiffrée dans un poste de commandement. (Image d'illustration IA © ISS 2025)

À retenir

  1. En Ukraine, aucun mode de communication unique n'est resté sûr : la résilience passe par des réseaux redondants et diversifiés.
  2. L'armée américaine remplace ses radios SINCGARS héritées via un contrat-cadre de 6 milliards de dollars confié à L3Harris.
  3. La NSA impose la cryptographie post-quantique aux systèmes de sécurité nationale, avec une transition complète visée pour 2035.
  4. Starlink a raccourci la boucle capteur-tireur, mais est devenu un point de défaillance unique pour les forces qui en dépendent.

Un drone repère une cible, transmet ses coordonnées, l’artillerie frappe : quelques secondes suffisent. Mais sur le front ukrainien, cette chaîne se brise en permanence sous le brouillage. La leçon des combats récents tient en une phrase : aucun mode de communication unique n’est resté sûr ni fiable face à un adversaire déterminé1. La communication sécurisée n’est plus un confort technique. Elle est devenue le nerf de la guerre moderne, au sens le plus littéral.

Le champ de bataille ukrainien, laboratoire du brouillage

Depuis 2022, l’Ukraine a transformé sa manière de combattre dans le spectre électromagnétique, passant d’une posture défensive à une doctrine offensive devenue particulièrement visible en 2024-20251. En face, la Russie a multiplié les unités de guerre électronique mobiles — brouilleurs montés sur blindés, pick-up, voire quads — et les a couplées à un outil d’analyse du spectre assisté par intelligence artificielle, capable de détecter puis de brouiller les communications adverses2.

L’innovation décisive tient à l’intégration : en repérant les signaux GPS et radio, les forces russes localisent les opérateurs de drones et les nœuds de commandement, puis les frappent à l’artillerie en quasi temps réel2. Pour survivre, les Ukrainiens déploient un véritable patchwork de moyens : réseaux radio maillés, ponts sans fil, relais et kilomètres de fibre optique, fragile mais impossible à brouiller1. La connectivité est devenue un actif stratégique qui se planifie avec redondance et diversification, bien avant la crise3.

Du combiné de la guerre froide à la radio logicielle

Cette exigence de résilience bouscule des parcs d’équipements vieillissants. Aux États-Unis, les radios SINCGARS, conçues à l’époque de la guerre froide, cèdent la place à une nouvelle génération de postes. En 2022, l’armée de terre américaine a attribué un contrat-cadre plafonné à 6 milliards de dollars, dont L3Harris est l’un des deux lauréats, pour livrer des radios tactiques avancées dans le cadre du programme Combat Net Radio4.

L’enjeu n’est pas seulement le matériel. Ces postes embarquent un chiffrement approuvé par l’agence de sécurité nationale (NSA) et des formes d’onde plus résistantes au brouillage4. Au cœur du dispositif allié figure aussi la liaison de données tactique Link 16, un réseau résistant au brouillage qui transfère en temps réel données de combat, voix et imagerie entre des éléments dispersés, grâce au chiffrement et au saut de fréquence5. Chaque forme d’onde doit être certifiée par la NSA, et ces technologies ne sont ni vendues ni exportées librement5. Cette montée en gamme rejoint le mouvement plus large de modernisation des arsenaux que nous analysons à travers les partenariats technologiques de défense.

La menace quantique force la migration du chiffrement

Une autre échéance, plus discrète, redessine le paysage : l’arrivée annoncée des ordinateurs quantiques, capables à terme de casser les algorithmes de chiffrement actuels. La NSA a publié sa suite d’algorithmes commerciaux de sécurité nationale, dite CNSA 2.0, qui fixe la feuille de route de transition vers la cryptographie post-quantique pour les systèmes de sécurité nationale6.

Le calendrier est précis. Les nouveaux déploiements devront être conformes à CNSA 2.0 dès le 1er janvier 2027, et l’agence vise une transition complète des équipements à l’horizon 2035, en cohérence avec la directive présidentielle américaine sur la préparation quantique7. Seuls deux algorithmes à clé publique sont retenus : ML-KEM-1024 et ML-DSA-877. L’enjeu dépasse la simple mise à jour logicielle : il s’agit d’anticiper une menace qui n’existe pas encore pleinement, mais dont les conséquences seraient irréversibles. Des messages interceptés aujourd’hui pourraient être déchiffrés demain — c’est le risque dit « récolter maintenant, déchiffrer plus tard ».

Relier sans devenir vulnérable : le pari du « zéro confiance »

Sécuriser chaque poste ne suffit pas si l’architecture d’ensemble reste fragile. Le concept américain de commandement et de contrôle interarmées, le JADC2, vise à connecter capteurs et tireurs de tous les milieux. Mais cette interconnexion crée aussi des points de fragilité que les experts examinent de près8.

La réponse privilégiée s’appuie sur le modèle dit de « confiance zéro » : aucun utilisateur ni appareil n’est présumé fiable, chaque accès est vérifié. Cette approche, jugée essentielle au JADC2, doit faciliter l’interopérabilité entre armées, alliés et industriels tout en protégeant les données à travers les différents milieux8. Des programmes de la DARPA, comme STITCHES, cherchent à créer des réseaux improvisés à la volée, reliant des plateformes hétérogènes pour soutenir cette vision8. La logique est la même que pour les drones autonomes et les armes pilotées par l’IA : multiplier les nœuds intelligents sans multiplier les portes d’entrée pour l’adversaire. Cette résilience se teste d’ailleurs autant sur le terrain que dans les simulations numériques de planification.

Le piège de la dépendance commerciale

Reste une leçon que la guerre en Ukraine a imposée avec brutalité : la tentation de tout miser sur une solution commerciale unique. Les unités de reconnaissance ukrainiennes ont utilisé Starlink pour relayer images et données de ciblage de leurs drones vers l’artillerie, raccourcissant nettement la boucle capteur-tireur1.

Mais cette dépendance a un revers. Starlink est devenu un point de défaillance unique : un brouillage des terminaux, une cyberattaque sur le réseau des utilisateurs ou un simple changement de politique de l’entreprise priveraient l’Ukraine de toute alternative capable de soutenir son rythme de commandement1. La même fragilité s’observe ailleurs, comme l’a illustré la coupure de Starlink en Iran. Cette tension entre innovation civile et souveraineté militaire rejoint les questions posées par la robotisation des conflits modernes, où le matériel grand public s’invite sur le théâtre des opérations.

Le signal, ligne de front des prochaines guerres

La RAND alerte : l’OTAN doit désormais partir du principe que tout conflit futur impliquera un spectre contesté dès les premières minutes, et que chaque groupe tactique élémentaire devrait disposer d’une autonomie spectrale9. Le constat dessine une bascule doctrinale. La supériorité technologique ne se mesure plus seulement à la puissance de feu, mais à la capacité de continuer à communiquer quand l’adversaire cherche, par tous les moyens, à imposer le silence.

Le signal à surveiller dans les mois qui viennent est double : la vitesse réelle de migration vers le post-quantique, souvent en retard sur les calendriers officiels, et la capacité des armées européennes à se doter de leurs propres constellations souveraines. Car la prochaine guerre ne se gagnera peut-être pas sur le terrain, mais dans l’invisible bataille des ondes.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi les communications sécurisées sont-elles devenues décisives ?

Parce que la guerre en Ukraine a montré qu'un adversaire peut brouiller le spectre avec une telle intensité qu'aucun mode de transmission unique n'est fiable. Sans liaisons redondantes et chiffrées, une force perd la coordination de ses tirs et de ses drones en quelques minutes.

Qu'est-ce que la cryptographie post-quantique ?

Ce sont des algorithmes conçus pour résister à de futurs ordinateurs quantiques capables de casser le chiffrement actuel. La NSA a retenu ML-KEM-1024 et ML-DSA-87 pour ses systèmes de sécurité nationale, avec une bascule complète visée à l'horizon 2035.

Pourquoi remplacer les radios SINCGARS ?

Conçues à l'époque de la guerre froide, elles n'offrent pas la souplesse des radios logicielles modernes. Le programme américain Combat Net Radio, plafonné à 6 milliards de dollars, vise des postes à chiffrement approuvé par la NSA et à formes d'onde plus résistantes au brouillage.

Starlink est-il une solution miracle pour les armées ?

Non. La constellation a fortement accéléré la transmission de données de ciblage en Ukraine, mais elle constitue un point de défaillance unique : brouillage des terminaux, cyberattaques ou décision d'entreprise peuvent couper la liaison. D'où l'impératif de diversifier les voies de communication.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. CSIS, « Lessons from the Ukraine Conflict: Modern Warfare in the Age of Autonomy, Information, and Resilience », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/analysis/lessons-ukraine-conflict-modern-warfare-age-autonomy-information-and-resilience 2 3 4 5

  2. CLAWS, « Russia-Ukraine War: Lessons from an Electronic Warfare (EW) Perspective », Centre for Land Warfare Studies, 2025. https://claws.co.in/russia-ukraine-war-lessons-from-an-electronic-warfare-ew-perspective/ 2

  3. New Geopolitics Research Network, « War in the Spectrum », New Geopolitics, 23 juillet 2025. https://www.newgeopolitics.org/2025/07/23/war-in-the-spectrum/

  4. Defense Here, « L3Harris awarded $6 billion IDIQ contract to replace legacy SINCGARS radios to US Army », Defense Here, 2022. https://defensehere.com/en/l3harris-awarded-6-billion-idiq-contract-to-replace-legacy-sincgars-radios-to-us-army/ 2

  5. Defense Industry Daily, « Soldier Battle JTRS: The HMS Radio Set + SANR », Defense Industry Daily, 2023. https://www.defenseindustrydaily.com/soldier-battle-jtrs-the-hms-radio-set-07536/ 2

  6. QuSecure, « CNSA 2.0 Explained: PQC Requirements, Timelines, and Federal Impact », QuSecure, 2025. https://www.qusecure.com/cnsa-2-0-pqc-requirements-timelines-federal-impact/

  7. National Security Agency, « The Commercial National Security Algorithm Suite 2.0 Algorithms », NSA / Department of Defense, 30 mai 2025. https://media.defense.gov/2025/May/30/2003728741/-1/-1/0/CSA_CNSA_2.0_ALGORITHMS.PDF 2

  8. GovCIO Media & Research, « Zero Trust Could Help Solve JADC2’s Communication Problems », GovCIO Media & Research, 2023. http://govciomedia.com/zero-trust-could-help-solve-jadc2s-communication-problems/ 2 3

  9. RAND Corporation, « Electromagnetic Warfare: NATO’s Blind Spot Could Decide the Next Conflict », RAND, novembre 2025. https://www.rand.org/pubs/commentary/2025/11/electromagnetic-warfare-natos-blind-spot-could-decide.html

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