Crise de confiance : la France et l'instabilité chronique
Chute de la confiance, valse des Premiers ministres, dette sous pression : la crise politique française fragilise son poids en Europe. État des lieux 2025-2026.

À retenir
- La confiance dans le gouvernement français est tombée à 29 % en 2025, en recul de 13 points (Gallup).
- Cinq Premiers ministres se sont succédé depuis 2022 ; Sébastien Lecornu a démissionné en 27 jours, un record de brièveté.
- Fitch et S&P ont dégradé la note souveraine de la France à A+ en 2025, invoquant la paralysie politique.
- Cette instabilité érode le poids de Paris en Europe, au moment où le couple franco-allemand est crucial face à la Russie.
Vingt-sept jours. C’est la durée du gouvernement de Sébastien Lecornu, démissionnaire en octobre 2025 quelques heures après avoir présenté son cabinet — le mandat le plus court de l’histoire de la Cinquième République1. Derrière ce record peu enviable se joue une crise plus profonde : celle de la confiance des Français envers leurs institutions, doublée d’une instabilité qui fragilise le pays sur la scène internationale.
Une défiance qui atteint des sommets
Les chiffres dressent un tableau saisissant. Selon l’institut Gallup, la confiance dans le gouvernement national est tombée à 29 % en 2025, en recul de 13 points sur un an, tandis que la confiance dans l’honnêteté des élections chutait d’autant, à 51 %2. Plus alarmant encore : 81 % des Français jugent que le système démocratique « ne fonctionne pas bien », plus de 90 % se disent « en colère » contre la classe politique, et près de 60 % souhaitent la démission du président Macron2.
Cette désaffection n’est pas qu’une humeur passagère. Elle traduit une rupture perçue du contrat social : le sentiment que les dirigeants n’assument pas leurs échecs et improvisent leur action. Fait notable, la défiance épargne largement l’échelon local — les maires conservent une confiance bien supérieure à celle des responsables nationaux —, signe d’une attente de résultats tangibles et de comptes rendus directs, absents au sommet de l’État. La défiance se nourrit aussi de la fragmentation politique, où aucune majorité stable n’émerge depuis la dissolution de 2024, un blocage que nous analysons sous l’angle de la crise politique française. Ce climat fracture la société et nourrit les positions les plus radicales, terreau de l’extrémisme violent d’ultradroite comme d’autres formes de contestation du système.
La valse des Premiers ministres
L’instabilité gouvernementale est le symptôme le plus visible. Depuis la réélection d’Emmanuel Macron en 2022, cinq Premiers ministres se sont succédé — Élisabeth Borne, Gabriel Attal, Michel Barnier, François Bayrou et Sébastien Lecornu1. Chacun s’est heurté à l’impossibilité de gouverner sans majorité parlementaire claire, dans une Assemblée morcelée en trois blocs irréconciliables.
Le nœud du problème tient au budget. Les négociations budgétaires ont accaparé la classe politique pendant près de deux ans après la dissolution de 2024, coûtant leur poste à deux Premiers ministres et inquiétant les partenaires européens de la France3. Le système, conçu pour le fait majoritaire, peine à fonctionner en configuration éclatée. Chaque changement de gouvernement disperse le capital politique et reporte les réformes structurelles, alimentant un cercle vicieux d’impuissance perçue. À court terme, l’exécutif se trouve réduit à gérer sa propre survie plutôt qu’à porter une vision de long terme. La France a fini par adopter son budget 2026 en surmontant deux motions de censure début 2026, mais au prix d’un épuisement institutionnel manifeste4.
Le prix financier de la paralysie
L’instabilité a un coût, et il est chiffrable. En 2025, deux des trois grandes agences de notation ont dégradé la dette souveraine française : Fitch l’a ramenée à A+ le 12 septembre, invoquant des « turbulences politiques persistantes » et une « érosion de la crédibilité budgétaire » ; Standard & Poor’s a suivi en octobre1. Les marchés ont sanctionné cette dérive.
L’écart de taux entre les obligations françaises à dix ans (OAT) et leurs équivalentes allemandes s’est creusé, au point qu’à la fin octobre 2025, le rendement français a dépassé celui de l’Italie — pays traditionnellement jugé plus risqué de la zone euro3. Concrètement, lorsque l’État se finance sur les marchés, le contribuable paie chaque année quatorze à dix-sept points de base d’intérêt supplémentaires, attribuables au seul blocage politique5. L’institut OMFIF a tenté de mettre un prix sur ce désordre : depuis la dissolution de juin 2024, sur les 457 milliards d’euros de dette émis, le surcoût imputable à l’instabilité atteindrait 6 à 7,5 milliards d’euros sur la durée de vie des emprunts5. Une facture que le contribuable français paiera pendant des décennies. Ces tensions budgétaires s’ajoutent aux défis de long terme analysés dans notre dossier sur la manière dont la démographie redessine les rapports de force.
Une voix affaiblie en Europe
La crédibilité d’un État se mesure aussi à sa stabilité perçue. Or, une France absorbée par ses crises internes peine à porter des projets ambitieux. Le Carnegie Endowment l’observe sans détour : la crise politique persistante depuis 2024 a « entamé la capacité de l’Élysée à fixer l’agenda européen à Bruxelles », et Macron restera « happé par la politique intérieure » dans les mois à venir, érodant l’influence française6.
L’enjeu dépasse Paris. Face aux menaces venues de Russie, d’Ukraine et de Chine, l’Europe a besoin d’un couple franco-allemand fonctionnel pour maintenir une diplomatie cohérente6. Sans stabilité à Paris, Berlin pourrait être tenté d’agir seul ou de chercher d’autres alliances, affaiblissant la capacité de l’Union à parler d’une seule voix. La présidence de Macron, observe Carnegie, reste « puissante dans la forme mais contrainte dans les faits » : la fin de son mandat s’annonce moins comme une phase de transformation que de confinement, où il s’agit de limiter la dérive budgétaire et d’empêcher la paralysie de virer à la rupture6. Ce risque est d’autant plus grave que le continent affronte des défis stratégiques majeurs, de la crise ukrainienne à la guerre hybride russe. Une démocratie qui paraît divisée invite ses adversaires à prendre des risques, et la dissuasion elle-même repose en partie sur la perception de la solidité des décideurs.
Restaurer ou décliner : le tournant à venir
Trois scénarios se dessinent. Le premier est celui d’une stagnation prolongée, où l’instabilité se reproduit et les réformes se diluent. Le deuxième, plus inquiétant, est une radicalisation politique, l’exaspération nourrissant les extrêmes au détriment du compromis. Le troisième, plus exigeant, suppose un sursaut institutionnel : renforcement de la reddition de comptes, modernisation de la vie politique, reconquête du lien entre élus et citoyens.
L’histoire offre un précédent. L’instabilité de la Quatrième République, avec ses gouvernements éphémères, avait freiné le redressement de la France après-guerre et affaibli sa position dans les premières négociations européennes, jusqu’à ce que la réforme des institutions devienne, en 1958, la condition du retour de sa stature internationale. Les leviers existent aujourd’hui encore : renforcement des contrôles parlementaires, lutte contre les conflits d’intérêts, recours à des conventions citoyennes véritablement écoutées. Mais aucun ne portera ses fruits sans une volonté partagée de sortir de l’improvisation. Le signal à surveiller dans les prochains mois n’est pas tant le nom du prochain Premier ministre que la capacité du pays à briser le cycle : sans un socle politique stable, aucune ambition extérieure durable n’est possible. La confiance, une fois perdue, se reconstruit lentement — et la France joue là bien plus que sa tranquillité intérieure.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi parle-t-on de « crise de confiance » en France ?
Parce que la défiance envers les institutions a atteint des niveaux record. Selon Gallup, la confiance dans le gouvernement est tombée à 29 % en 2025 et 81 % des Français estiment que le système démocratique fonctionne mal, sur fond d'instabilité gouvernementale inédite sous la Ve République.
Combien de Premiers ministres se sont succédé récemment ?
Cinq depuis la réélection d'Emmanuel Macron en 2022 : Élisabeth Borne, Gabriel Attal, Michel Barnier, François Bayrou puis Sébastien Lecornu. Ce dernier a démissionné vingt-sept jours après sa nomination en octobre 2025, le mandat le plus bref de l'histoire de la République.
Quel est l'impact économique de cette instabilité ?
Il est tangible. Fitch et S&P ont dégradé la note souveraine de la France à A+ en 2025. L'écart de taux avec l'Allemagne s'est creusé et l'OMFIF chiffre à 6 à 7,5 milliards d'euros le surcoût de la dette imputable à l'instabilité depuis juin 2024.
Cette crise affaiblit-elle la France en Europe ?
Oui, selon Carnegie et le CFR. Une France absorbée par ses crises internes peine à fixer l'agenda européen à Bruxelles. Or, face à la Russie et à la Chine, l'Europe a besoin d'un couple franco-allemand fonctionnel pour parler d'une seule voix.
Sources
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UK in a Changing Europe, « States of anxiety: France’s political crisis in perspective », UK in a Changing Europe, 2025. https://ukandeu.ac.uk/frances-political-crisis-in-perspective/ ↩ ↩2 ↩3
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Gallup, « France’s Political Crisis Rattles Trust in Institutions », Gallup, 2025. https://news.gallup.com/poll/700160/france-political-crisis-rattles-trust-institutions.aspx ↩ ↩2
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Council on Foreign Relations, « What Does France’s Political Instability Mean for Europe? », CFR Expert Brief, 2026. https://www.cfr.org/expert-brief/what-does-frances-political-instability-mean-europe ↩ ↩2
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Al Jazeera, « France adopts 2026 budget after two no-confidence votes fail », Al Jazeera, 2 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/2/france-adopts-2026-budget-after-two-no-confidence-votes-fail ↩
-
OMFIF, « Putting a price on French political turmoil », OMFIF, octobre 2025. https://www.omfif.org/2025/10/putting-a-price-on-french-political-turmoil/ ↩ ↩2
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Carnegie Endowment for International Peace, « Taking the Pulse: Does France’s Political Crisis Weaken Europe’s Geopolitical Hand? », Carnegie Europe, octobre 2025. https://carnegieendowment.org/europe/strategic-europe/2025/10/taking-the-pulse-does-frances-political-crisis-weaken-europes-geopolitical-hand?lang=en ↩ ↩2 ↩3
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