Peur de l'extrémisme : comment elle redessine les politiques migratoires
Attentats, opinion publique, durcissement des frontières : ce que les chiffres d'Europol et les enquêtes 2024-2025 disent du lien peur-politique migratoire.

À retenir
- Europol recense 58 attentats dans l'UE en 2024, dont 24 d'inspiration jihadiste, contre 14 en 2023.
- La quasi-totalité de ces attaques jihadistes sont le fait d'acteurs isolés, souvent radicalisés en ligne.
- L'immigration reste la première préoccupation de 40 % des Européens ; 55 % la lient à la criminalité.
- Cette peur nourrit un durcissement migratoire : pacte européen 2024, baisses historiques en Scandinavie.
Un attentat, et le débat bascule. En quelques heures, l’émotion légitime se mue en politique : on annonce des contrôles, on durcit l’asile, on désigne. La peur de l’extrémisme islamiste est l’un des moteurs les plus puissants des politiques migratoires occidentales. Encore faut-il la confronter aux chiffres, qui racontent une histoire plus nuancée que les réactions à chaud.
La menace, telle que la mesure Europol
L’agence de police européenne tient le décompte. Son rapport TE-SAT 2025 recense 58 attentats — réalisés, échoués ou déjoués — dans quatorze États membres de l’UE en 20241. Sur ce total, 24 sont d’inspiration jihadiste, contre 14 l’année précédente : la hausse de cette catégorie est réelle et doit être prise au sérieux1. Six attaques jihadistes abouties ont fait cinq morts et dix-huit blessés1.
Mais le même rapport impose des nuances décisives. Le nombre total d’attentats est en baisse par rapport aux années antérieures1. Surtout, 20 des 24 attaques jihadistes sont le fait d’acteurs isolés, souvent radicalisés en ligne, et non de réseaux importés depuis l’étranger2. Sur l’ensemble de l’UE, 449 personnes ont été arrêtées pour des faits de terrorisme en 2024, la plupart en Espagne, en France, en Italie et en Allemagne1. La géographie des attaques elle-même surprend : l’Italie et la France concentrent l’essentiel des faits recensés, toutes catégories confondues1.
Europol pointe deux tendances de fond : la montée des communautés en ligne incitant à la violence, et l’implication croissante de mineurs et de jeunes dans l’extrémisme2. La menace est donc d’abord intérieure et numérique — un constat qui déplace le débat, du contrôle des frontières vers la prévention de la radicalisation en ligne. Les ressorts de cette radicalisation sont connus : précarité, sentiment d’exclusion, quête d’identité et de sens chez des individus vulnérables, le tout amplifié par la diffusion d’idéologies extrémistes sur les réseaux.
Ce que la peur fait à l’opinion
Cette menace, réelle mais circonscrite, produit un effet psychologique disproportionné. Dans les enquêtes Eurobaromètre, l’immigration demeure la première préoccupation de 40 % des Européens, avec de fortes variations nationales3. Plus parlant encore : 55 % des citoyens européens estiment que les immigrants « aggravent les problèmes de criminalité »3. Cette association, que les données factuelles ne confirment guère, structure pourtant le débat.
Le biais vise particulièrement les musulmans. Les recherches sur les attitudes européennes montrent que, à profil égal, les demandeurs musulmans sont environ 11 points de pourcentage moins acceptés que des chrétiens, et que ce biais est deux fois plus marqué chez les électeurs de droite3. La peur ne se répartit pas au hasard : elle se cristallise sur une religion. L’opinion n’est pourtant pas monolithique : une part importante des citoyens et de nombreuses organisations plaident pour une approche plus mesurée, rappelant que l’immense majorité des musulmans d’Europe n’ont aucun lien avec la violence et qu’il est injuste de les en tenir collectivement responsables. Les médias jouent un rôle d’amplificateur central dans ce mécanisme, comme le détaille le dossier sur le rôle des médias dans la perception des immigrants musulmans.
Du sentiment à la loi
De l’opinion à la décision, le pas est franchi. L’Union européenne a adopté en 2024 son pacte sur la migration et l’asile, vaste réforme du filtrage et des procédures, dont l’entrée en application est prévue en juin 20264. En décembre 2025, le Conseil et le Parlement sont allés plus loin, avec une révision du concept de « pays tiers sûr » et une première liste européenne de « pays d’origine sûrs » destinées à accélérer les rejets de demandes jugées peu fondées5.
À l’échelle nationale, le tournant est encore plus net en Scandinavie. Le Danemark et la Suède ont vu leur immigration tomber à des niveaux historiquement bas après avoir durci l’asile, le regroupement familial et les conditions de naturalisation6. Copenhague revendique depuis 2019 une politique dite « zéro réfugié », portée par une majorité de gauche, signe que le durcissement migratoire dépasse désormais le seul clivage droite-gauche6. Stockholm, soutenu par un parti anti-immigration, a introduit des incitations financières au retour volontaire6.
S’y ajoute, depuis une décennie, un arsenal sécuritaire renforcé : hausse des budgets policiers et de renseignement, présence militaire dans les lieux publics sensibles, états d’urgence ponctuels autorisant perquisitions et restrictions de libertés. Ces dispositifs rassurent une partie de l’opinion, mais soulèvent la question de l’équilibre entre sécurité et libertés individuelles, et du risque d’une surveillance vécue comme un ciblage. Ces évolutions ne découlent pas mécaniquement du terrorisme, mais elles prospèrent sur le climat de peur qu’il entretient. Le débat public glisse vers un cadre sécuritaire où immigration et menace finissent par se confondre.
L’effet boomerang sur les communautés
Le problème, c’est que cette logique peut nourrir ce qu’elle prétend combattre. À force d’être traitée en suspecte, une partie de la population musulmane se sent rejetée, et ce rejet alimente le repli. Les actes hostiles se multiplient dans plusieurs pays, et la stigmatisation pèse sur la vie quotidienne, comme l’analyse l’impact de l’islamophobie sur les communautés immigrées musulmanes et la cohésion sociale.
Or la radicalisation, telle que la décrit Europol, se nourrit précisément du sentiment d’exclusion et de la solitude numérique2. Une politique qui marginalise des millions de personnes au nom de la lutte contre quelques dizaines d’acteurs isolés prend donc le risque d’être contre-productive. C’est pourquoi de nombreux experts plaident pour distinguer fermeté contre la violence et respect des communautés, et pour miser sur l’éducation et la prévention. Le rapport des jeunes générations à cette pression est exploré dans l’influence des jeunes musulmans sur la redéfinition des identités culturelles et religieuses.
Le point d’équilibre à tenir
La question n’est pas de nier la menace : 24 attentats jihadistes en un an interdisent l’angélisme. Elle est de calibrer la réponse sur les faits plutôt que sur l’émotion. Le signal à surveiller dans les prochaines années est celui de l’application du pacte européen en juin 2026 : sécurisera-t-il sans stigmatiser, ou enfermera-t-il le débat dans le tout-sécuritaire ? L’histoire offre des repères utiles, car d’autres vagues migratoires ont déjà été perçues comme des menaces avant d’être intégrées, comme le montrent les parallèles historiques entre l’immigration musulmane et les vagues passées d’autres groupes culturels. La sécurité et l’ouverture ne s’opposent que si l’on renonce à les penser ensemble.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Le terrorisme jihadiste a-t-il augmenté en Europe ?
Selon Europol, l'UE a recensé 58 attentats en 2024, dont 24 d'inspiration jihadiste, contre 14 en 2023. C'est une hausse nette de cette catégorie, mais elle s'inscrit dans un total d'attaques en baisse, et la quasi-totalité des actes jihadistes sont le fait d'individus isolés.
La peur du terrorisme influence-t-elle vraiment l'opinion ?
Oui. L'immigration reste la première préoccupation de 40 % des Européens selon l'Eurobaromètre, et 55 % estiment que les immigrants aggravent les problèmes de criminalité. Cette association, souvent infondée statistiquement, pèse sur le vote et sur le débat public.
Cette peur a-t-elle changé les politiques migratoires ?
Nettement. L'UE a adopté en 2024 un pacte sur la migration et l'asile, applicable en juin 2026, qui durcit le filtrage. Le Danemark et la Suède ont atteint des niveaux d'immigration historiquement bas après avoir renforcé leurs règles d'asile et de regroupement familial.
Les musulmans sont-ils stigmatisés par cette dynamique ?
Le risque est documenté. Des recherches montrent que les musulmans sont environ 11 points de pourcentage moins acceptés que des chrétiens comparables, et que ce biais double chez les électeurs de droite. La rhétorique sécuritaire tend à transformer toute une communauté en suspecte.
Sources
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Europol, « European Union Terrorism Situation and Trend Report 2025 (EU TE-SAT) », Europol, 2025. https://www.europol.europa.eu/publication-events/main-reports/european-union-terrorism-situation-and-trend-report-2025-eu-te-sat ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
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Europol, « New report: major developments and trends on terrorism in Europe in 2024 », Europol, 2025. https://www.europol.europa.eu/media-press/newsroom/news/new-report-major-developments-and-trends-terrorism-in-europe-in-2024 ↩ ↩2 ↩3
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IEMed, « Public Opinion Toward Immigration, Refugees, and Identity in Europe », IEMed, 2024. https://www.iemed.org/publication/public-opinion-toward-immigration-refugees-and-identity-in-europe-a-closer-look-at-what-europeans-think-and-how-immigration-debates-have-become-so-relevant/ ↩ ↩2 ↩3
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Real Instituto Elcano, « The EU Pact on Migration and Asylum: context, challenges and limitations », Real Instituto Elcano, 2024. https://www.realinstitutoelcano.org/en/analyses/the-eu-pact-on-migration-and-asylum-context-challenges-and-limitations/ ↩
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Conseil de l’Union européenne, « Asylum policy: Council pushes ahead with EU laws on safe countries of origin and safe third countries », Consilium, 8 décembre 2025. https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2025/12/08/asylum-policy-council-pushes-ahead-with-eu-laws-on-safe-countries-of-origin-and-safe-third-countries/ ↩
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InfoMigrants, « Denmark, Sweden: Stricter immigration policies lead to historic low migration », InfoMigrants, 2025. https://www.infomigrants.net/en/post/69166/denmark-sweden-stricter-immigration-policies-lead-to-historic-low-migration ↩ ↩2 ↩3
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