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Enjeux de société · Islam

Immigration musulmane : ce que les vagues passées nous apprennent

Irlandais, Italiens, Juifs : ces immigrés jadis jugés inassimilables se sont intégrés. Ce que ces parallèles historiques éclairent du débat actuel sur l'islam.

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Archives illustrant l'arrivée d'immigrés européens au début du XXe siècle, valises et quais.
Archives illustrant l'arrivée d'immigrés européens au début du XXe siècle, valises et quais. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Entre 1850 et 1920, plus de 30 millions d'Européens émigrent : catholiques et juifs sont alors jugés inassimilables.
  2. Le nativisme d'hier visait la religion, exactement comme certains discours visent l'islam aujourd'hui.
  3. Les recherches montrent que l'intégration est réelle et mesurable, et progresse d'une génération à l'autre.
  4. Les parallèles éclairent sans gommer les spécificités du contexte musulman contemporain.

« Ils ne s’intégreront jamais. » La phrase vise aujourd’hui les musulmans. Elle visait hier les Irlandais, les Italiens, les Juifs d’Europe de l’Est. À chaque grande vague migratoire, la même prophétie a resurgi, et à chaque fois l’histoire l’a démentie. Regarder en arrière n’efface pas les défis du présent, mais offre un précieux antidote aux certitudes.

Quand les catholiques étaient les « inassimilables »

Remontons à l’âge des migrations de masse. Entre 1850 et 1920, plus de 30 millions d’Européens gagnent les États-Unis1. Parmi eux, environ quatre millions d’Italiens débarquent en plein essor du sentiment anti-catholique1. Le parallèle avec l’hostilité visant aujourd’hui les musulmans est frappant, et il est explicitement établi par les chercheurs : le nativisme américain de l’époque avait de fortes racines religieuses, et il était souvent lié à l’anti-catholicisme1.

Les arguments d’alors paraissent aujourd’hui désuets, mais ils étaient pris au sérieux. Catholicisme et judaïsme étaient perçus par les observateurs nativistes comme incompatibles avec les institutions et la culture dominantes2. L’immigration irlandaise nourrissait un sentiment anti-catholique virulent ; l’immigration juive, l’antisémitisme2. On reprochait à ces nouveaux venus leur langue, leurs coutumes, leur loyauté supposée à une autorité étrangère — le pape ou la communauté. On les soupçonnait de ne pas pouvoir, ou de ne pas vouloir, devenir vraiment américains. Les mots changent, la structure du soupçon demeure : il suffit aujourd’hui de remplacer « papiste » par « islamiste » pour retrouver une rhétorique presque identique.

Le même schéma, des cibles différentes

C’est là le premier enseignement. L’animosité contemporaine n’a rien d’inédit : elle reproduit un schéma récurrent où seul varie le groupe désigné. Les chercheurs le formulent sans détour : si les groupes religieux qui suscitent l’hostilité des populations d’accueil diffèrent selon les époques et les lieux, l’hostilité elle-même n’est pas un phénomène nouveau1. Les musulmans et les immigrés non européens ont connu ces tensions aux XXe et XXIe siècles, comme d’autres avant eux.

L’histoire française illustre ce cycle. Les travailleurs italiens et polonais du XIXe siècle, puis les Maghrébins venus reconstruire le pays après 1945, ont d’abord été stigmatisés avant de s’inscrire dans le paysage national. Les immigrés italiens du début du XXe siècle durent lutter pour faire reconnaître leur valeur, exactement comme les arrivants plus récents.

Détail révélateur : la fracture ne séparait pas seulement natifs et nouveaux venus. Aux États-Unis, les catholiques italiens se heurtaient aux catholiques irlandais déjà installés, avec qui ils partageaient la foi mais ni la langue, ni les coutumes, ni le style de dévotion1. De même, des Juifs américains anciennement arrivés redoutaient que l’afflux de Juifs d’Europe de l’Est ne ravive l’antisémitisme et ne menace leur propre statut2. La méfiance envers le nouvel arrivant traverse donc même les groupes que l’on croit homogènes. Reconnaître cette continuité ne relativise pas les difficultés présentes : cela les replace dans une trajectoire connue. La peur du nouvel arrivant, analysée dans le dossier sur la peur de l’extrémisme islamiste et les politiques d’immigration, s’inscrit dans cette longue histoire.

Ce que dit la science de l’intégration

Le deuxième enseignement est plus rassurant, et solidement établi. Les catholiques et les juifs, jadis tenus pour des groupes suspects venus d’Europe du Sud et de l’Est, se sont fondus dans le courant majoritaire au cours de la seconde moitié du XXe siècle2. L’évolution du regard porté sur ces religions tient en grande partie à cette assimilation réussie2.

Surtout, l’intégration se mesure. Une synthèse de l’institut de Stanford conclut que les craintes selon lesquelles les immigrés ne pourraient pas s’insérer sont infondées : l’assimilation est réelle et quantifiable, et avec le temps les populations immigrées finissent par ressembler aux natifs3. Les Académies nationales américaines confirment que, sur tous les indicateurs mesurables, l’intégration progresse au fil du temps, les deuxième et troisième générations se rapprochant des autres natifs4. Les enfants d’immigrés connaissent une forte mobilité ascendante par rapport à leurs parents, même si des écarts d’emploi et de statut subsistent4.

Ce constat ne se limite pas au cas américain. Une étude comparant la mobilité intergénérationnelle des immigrés dans quinze pays d’accueil confirme que les enfants d’immigrés rattrapent largement, en une ou deux générations, le niveau des populations natives — avec des écarts qui dépendent davantage du contexte économique que de l’origine culturelle5. Autrement dit, la mécanique de rattrapage est robuste, observée sur des continents et des époques variés. Cette dynamique se vérifie aussi dans les apports économiques actuels, documentés par les contributions économiques des immigrants musulmans aux économies occidentales.

Les limites du parallèle

Pour autant, l’analogie a ses bornes, et l’honnêteté commande de le dire. L’intégration n’est ni automatique ni uniforme : les recherches montrent que les trajectoires varient fortement selon les pays d’origine et persistent en partie à la deuxième génération4. Surtout, le cas musulman comporte des spécificités. En France, le débat se noue autour de la laïcité : l’interdiction du voile à l’école publique en 2004 a cristallisé des tensions sur la visibilité religieuse dans l’espace public, sans équivalent exact dans les vagues précédentes.

S’y ajoutent deux différences de taille. La couverture médiatique a changé d’échelle et de tonalité, amplifiant les stéréotypes bien au-delà de ce qu’ont connu les Italiens ou les Polonais. Et l’immigration musulmane en Europe est souvent liée à l’histoire coloniale, ce qui complique le rapport d’appartenance, comme l’explore le dossier sur l’influence des liens coloniaux dans l’immigration musulmane en Europe occidentale. Le parallèle éclaire la dynamique générale ; il ne dispense pas de traiter ces spécificités pour elles-mêmes, ce qui renvoie aux différents modèles d’intégration.

La leçon à retenir

L’histoire ne se répète pas à l’identique, mais elle rime. Elle nous apprend que l’étranger d’aujourd’hui est souvent le concitoyen de demain, et que les prophéties d’inassimilabilité se sont presque toujours trompées. Elle nous rappelle aussi que l’intégration n’a rien d’un miracle spontané : elle a réclamé du temps, des opportunités et un climat qui finit par s’apaiser. Le signal à surveiller n’est donc pas la « compatibilité » supposée d’une culture, faux débat que l’histoire a déjà tranché, mais la capacité des sociétés à offrir école, emploi et reconnaissance. Là où ces leviers fonctionnent, la diversité s’enracine, comme le montre déjà le rôle de l’immigration musulmane dans le développement urbain et la diversification culturelle.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

D'autres groupes ont-ils été jugés inassimilables avant les musulmans ?

Oui, et massivement. Aux XIXe et XXe siècles, les catholiques irlandais et italiens, puis les juifs d'Europe de l'Est, ont été perçus par les courants nativistes comme incompatibles avec la culture dominante. Ils se sont pourtant pleinement intégrés au cours du XXe siècle.

Le rejet de l'immigration musulmane est-il vraiment nouveau ?

Non. Les chercheurs soulignent que l'hostilité actuelle prolonge un schéma récurrent : seuls changent les groupes visés. Le nativisme anti-catholique d'hier reposait sur des arguments religieux très proches de ceux qu'on entend aujourd'hui à propos de l'islam.

L'histoire prouve-t-elle que l'intégration finit toujours par réussir ?

Elle montre que l'intégration est réelle et mesurable, et qu'elle progresse d'une génération à l'autre. Mais elle prend du temps, varie selon les origines et n'est jamais automatique : elle dépend des opportunités offertes et du climat d'accueil.

Le cas musulman est-il identique aux précédents ?

Pas tout à fait. Le débat se mêle à la laïcité, à la visibilité religieuse et à l'héritage colonial, et la couverture médiatique a changé d'échelle. Les parallèles éclairent la dynamique d'ensemble sans effacer ces spécificités, qu'il faut traiter pour elles-mêmes.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. NBER / S. Gagliarducci et al., « Faith and Assimilation: Italian Immigrants in the US », National Bureau of Economic Research, 2022. https://www.nber.org/system/files/working_papers/w30003/w30003.pdf 2 3 4 5

  2. The Pluralism Project (Harvard), « Catholic and Jewish Immigrants », The Pluralism Project, consulté en juin 2026. https://pluralism.org/catholic-and-jewish-immigrants 2 3 4 5

  3. Stanford Institute for Economic Policy Research, « What History Tells Us about Assimilation of Immigrants », SIEPR, 2024. https://siepr.stanford.edu/publications/policy-brief/what-history-tells-us-about-assimilation-immigrants

  4. National Academies of Sciences, « The Integration of Immigrants into American Society », National Academies Press, 2015. https://www.nationalacademies.org/read/21746/chapter/2 2 3

  5. CEPR, « Intergenerational mobility of immigrants in 15 destination countries », CEPR / VoxEU, 2024. https://cepr.org/voxeu/columns/intergenerational-mobility-immigrants-15-destination-countries

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