Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Enjeux de société · Islam

Immigration musulmane et laïcité : ce que disent les chiffres en France

Part de la population musulmane, sécularisation, intégration, laïcité : un état des lieux sobre et chiffré de l'islam dans la France de 2025, loin des slogans.

Par ISS14 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Vue d'une rue française mêlant patrimoine chrétien et présence d'une population diverse.
Vue d'une rue française mêlant patrimoine chrétien et présence d'une population diverse. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Les musulmans représentent environ 10 % de la population de France métropolitaine selon l'INSEE-INED ; les estimations vont de 8,8 % (Pew) à 10 %.
  2. La sécularisation domine : en 2019-2020, 51 % des 18-59 ans se déclaraient sans religion, contre 45 % dix ans plus tôt.
  3. La transmission religieuse reste forte dans les familles musulmanes (91 %), plus que chez les catholiques (67 %).
  4. L'intégration progresse sur le marché du travail mais bute sur des obstacles structurels documentés.
  5. Le débat public de 2025 s'est cristallisé autour du rapport du ministère de l'Intérieur sur l'islamisme et d'enquêtes IFOP contestées.

Sur l’islam en France, le bruit l’emporte souvent sur les données. Pourtant, depuis quelques années, les enquêtes officielles permettent de remplacer les impressions par des ordres de grandeur. Voici ce qu’elles disent, sans dramatiser ni minimiser.

Combien de musulmans, et selon quelle mesure

Premier écueil : la France n’enregistre pas la religion au recensement. Tout chiffre est donc une estimation, issue d’enquêtes représentatives ou de modèles démographiques. Cela explique que les fourchettes divergent. L’enquête « Trajectoires et Origines 2 » (TeO2), menée conjointement par l’INSEE et l’INED auprès de 22 000 personnes en 2019-2020, situe les musulmans à environ 10 % de la population de France métropolitaine, ce qui en fait la deuxième religion du pays1. Le centre de recherche américain Pew avance, lui, une part plus basse, autour de 8,8 %2.

L’écart entre 8,8 % et 10 % n’est pas un détail : il tient à la définition retenue — appartenance déclarée ou origine familiale —, à la prise en compte ou non des populations immigrées récentes, et au chiffre de population de référence2. Retenir un seul nombre serait trompeur ; la réalité tient dans cette fourchette. Les projections à plusieurs décennies, parfois brandies dans le débat, dépendent quant à elles de variables très incertaines — politique migratoire, flux d’asile, convergence des taux de fécondité — et doivent être lues avec une grande réserve2. Cette présence s’inscrit dans les changements démographiques liés à l’immigration musulmane que connaissent plusieurs sociétés européennes vieillissantes.

La tendance lourde : une société qui se sécularise

Le fait le plus marquant des données récentes n’est pas la progression de l’islam, mais le recul général du religieux. En 2019-2020, 51 % des personnes âgées de 18 à 59 ans en métropole se déclaraient sans religion1. La comparaison avec la première enquête TeO de 2008-2009 confirme la tendance : chez les 18-49 ans, la part des « sans religion » est passée de 45 % à 53 % en une décennie1. La France, dans son ensemble, croit de moins en moins.

Cette sécularisation n’est pas uniforme. La désaffiliation religieuse touche 58 % des personnes sans ascendance migratoire, mais seulement 19 % des immigrés arrivés après 16 ans et 26 % des descendants de deux parents immigrés1. Surtout, la transmission diffère fortement selon les confessions : 91 % des personnes élevées dans une famille musulmane suivent la religion de leurs parents, contre 84 % chez les juifs, mais 67 % seulement chez les catholiques1. Autrement dit, l’héritage catholique se transmet de moins en moins, tandis que l’islam se maintient mieux d’une génération à l’autre. C’est cette double dynamique qui modifie lentement le paysage religieux, davantage que les seuls flux migratoires.

Liens coloniaux, immigration et marché du travail

La présence musulmane en France découle largement de vagues migratoires anciennes, en provenance pour l’essentiel des ex-colonies. Cet héritage continue de peser, comme le montrent les travaux sur l’influence des liens coloniaux dans l’immigration musulmane. En 2024, la France a admis 301 000 nouveaux migrants permanents selon l’OCDE3.

Sur l’intégration économique, les signaux sont contrastés mais plutôt orientés à la hausse. D’après l’édition 2025 des Perspectives des migrations internationales de l’OCDE, 67 % des arrivants récents occupaient un emploi après cinq ans en 2024, contre 61 % en 20193. Le tableau se complique à la deuxième génération. Les recherches européennes montrent que les descendants d’immigrés sont en moyenne plus jeunes et moins diplômés que les enfants de natifs, ce qui explique en partie leur concentration dans des emplois peu qualifiés — mais pas entièrement : des barrières structurelles continuent de peser sur leur taux d’emploi, indépendamment du niveau de diplôme4. L’OCDE relève par ailleurs que la France, comme l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne, a tardé à adapter son système éducatif à la réalité des populations immigrées, et qu’elle a récemment durci ses exigences d’intégration — examen supplémentaire, maîtrise renforcée de la langue — pour l’accès aux titres de séjour pluriannuels et à la naturalisation3. Ces difficultés coexistent avec des apports réels, documentés par les analyses sur les contributions économiques des immigrants musulmans.

Laïcité, islamisme et débat public de 2025

L’année 2025 a fait remonter ces questions au premier plan, sur deux terrains distincts qu’il importe de ne pas confondre. D’un côté, un rapport du ministère de l’Intérieur intitulé « Frères musulmans et islamisme politique en France », commandé par Gérald Darmanin puis déclassifié par Bruno Retailleau, a décrit une stratégie d’« entrisme » : une démarche discrète visant à infiltrer institutions publiques, écoles et collectivités locales, que le document distingue explicitement du séparatisme et de la pratique religieuse ordinaire5. De l’autre, des enquêtes d’opinion — comme celle de l’IFOP de novembre 2025 — ont avancé des chiffres élevés sur l’adhésion à certaines positions « islamistes » et à l’application de la charia6.

Dans le détail, l’enquête IFOP affirme que 38 % des musulmans approuveraient tout ou partie de positions qualifiées d’« islamistes » en 2025, soit le double de la proportion partageant des positions « intégristes » mesurée en 1998 (19 %)6. Sur le terrain du « séparatisme de genre », elle indique que 43 % refuseraient au moins une forme de contact avec l’autre sexe, et que 46 % estimeraient que la loi islamique devrait s’appliquer dans le pays où ils vivent, dont 15 % « intégralement »6.

Ces sondages doivent être maniés avec prudence. Leur méthodologie et leur formulation sont régulièrement contestées par des chercheurs, qui soulignent que des résultats spectaculaires servent parfois davantage à alimenter l’inquiétude qu’à éclairer, d’autant que les catégories employées — « islamiste », « intégriste » — recouvrent des réalités floues2. Une affirmation déclarative n’équivaut pas à un comportement, et la moyenne masque la diversité d’une population de plusieurs millions de personnes. Quant à la loi « séparatisme » de 2021, un rapport sénatorial en a jugé le bilan « très loin d’être concluant », estimant notamment hors de portée l’objectif de former 100 % des agents publics à la laïcité d’ici fin 20255. Le sujet reste donc largement un chantier ouvert, où le dialogue compte, comme le rappellent les travaux sur le rôle du dialogue interreligieux.

Ce qu’il faudra regarder

Trois indicateurs mériteront d’être suivis dans les prochaines années, parce qu’ils trancheront les débats mieux que les polémiques. D’abord, la prochaine vague de l’enquête TeO, qui dira si la transmission religieuse dans les familles musulmanes s’érode à son tour, comme le laissent entrevoir certains signaux chez les jeunes générations. Ensuite, les courbes d’emploi et de diplôme des descendants d’immigrés : c’est là que se joue l’intégration concrète, bien plus que dans les symboles. Enfin, la capacité des pouvoirs publics à distinguer nettement deux réalités que le débat tend à fusionner — d’un côté une religion ordinaire pratiquée par des millions de citoyens, de l’autre un militantisme politique minoritaire. C’est à cette condition que la France pourra discuter de sa laïcité sur des faits plutôt que sur des peurs.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle est la part de musulmans dans la population française ?

Les estimations convergent autour de 8,8 % à 10 %. L'enquête INSEE-INED « Trajectoires et Origines 2 » donne environ 10 % en France métropolitaine, le centre Pew 8,8 %. Faute de statistiques religieuses au recensement, ces chiffres restent des estimations issues d'enquêtes représentatives.

La France se déchristianise-t-elle ou s'islamise-t-elle ?

Les deux dynamiques coexistent, mais la sécularisation domine nettement. En 2019-2020, 51 % des 18-59 ans se déclaraient sans religion, une part en hausse continue. La transmission religieuse recule chez les catholiques alors qu'elle reste forte dans les familles musulmanes.

L'intégration des immigrés musulmans progresse-t-elle ?

Les indicateurs d'emploi s'améliorent : 67 % des arrivants récents avaient un travail après cinq ans en 2024, contre 61 % en 2019. Des obstacles structurels persistent toutefois pour les descendants d'immigrés, qui restent surreprésentés dans les emplois peu qualifiés.

Que disait le rapport de 2025 sur l'islamisme ?

Publié en mai 2025 par le ministère de l'Intérieur, le rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France » décrit une stratégie d'« entrisme » visant à infiltrer institutions, écoles et collectivités. Il distingue cet activisme minoritaire de la pratique religieuse ordinaire.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. INSEE-INED, « Religious diversity in France: intergenerational transmissions and practices by origins », Insee Références — Immigrés et descendants d’immigrés, 2023. https://www.insee.fr/en/statistiques/7342918?sommaire=7344042 2 3 4 5

  2. Factually, « What is the current Muslim population percentage in France? », Factually, 2025. https://factually.co/fact-checks/society/france-muslim-population-percentage-2025-001f23 2 3 4

  3. OCDE, « International Migration Outlook 2025 — France », OECD, novembre 2025. https://www.oecd.org/en/publications/international-migration-outlook-2025_ae26c893-en/full-report/france_4863c606.html 2 3

  4. CEPR, « The labour market disparities of second-generation immigrants », VoxEU / CEPR, 2025. https://cepr.org/voxeu/columns/labour-market-disparities-second-generation-immigrants

  5. Strategy International, « An Analysis of the French Ministry of Interior’s Report ‘Frères musulmans et islamisme politique en France’ », Strategy International, 5 juin 2025. https://strategyinternational.org/2025/06/05/publication182/ 2

  6. IFOP, « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France », Ifop, 18 novembre 2025. https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2025/11/analyse_ifop_2025.11.18.pdf 2 3

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail