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Enjeux de société · Islam

Contrer la radicalisation sans sacrifier les libertés civiles

Prévention, désengagement, surveillance : comment les démocraties tentent de freiner l'extrémisme violent sans transformer les musulmans en « communauté suspecte ».

Par ISS11 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Travailleurs sociaux et habitants réunis autour d'une table dans un centre communautaire urbain pour un programme de prévention.
Travailleurs sociaux et habitants réunis autour d'une table dans un centre communautaire urbain pour un programme de prévention. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Au Royaume-Uni, le programme Prevent a enregistré 8 778 signalements en 2024-2025, dont seulement 10 % liés à l'extrémisme islamiste, loin derrière l'extrême droite.
  2. Les approches dites « douces », comme le modèle danois d'Aarhus, misent sur l'inclusion, le mentorat et la confiance plutôt que sur la seule répression.
  3. Les organes des droits humains alertent : une prévention centrée sur l'islam risque de transformer une population entière en « communauté suspecte ».
  4. Le consensus académique récent plaide pour des dispositifs évalués, transparents et fondés sur la santé publique plutôt que sur le seul renseignement.

Un adolescent décroche du lycée, s’isole, bascule en quelques mois dans un univers en ligne saturé de discours de haine. Faut-il le signaler à la police, le confier à un travailleur social, ou les deux ? Cette question, banale et redoutable, résume tout le dilemme des démocraties : comment freiner l’extrémisme violent sans traiter en suspects des millions de citoyens au seul motif de leur foi ? Entre surveillance et inclusion, la réponse oscille — et les données récentes invitent à la nuance plus qu’à l’alarme.

Ce que disent vraiment les chiffres

Le débat public confond souvent radicalisation et islam. Les statistiques officielles racontent une autre histoire. Au Royaume-Uni, le programme Prevent — pilier de la prévention britannique — a enregistré 8 778 signalements sur l’année close en mars 2025, en hausse de 27 % et au plus haut depuis la création du dispositif en 20151. Or, sur ce total, l’extrémisme islamiste ne représente que 870 cas, soit 10 %, derrière l’extrême droite (1 798 cas, 21 %)1. La radicalisation est un risque transversal, pas le monopole d’une religion.

Ces données nuancent une perception largement façonnée par le traitement médiatique des attentats, comme l’explore notre analyse du rôle des médias dans la perception des immigrants musulmans. Elles montrent aussi un dispositif plus sélectif : 26 % des signalements pour extrémisme islamiste ont été pris en charge par le volet d’accompagnement Channel en 2024-2025, contre 13 % l’année précédente1. Le filtre se resserre, signe que la majorité des alertes ne relèvent pas d’une menace avérée.

La tentation sécuritaire et son revers

La surveillance reste un outil légitime face à des menaces réelles. Mais lorsqu’elle cible une population entière, elle se retourne contre son objectif. Plusieurs organes de défense des droits humains alertent : des politiques antiterroristes focalisées sur l’islam ont contribué à une « sécuritisation » des identités musulmanes, poussant élèves et familles à se sentir traités comme des « terroristes potentiels » au sein d’une « communauté suspecte »2.

Le programme Prevent a cristallisé ces critiques. Une étude publiée en 2025 dans une revue européenne de recherche sur la sécurité juge que sa focalisation étroite sur les musulmans et sa politisation ont fragilisé à la fois son efficacité et sa légitimité auprès des acteurs de terrain3. Les chercheurs y plaident pour un changement de paradigme : abandonner le prisme du renseignement au profit d’un modèle inspiré de la santé publique, où la prévention se pense comme un soin précoce plutôt qu’une traque. Cette défiance n’est pas anecdotique : elle nourrit le sentiment d’exclusion que documente notre dossier sur l’impact de l’islamophobie sur la cohésion sociale.

Le pari de l’inclusion : le modèle d’Aarhus

À rebours de la logique répressive, une ville danoise est devenue une référence mondiale. Le « modèle d’Aarhus » repose sur un principe simple : réintégrer plutôt que condamner4. La municipalité propose conseil, mentorat et programmes de sortie aux personnes radicalisées, y compris à des combattants revenus de Syrie, en mobilisant familles, réseaux communautaires, travailleurs sociaux et enseignants5.

Les résultats ont marqué les esprits. Alors que 31 personnes avaient quitté Aarhus pour combattre en Syrie en 2013, ce nombre est tombé à une seule en 2014 et trois en 20154. Le dispositif fonctionne, soulignent ses promoteurs, parce qu’il a recréé la confiance entre les autorités et l’environnement social où évoluent les individus à risque5. La logique rejoint celle des modèles d’intégration les plus aboutis : on ne sécurise pas une société contre elle-même, on l’inclut. Le modèle a toutefois ses détracteurs, qui le jugent « dangereux » et trop « doux » — un débat ravivé après les fusillades de Copenhague en février 20154. Preuve qu’aucune approche ne dispense d’un volet répressif pour les menaces imminentes.

Évaluer, la grande lacune

Soft ou dure, une stratégie ne vaut que si on mesure ses effets. C’est précisément le point aveugle du secteur. La plupart des travaux se sont concentrés sur le Royaume-Uni, laissant le reste de l’Europe dans l’ombre2. Pour combler ce vide, RAND Europe a développé une boîte à outils d’évaluation en ligne, nourrie par l’apport de plus de 150 experts du monde entier6.

Les recommandations issues de la recherche convergent vers le terrain plutôt que vers le tout-sécuritaire. RAND préconise d’aider les parents à repérer les signes de basculement, de délivrer des messages de désengagement « au bon moment et au bon endroit », et d’organiser des actions éducatives ancrées dans les quartiers7. Les institutions religieuses modérées jouent ici un rôle de premier plan, comme le montre notre étude sur le rôle des institutions religieuses dans l’intégration : elles offrent des espaces de parole qui détournent des discours extrêmes plus sûrement qu’une caméra.

Un équilibre à tenir

La leçon des données récentes est double. D’un côté, la menace existe et justifie des outils ciblés ; de l’autre, une réponse mal calibrée fabrique la défiance qu’elle prétend dissoudre. Les démocraties qui réussissent semblent partager trois traits : elles distinguent la menace réelle du soupçon de masse, elles associent les communautés au lieu de les surveiller en bloc, et elles évaluent leurs programmes au lieu de les multiplier à l’aveugle.

La crainte de l’extrémisme continuera de peser sur le débat, comme l’analyse notre dossier sur la peur de l’extrémisme islamiste et l’opinion publique. Le signal à surveiller n’est pas tant le nombre de signalements que leur qualité : un dispositif qui multiplie les alertes sans menace réelle ne protège pas mieux — il use la confiance, ce capital sans lequel aucune prévention ne tient.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle part de la radicalisation est liée à l'islamisme ?

Au Royaume-Uni, sur les 8 778 signalements au programme Prevent en 2024-2025, seuls 10 % concernaient l'extrémisme islamiste, contre 21 % pour l'extrême droite. Ces chiffres rappellent que la radicalisation n'est pas un phénomène propre à une religion, mais un risque transversal aux idéologies.

Qu'est-ce que le modèle d'Aarhus ?

C'est une approche danoise de prévention fondée sur l'inclusion plutôt que la condamnation. La ville d'Aarhus propose mentorat, accompagnement psychologique et aide à la réinsertion, en associant familles, travailleurs sociaux et enseignants. Le dispositif vise à recréer la confiance entre autorités et personnes à risque.

Pourquoi parle-t-on de « communauté suspecte » ?

Des organes de défense des droits humains constatent que des politiques antiterroristes centrées sur l'islam conduisent des familles et des élèves musulmans à se sentir traités comme des « terroristes potentiels ». Cette stigmatisation peut éroder la confiance et, paradoxalement, nuire à la prévention elle-même.

Les programmes de déradicalisation sont-ils efficaces ?

L'évaluation reste un point faible : peu de dispositifs ont fait l'objet d'études rigoureuses. RAND Europe a développé une boîte à outils, avec plus de 150 experts, pour combler ce manque. Le consensus émergent privilégie des programmes transparents, mesurables et inspirés de la santé publique.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Home Office, « Individuals referred to and supported through the Prevent Programme, April 2024 to March 2025 », GOV.UK, 2025. https://www.gov.uk/government/statistics/individuals-referred-to-prevent-to-march-2025/individuals-referred-to-and-supported-through-the-prevent-programme-april-2024-to-march-2025 2 3

  2. ENAR, « Impact of the counter-terrorism and counter-radicalisation measures on Muslim communities », Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR). https://www.ohchr.org/sites/default/files/Documents/Issues/Religion/Islamophobia-AntiMuslim/Civil%20Society%20or%20Individuals/ENAR.pdf 2

  3. « The Politicisation of the UK’s Prevent Counterterrorism Programme and why Adopting a New Public Health Model is Required », European Journal for Security Research, 2025. https://link.springer.com/article/10.1007/s41125-025-00108-1

  4. « Denmark De-Radicalization Program Aims to Reintegrate, Not Condemn », NBC News, 2015. https://www.nbcnews.com/storyline/isis-terror/denmark-de-radicalization-n355346 2 3

  5. « Aarhus model: Prevention of Radicalisation and Discrimination in Aarhus », Commission européenne — Radicalisation Awareness Network, 2024. https://home-affairs.ec.europa.eu/networks/radicalisation-awareness-network-ran/collection-inspiring-practices/ran-practices/aarhus-model-prevention-radicalisation-and-discrimination-aarhus_en 2

  6. « Focus on Preventing and Countering Violent Extremism », RAND Europe. https://www.rand.org/randeurope/research/preventing-countering-violent-extremism.html

  7. « Violent Extremism in America: Interviews with Former Extremists and Their Families on Radicalization and Deradicalization », RAND Corporation. https://www.rand.org/pubs/research_reports/RRA1071-1.html

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