Technologies agricoles : nourrir le monde de demain
Agriculture de précision, IA, riz édité au CRISPR : ces technologies peuvent-elles nourrir le monde, alors que 673 millions de personnes souffrent de la faim ?

À retenir
- Entre 638 et 720 millions de personnes ont souffert de la faim en 2024, soit 8,2 % de l'humanité selon le rapport SOFI 2025.
- L'agriculture de précision, fondée sur GPS, drones et capteurs, augmente les rendements de 20 à 30 % tout en réduisant le gaspillage d'intrants.
- Le CRISPR accélère la création de variétés résistantes à la sécheresse : l'Inde a approuvé ses premières lignées de riz éditées en 2025.
- L'accès inégal à ces outils crée une fracture numérique agricole qui menace de creuser les écarts entre pays riches et pauvres.
Un capteur planté dans la terre mesure l’humidité au gramme près. Un drone repère, depuis le ciel, le carré de champ qui jaunit avant que l’œil humain ne le voie. À l’autre bout de la chaîne, un riz modifié au laboratoire survit à une sécheresse qui aurait ruiné la récolte. La révolution agricole en cours est silencieuse, numérique et génétique — et elle se joue alors que 673 millions de personnes ont encore faim.
La faim recule, mais l’inégalité se creuse
Le contexte donne la mesure de l’enjeu. Selon le rapport annuel SOFI 2025, publié par cinq agences des Nations unies, entre 638 et 720 millions de personnes ont souffert de la faim en 2024, soit un point médian de 673 millions, l’équivalent de 8,2 % de l’humanité1. Le chiffre recule — 15 millions de personnes de moins qu’en 2023 — mais le progrès est très inégalement réparti1.
Car la géographie de la faim se durcit. Tandis que l’Asie du Sud et l’Amérique latine s’améliorent nettement, 20 % de la population africaine et 12,7 % des habitants de l’Asie occidentale restent en situation de faim, une part en hausse régulière1. À plus large échelle, 2,3 milliards de personnes connaissaient une insécurité alimentaire modérée ou grave en 20241. La technologie n’est donc pas un luxe : elle est l’un des leviers d’une bataille qui stagne là où elle devrait avancer.
L’agriculture de précision change la donne
C’est dans ce paysage que les nouvelles technologies promettent un saut de productivité. L’agriculture de précision — combinaison de GPS, de drones et de capteurs connectés (IoT) — permet d’augmenter les rendements de 20 à 30 % tout en réduisant le gaspillage d’intrants de 40 à 60 %2. Ces gains sont confirmés par la recherche, qui souligne le rôle des technologies modernes dans l’amélioration de la productivité et de l’efficacité d’usage des terres3. Concrètement, l’eau, l’engrais et les pesticides ne sont plus épandus à l’aveugle, mais dosés parcelle par parcelle.
L’intelligence artificielle démultiplie cette logique. Selon le centre de réflexion américain CSIS, l’IA appliquée à l’agriculture de précision peut réduire sensiblement la consommation d’eau et d’engrais tout en augmentant les rendements et la durabilité2. Prévision des récoltes en temps réel, détection précoce des maladies, automatisation de la gestion des cultures : les usages se multiplient. La FAO elle-même a engagé une « feuille de route pour l’agriculture numérique et l’IA » et modernise ses écoles de terrain avec des outils numériques4. Cette montée en puissance de l’IA dans un domaine vital recoupe les enjeux que nous analysons à propos de l’impact de l’IA sur la sécurité nationale.
Le CRISPR, accélérateur génétique
L’autre front est génétique. L’édition du génome par CRISPR/Cas est devenue un outil robuste pour développer des cultures aux rendements améliorés, plus tolérantes au stress et à la valeur nutritionnelle renforcée5. Surtout, elle réduit drastiquement le temps nécessaire pour créer de nouvelles variétés, par rapport à la sélection conventionnelle, longue et complexe5.
L’année 2025 a marqué un tournant : l’Inde a approuvé ses premières variétés de riz éditées au génome, développées sans ADN étranger6. La variété Pusa Rice DST1, conçue par l’IARI, vise une meilleure tolérance à la sécheresse et au sel ; en désactivant un gène qui freine la résistance au stress, les chercheurs ont obtenu des plants à la densité de stomates réduite et à la consommation d’eau moindre, avec des rendements significativement supérieurs en conditions de sécheresse et de salinité6. Ces avancées s’inscrivent dans une vague de progrès du CRISPR sur les cultures vivrières documentée par la littérature scientifique7. Pour des régions exposées au réchauffement, l’enjeu est considérable. Cette dynamique d’innovation se retrouve dans le développement de la technologie agricole chinoise et dans le rôle du Brésil dans la sécurité alimentaire mondiale, deux puissances agricoles qui misent sur la science pour peser sur les marchés.
La fracture numérique du champ
Reste le revers de la médaille. Ces technologies ont un coût d’entrée élevé, et tous les agriculteurs ne peuvent y accéder. Pour de nombreux petits producteurs, surtout dans les pays en développement, investir dans des équipements sophistiqués ou des logiciels avancés demeure prohibitif. Le risque est clair : creuser le fossé entre les exploitations dotées de capitaux et celles qui en sont privées, et donc aggraver les inégalités au lieu de les réduire.
La formation constitue un second obstacle. Tirer parti d’outils numériques ou de systèmes automatisés suppose des compétences techniques que beaucoup d’exploitants n’ont pas, d’où la nécessité de programmes d’accompagnement. S’y ajoute une vulnérabilité nouvelle : la dépendance accrue à des systèmes connectés expose les exploitations et la chaîne d’approvisionnement à des cyberattaques. La sécurité alimentaire rejoint ici les questions de souveraineté technologique que soulève la biologie synthétique pour la sécurité mondiale, où l’innovation crée autant d’opportunités que de risques.
Durabilité : produire mieux, pas seulement plus
L’apport des nouvelles technologies ne se limite pas au volume produit. L’agriculture conventionnelle, souvent associée à un usage excessif d’engrais et de pesticides, dégrade les sols et pollue les eaux. L’agriculture de précision inverse en partie cette tendance en ciblant l’application des intrants : en surveillant les niveaux de nutriments du sol, l’agriculteur n’applique que le strict nécessaire, limitant le ruissellement et la contamination des cours d’eau.
Certaines innovations soutiennent même la régénération des sols. Les pratiques d’agriculture régénérative — rotation des cultures, couvert végétal — sont désormais appuyées par des outils numériques qui suivent la santé du sol et optimisent les itinéraires culturaux. Au-delà de la fertilité, ces approches contribuent à séquestrer le carbone, faisant du champ un acteur, et non plus seulement une victime, de la lutte climatique. C’est cette double exigence — produire davantage et plus proprement — qui définit la sécurité alimentaire du XXIe siècle.
Le vrai défi n’est pas la machine, mais le partage
Les outils existent et fonctionnent : les rendements grimpent, les variétés s’adaptent, les ressources se ménagent. Le verrou n’est plus technique mais politique et social. Tant que l’accès à ces innovations restera réservé aux exploitations les mieux dotées, la promesse d’une sécurité alimentaire mondiale demeurera partielle.
Le signal à surveiller est celui de la diffusion. Les variétés éditées vont-elles atteindre les petits riziculteurs d’Asie et d’Afrique, ou rester l’apanage des grands bassins agro-industriels ? Les feuilles de route numériques de la FAO se traduiront-elles en équipements concrets sur le terrain ? La réponse décidera si la révolution agricole en cours nourrit réellement les 512 millions de personnes qui, faute d’action, pourraient rester chroniquement sous-alimentées d’ici 20301.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'agriculture de précision ?
C'est une méthode qui s'appuie sur le GPS, les drones, les capteurs connectés et l'analyse de données pour ajuster au plus près les apports d'eau, d'engrais et de pesticides. Elle permet d'augmenter les rendements de 20 à 30 % tout en réduisant fortement le gaspillage d'intrants et l'impact environnemental.
Combien de personnes souffrent de la faim dans le monde ?
Selon le rapport SOFI 2025 des agences de l'ONU, entre 638 et 720 millions de personnes étaient touchées par la faim en 2024, avec un point médian de 673 millions, soit 8,2 % de la population mondiale. Le chiffre recule globalement mais augmente en Afrique et en Asie occidentale.
Le CRISPR peut-il améliorer la sécurité alimentaire ?
L'édition génomique CRISPR permet de créer rapidement des variétés plus résistantes à la sécheresse, au sel et aux maladies. En 2025, l'Inde a approuvé ses premières variétés de riz éditées, conçues sans ADN étranger, avec des rendements supérieurs en conditions de stress hydrique et salin.
Quels sont les risques de ces nouvelles technologies ?
Le principal risque est l'inégalité d'accès : les outils numériques et biotechnologiques restent coûteux et exigent des compétences techniques. Sans politiques inclusives, ils pourraient creuser la fracture entre grandes exploitations et petits producteurs, notamment dans les pays en développement, au lieu de la réduire.
Sources
-
FAO, FIDA, OMS, UNICEF et PAM, « Hunger declines globally, but rises in Africa and western Asia: UN report (SOFI 2025) », FAO, 28 juillet 2025. https://www.fao.org/newsroom/detail/global-hunger-declines—but-rises-in-africa-and-western-asia—un-report/en ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5
-
CSIS, « AI & Global Food Security: A Focus on Precision Agriculture », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/analysis/ai-global-food-security-focus-precision-agriculture ↩ ↩2
-
« The role of modern agricultural technologies in improving agricultural productivity and land use efficiency », Frontiers in Plant Science, 2025. https://www.frontiersin.org/journals/plant-science/articles/10.3389/fpls.2025.1675657/full ↩
-
FAO, « Transforming Agrifood Systems Through Artificial Intelligence, Data Science and High-Performance Computing », FAO, 2025. https://www.fao.org/partnerships/academia/news/news-detail/transforming-agrifood-systems-through-artificial-intelligence—data-science-and-high-performance-computing/en ↩
-
« Editorial: Gene editing to achieve Zero Hunger », Frontiers in Genome Editing / PMC, 2025. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC12350413/ ↩ ↩2
-
« India approves first genome-edited rice varieties », Nature, 2025. https://www.nature.com/articles/d44151-025-00078-2 ↩ ↩2
-
« Recent advances of CRISPR-based genome editing for enhancing staple crops », Frontiers in Plant Science, 2025. https://www.frontiersin.org/journals/plant-science/articles/10.3389/fpls.2024.1478398/full ↩
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


