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L'impact de l'IA sur la sécurité nationale : armes, espions et libertés

Drones autonomes en Ukraine, surveillance par IA, deepfakes électoraux : comment l'intelligence artificielle redéfinit la sécurité nationale et ses dilemmes en 2026.

Par ISS13 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Salle de commandement militaire avec écrans d'analyse de données et flux de drones pilotés par IA.
Salle de commandement militaire avec écrans d'analyse de données et flux de drones pilotés par IA. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En Ukraine, la navigation autonome fait grimper le taux de réussite des frappes de drones de 10-20 % à 70-80 %.
  2. Le Pentagone a demandé 13,4 milliards de dollars pour les systèmes autonomes au budget 2026.
  3. La surveillance par reconnaissance faciale s'étend, avec des taux d'erreur plus élevés pour les femmes et les minorités.
  4. Les deepfakes ont contribué à l'annulation de la présidentielle roumaine de 2024.

Un drone qui décide seul du moment de frapper. Un visage reconnu dans une foule en une fraction de seconde. Une vidéo truquée qui fait basculer une élection. L’intelligence artificielle n’est plus un outil d’appoint pour les appareils de sécurité : elle en redéfinit les règles, les armes et les dilemmes. En 2026, la question n’est plus de savoir si l’IA transforme la sécurité nationale, mais à quel prix pour le droit et les libertés.

Le champ de bataille apprend à se passer de l’homme

C’est en Ukraine que la mutation est la plus brutale. La guerre des drones y a basculé dans l’autonomie : la navigation pilotée par IA fait passer le taux de réussite d’une frappe d’environ 10 à 20 % à 70 ou 80 %1. Un saut d’efficacité qui change tout, et précipite une course aux armements où la Russie cherche à retirer purement et simplement l’opérateur humain de la boucle1.

Cette accélération nourrit un débat éthique central, celui du « contrôle humain significatif ». Autoriser une mission n’équivaut pas à contrôler la phase terminale d’une attaque : quand l’IA gère le verrouillage de la cible et l’impact, le rôle humain se réduit à une approbation de principe1. Le Comité international de la Croix-Rouge s’oppose frontalement aux systèmes létaux échappant à ce contrôle, y voyant une atteinte aux principes de distinction et de proportionnalité du droit humanitaire1. Ce glissement vers l’automatisation du tir est au cœur de la réflexion sur l’IA et la supériorité militaire.

Une course entre grandes puissances

Derrière le terrain, une compétition stratégique fait rage. Le département américain de la Défense a demandé 13,4 milliards de dollars pour les armes et systèmes autonomes dans son budget 2026, drones inclus2. En face, la Chine impressionne : en janvier 2026, l’Armée populaire de libération a diffusé une démonstration où un seul soldat pilotait une formation de 200 drones autonomes3. Le Pentagone redoute de ne pouvoir égaler ni la vitesse ni l’échelle de production chinoise3.

Cette rivalité ne porte pas que sur les capacités, mais sur les normes. Pour des analystes du centre CNAS, les États-Unis devraient fixer les standards de l’IA militaire plutôt que de les subir4. La gouvernance, pourtant, vacille : peu après son entrée en fonction en 2025, Donald Trump a abrogé le décret de Joe Biden de 2023 sur une IA « sûre et digne de confiance », avant de publier un plan d’action affirmant la volonté américaine de « consolider sa position de leader mondial »3. Pendant ce temps, l’Autriche et une trentaine d’États coparrainaient une résolution de l’ONU alertant sur les défis « humanitaires, juridiques, sécuritaires et éthiques » des armes autonomes3. Cette transformation des doctrines rejoint notre dossier sur la façon dont l’IA refond les paradigmes de sécurité nationale.

Surveiller : l’efficacité contre les libertés

À l’intérieur des frontières, l’IA a fait de la surveillance une industrie. La reconnaissance faciale permet d’identifier un individu dans une foule en quelques secondes, une capacité que les agences déploient massivement. Aux États-Unis, à partir de septembre 2025, des systèmes de reconnaissance faciale ont été ouverts à des services gouvernementaux, dont la division renseignement de la police aux frontières, pour identifier rapidement des suspects5.

L’IA sert aussi en amont : croiser des données issues de multiples bases pour repérer des comportements suspects, ou analyser les communications électroniques afin de détecter les signaux faibles d’une attaque en préparation. L’approche est proactive, mais sa puissance même appelle une gestion rigoureuse, sous peine d’erreurs d’identification aux conséquences graves. L’efficacité a un revers documenté. Les études montrent que les taux de faux positifs sont nettement plus élevés pour les femmes et les personnes de couleur : les défauts des caméras, mal calibrées pour les peaux sombres, se trouvent « cuits » dans les modèles, perpétuant les inégalités du système judiciaire5. À cela s’ajoute la question de la responsabilité : si un système désigne à tort un innocent, qui en répond ? Les défenseurs des libertés dénoncent une surveillance biométrique de masse, sans consentement, aux taux d’erreur préoccupants5. L’arbitrage entre sécurité et vie privée n’est plus théorique : il se joue caméra par caméra.

Le front invisible de l’information

La sécurité nationale se joue aussi sur les écrans. L’IA générative a fait exploser la désinformation : au premier trimestre 2025, les incidents de deepfakes ont dépassé le total de toute l’année 2024, et plus de la moitié des contenus du web seraient désormais générés par IA6. L’effet sur les démocraties est tangible. En 2024, la Cour constitutionnelle roumaine a annulé la présidentielle après une campagne mêlant deepfakes, bots et influenceurs rémunérés, attribuée à une ingérence étrangère6. En 2025, des images générées par IA ont circulé sans étiquette lors de la présidentielle polonaise6.

Ces opérations relèvent d’une guerre de l’information où le renseignement joue un rôle clé, comme l’analyse notre dossier sur l’IA et les cyberconflits. Les services russes, par exemple, exploitent des plateformes d’IA pour surveiller les réseaux sociaux et diffuser des narratifs hostiles6. La frontière entre information authentique et manipulation s’efface — un enjeu détaillé dans notre étude de l’influence de l’IA sur les opérations médiatiques.

Le signal à surveiller

L’IA offre aux États des outils inédits pour anticiper et répondre aux menaces ; elle leur tend aussi un miroir inquiétant, où l’efficacité se paie en libertés et la puissance en garde-fous abandonnés. Le véritable indicateur des prochaines années ne sera ni le budget des drones ni la taille des essaims, mais la capacité des démocraties à fixer des règles — sur le contrôle humain des armes, sur l’usage de la biométrie, sur l’authenticité de l’information — avant que la technologie ne les impose à leur place. Faute de quoi, c’est la sécurité nationale elle-même qui finira par menacer ce qu’elle prétend protéger : la confiance des citoyens dans leurs institutions.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Comment l'IA change-t-elle la guerre aujourd'hui ?

Elle automatise des fonctions clés : ciblage, navigation, analyse du renseignement. En Ukraine, des drones à navigation autonome atteignent leur cible bien plus souvent que les modèles pilotés. L'IA accélère aussi le traitement des données de surveillance et la coordination d'essaims de drones, transformant la vitesse et l'échelle des opérations.

Qu'est-ce qu'une arme létale autonome ?

C'est un système capable de sélectionner et d'engager une cible sans intervention humaine directe. Le débat porte sur le « contrôle humain significatif » : autoriser une mission n'équivaut pas à décider d'un tir. Le Comité international de la Croix-Rouge s'oppose aux systèmes échappant à ce contrôle, au nom du droit humanitaire.

Pourquoi la reconnaissance faciale inquiète-t-elle ?

Parce qu'elle permet une surveillance de masse sans consentement et présente des biais : les taux de faux positifs sont plus élevés pour les femmes et les personnes de couleur. Mal calibrée, elle peut désigner à tort un innocent, posant la question de la responsabilité et de l'érosion des libertés fondamentales.

Les deepfakes menacent-ils vraiment les démocraties ?

Oui, concrètement. En 2024, une campagne de désinformation mêlant deepfakes et bots a conduit la Cour constitutionnelle roumaine à annuler la présidentielle. Au premier trimestre 2025, les incidents de deepfakes ont dépassé le total de toute l'année 2024, brouillant la frontière entre information authentique et manipulation.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. IEEE Spectrum, « How Autonomous Drone Warfare Is Emerging in Ukraine », IEEE Spectrum, 2025. https://spectrum.ieee.org/autonomous-drone-warfare 2 3 4

  2. The Cipher Brief, « AI, Autonomous Weapons, and the Pentagon’s $55 Billion Bet on Future War », The Cipher Brief, 2025. https://www.thecipherbrief.com/ai-autonomous-weapons-and-the-pentagons-55-billion-bet-on-future-war

  3. Vision of Humanity, « How AI is rewriting the rules of modern warfare », Vision of Humanity (Institute for Economics & Peace), 2026. https://www.visionofhumanity.org/how-ai-is-rewriting-the-rules-of-modern-warfare/ 2 3 4

  4. CNAS, « To Compete with China on Military AI, U.S. Should Set the Standards », Center for a New American Security, novembre 2025. https://www.cnas.org/publications/commentary/to-compete-with-china-on-military-ai-u-s-should-set-the-standards

  5. is4.ai, « Top 10 Government Surveillance Technologies 2025: Privacy & Facial Recognition », is4.ai, 2025. https://is4.ai/blog/our-blog-1/top-10-government-surveillance-ai-privacy-facial-recognition-2025-156 2 3

  6. Foreign Affairs, « AI Is Supercharging Disinformation Warfare », Foreign Affairs, 2025. https://www.foreignaffairs.com/united-states/artificial-intelligence-supercharging-disinformation-warfare 2 3 4

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