Un an après l'opération Sindoor : la « nouvelle normalité » nucléaire en Asie du Sud
Un an après la guerre de mai 2025, l'Inde et le Pakistan ont tiré des leçons doctrinales opposées. Le seuil nucléaire s'est-il abaissé ?

À retenir
- En mai 2025, l'Inde a frappé neuf sites terroristes au Pakistan et en Cachemire pakistanais — première frappe conventionnelle profonde entre deux puissances nucléaires déclarées.
- L'Inde a ainsi établi une « nouvelle normalité » : tout attentat attribué à des groupes basés au Pakistan entraînera des représailles militaires directes.
- Le Pakistan a riposté (opération Bunyan-um-Marsoos) sans franchir le seuil nucléaire, mais accélère depuis lors son programme de missiles de précision à longue portée (Fatah-II et Fatah-IV).
- La création de l'Army Rocket Force Command en août 2025 et les tests de missiles en 2026 signalent une montée en puissance de la dissuasion conventionnelle pakistanaise.
- Les experts sont divisés : certains estiment que le seuil nucléaire s'est rehaussé grâce à la dissuasion conventionnelle ; d'autres y voient une dangereuse normalisation de l'escalade entre voisins nucléarisés.
Le 22 avril 2025, cinq hommes armés surgissent d’une forêt de pins et ouvrent le feu sur des touristes dans la prairie de Baisaran, au Cachemire indien. Vingt-six personnes sont tuées1. Deux semaines plus tard, l’Inde frappe neuf sites terroristes à l’intérieur du Pakistan et du Cachemire administré par Islamabad. En 88 heures, deux puissances nucléaires s’affrontent comme jamais depuis leurs essais de 1998. Un an après, les braises restent chaudes et les arsenaux s’étoffent.
L’attentat de Pahalgam, détonateur d’une bascule doctrinale
L’attentat perpétré à Pahalgam le 22 avril 2025 par un groupe lié au Lashkar-e-Taiba n’est pas le premier massacre de ce type au Cachemire. Il est, en revanche, celui qui brise la logique de « retenue stratégique » que l’Inde avait maintenue, parfois à grand-peine, depuis les attaques de Mumbai en 2008. Cette fois, New Delhi invoque un « acte de guerre » et déclenche l’opération Sindoor dans la nuit du 6 au 7 mai 20252.
En 22 minutes de frappes de précision, des missiles et des drones indiens détruisent des installations de Jaish-e-Mohammed à Bahawalpur et de Lashkar-e-Taiba à Muridke, ainsi que plusieurs emplacements d’entraînement le long de la Ligne de contrôle3. Le Premier ministre Narendra Modi proclame aussitôt une « nouvelle normalité » : désormais, tout attentat attribué à des groupes opérant depuis le territoire pakistanais entraînera des représailles militaires directes, quelles que soient les menaces d’escalade nucléaire.
C’est là le cœur de la bascule doctrinale. L’Inde n’a pas renoncé à sa doctrine officielle de non-emploi en premier (no first use). Elle a en revanche démontré, par les faits, qu’elle ne laisserait plus la menace nucléaire pakistanaise servir de bouclier à la guerre irrégulière.
La réponse pakistanaise : entre calcul et surenchère
Islamabad n’a pas accepté les frappes sans réagir. En lançant l’opération Bunyan-um-Marsoos — « une structure de plomb », expression tirée du Coran —, le Pakistan a ciblé au moins six bases militaires indiennes à l’aide de missiles guidés Fatah-I et Fatah-II, de drones longue portée et de systèmes d’artillerie avancés4. Après quatre jours d’échanges qui ont fait plus de soixante-dix victimes des deux côtés, un cessez-le-feu négocié par Washington est entré en vigueur le 10 mai 2025.
Mais le Pakistan, qui refuse la doctrine de non-emploi en premier et maintient une posture de « dissuasion à spectre complet » — soit le droit théorique d’utiliser l’arme nucléaire en premier pour compenser l’infériorité conventionnelle —, n’a pas franchi le seuil atomique5. Selon le centre Stimson, il s’agissait seulement de la deuxième fois dans l’histoire qu’deux États nucléarisés s’affrontaient avec leurs forces aériennes. La crise a mis en lumière la fragilité des mécanismes de désescalade : aucun canal de communication direct n’a fonctionné en temps réel, et des rumeurs non vérifiées sur les réseaux sociaux — notamment l’allégation qu’un site de stockage nucléaire proche des collines de Kirana aurait été touché, démentie ensuite par New Delhi — ont failli embraser l’opinion pakistanaise6.
Missiles et doctrine : les leçons asymétriques d’un an
Les deux capitales ont tiré des leçons radicalement opposées du conflit. Pour l’Inde, l’opération Sindoor valide la thèse qu’elle avait « appelé le bluff nucléaire » pakistanais : une frappe conventionnelle profonde est possible sans déclencher la bombe. New Delhi investit dans ses capacités de précision et durcit sa rhétorique sur le contre-terrorisme transfrontalier, en s’appuyant sur sa triade nucléaire modernisée comme filet de sécurité ultime.
Islamabad, pour sa part, a accéléré la montée en puissance de l’Army Rocket Force Command (ARFC), une nouvelle structure créée en août 2025 sur le modèle de la Rocket Force de l’Armée populaire de libération chinoise. En septembre 2025, l’ARFC testait le Fatah-IV, missile de croisière sol-sol d’une portée de 750 kilomètres à 50 mètres d’altitude, conçu pour saturer les défenses antimissile adverses7. En avril 2026, c’est le Fatah-II — portée 400 kilomètres, guidage inertiel et satellitaire — qui faisait l’objet d’un tir d’entraînement8. Un Fatah-V de 1 000 kilomètres serait en phase d’essai finale.
Cette montée en puissance dans le domaine conventionnel de précision est interprétée de manière contradictoire par les analystes. Pour certains, elle hausse de facto le seuil nucléaire en offrant à Islamabad des ripostes graduées avant d’atteindre la bombe. Pour d’autres — notamment l’Observer Research Foundation dans son analyse intitulée « The Nuclear Overhang » — la concentration des commandes de missiles conventionnels et nucléaires au sein de la même structure (l’ARFC) réduit la séparation institutionnelle entre les deux arsenaux et augmente le risque d’emploi nucléaire tactique en cas de nouvelle crise9.
L’eau comme vecteur d’escalade chronique
La dimension militaire n’est pas la seule à avoir changé de nature. Dès le lendemain de l’attentat de Pahalgam, le 23 avril 2025, l’Inde a suspendu le Traité des eaux de l’Indus de 1960 — accord fondateur qui régissait le partage des eaux des fleuves himalayens entre les deux pays depuis soixante-cinq ans. Le ministre de l’Intérieur Amit Shah a déclaré que le traité ne serait « jamais » rétabli tant que le Pakistan soutiendrait le terrorisme.
Islamabad, qui dépend de ces eaux pour l’irrigation de plus de 80 % de ses terres agricoles, a porté le différend devant le Conseil de sécurité des Nations Unies en avril 2026 et annoncé que toute diversion unilatérale constituerait un « acte de guerre »10. Ce glissement transforme un litige hydraulique en vecteur d’escalade chronique, susceptible de rouvrir des hostilités sans qu’aucune frappe terroriste ne soit nécessaire.
Vers une stabilité précaire ou une spirale durable ?
L’analyse produite par le Carnegie Endowment en janvier 2026, « Un quart de siècle de l’Asie du Sud nucléaire », constate que les six crises militarisées indo-pakistanaises depuis 1998 ont toutes été contenues, mais que les mécanismes de désamorçage se dégradent à chaque cycle11. La crise de 2025 a été résolue grâce à la pression américaine ; dans un contexte de désengagement partiel des États-Unis de la région, rien ne garantit qu’un tel arbitre sera disponible la prochaine fois.
L’expansion du programme nucléaire indien vers une triade complète — sous-marins lanceurs d’engins en tête — renforce la dissuasion de New Delhi mais nourrit l’anxiété stratégique d’Islamabad, qui y voit une menace existentielle plutôt qu’un facteur de stabilité. La course aux armements nucléaires qui s’accélère à l’échelle mondiale depuis l’expiration de New START fournit un cadre encore plus défavorable : moins de contrôles, moins de transparence, plus de systèmes.
Le paradoxe de l’après-Sindoor tient en une phrase : l’Inde estime avoir rehaussé le seuil nucléaire en prouvant que les frappes conventionnelles sont possibles ; le Pakistan répond en développant des missiles qui brouillent précisément la frontière entre le conventionnel et le nucléaire. Résultat : une « nouvelle normalité » que les deux capitales revendiquent — mais qui ressemble moins à une stabilité durable qu’à un équilibre sous haute tension, où la prochaine étincelle pourrait venir d’un attentat, d’une diversion d’eau ou d’un tir de missile mal interprété.
Le signal à surveiller en 2026-2027 est double : la mise en service opérationnelle du Fatah-V pakistanais et la réponse indienne en termes de défense antimissile. Si New Delhi déploie des boucliers capables d’intercepter les Fatah, Islamabad sera tentée de saturer ces défenses — logique classique qui, dans l’histoire nucléaire, a toujours abouti à davantage d’ogives, pas moins.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'opération Sindoor ?
L'opération Sindoor est une série de frappes de précision lancées par l'Inde dans la nuit du 6 au 7 mai 2025 contre neuf sites liés au terrorisme au Pakistan et en Cachemire administré par le Pakistan, en représailles à l'attentat de Pahalgam du 22 avril 2025 qui avait tué 26 touristes.
Le Pakistan a-t-il utilisé l'arme nucléaire lors du conflit de 2025 ?
Non. Malgré des signaux nucléaires implicites, le Pakistan n'a pas franchi le seuil nucléaire. Il a répondu avec des missiles conventionnels et des drones dans le cadre de l'opération Bunyan-um-Marsoos, avant le cessez-le-feu négocié par les États-Unis le 10 mai 2025.
Qu'est-ce que l'Army Rocket Force Command pakistanais ?
Créée en août 2025 sur le modèle de la Rocket Force de l'Armée populaire de libération chinoise, l'Army Rocket Force Command centralise les systèmes de missiles conventionnels et nucléaires du Pakistan, dont les séries Fatah à précision guidée.
La doctrine nucléaire indienne a-t-elle changé après Sindoor ?
L'Inde maintient officiellement sa doctrine de non-emploi en premier et de dissuasion minimale crédible. Sindoor a toutefois opéré un glissement pratique : New Delhi a démontré qu'elle est prête à frapper profondément en territoire pakistanais sans attendre une provocation nucléaire, creusant ainsi un espace d'action conventionnelle sous le seuil atomique.
Pourquoi le Traité des eaux de l'Indus est-il suspendu ?
L'Inde a suspendu le traité de 1960 le 23 avril 2025, lendemain de l'attentat de Pahalgam, invoquant la complicité pakistanaise dans le terrorisme. Islamabad l'a porté devant le Conseil de sécurité de l'ONU en avril 2026, qualifiant toute diversion d'eau d'acte de guerre.
Sources
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Al Jazeera, « ‘Act of war’: What happened in Kashmir attack that killed 26 tourists? », Al Jazeera, 23 avril 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/4/23/act-of-war-what-happened-in-kashmir-attack-that-killed-26-tourists ↩
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Anantam IAS, « Operation Sindoor Anniversary: India’s Doctrine One Year Later », Anantam IAS, mai 2026. https://anantamias.com/current-affairs/operation-sindoor-one-year-anniversary/ ↩
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BASIC, « Operation Sindoor Establishes India’s New Response Doctrine Towards Pakistan », British American Security Information Council, 2025. https://basicint.org/operation-sindoor-establishes-indias-new-response-doctrine-towards-pakistan/ ↩
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Al Jazeera, « Pakistan launches Operation Bunyan Marsoos: What we know so far », Al Jazeera, 10 mai 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/5/10/pakistan-launches-operation-bunyan-marsoos-what-we-know-so-far ↩
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Al Jazeera, « Could India, Pakistan use nuclear weapons? Here’s what their doctrines say », Al Jazeera, 10 mai 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/5/10/could-india-pakistan-use-nuclear-weapons-heres-what-their-doctrines-say ↩
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South Asian Voices / Stimson Center, « Eroding Nuclear Restraint: From Natanz to South Asia’s Next Crisis », southasianvoices.org, 1er mai 2026. https://southasianvoices.org/nuc-f-pk-n-nuclear-restraint-south-asia-05-01-2026/ ↩
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Dawn, « Pakistan successfully test fires Fatah-IV cruise missile: ISPR », Dawn, 2025. https://www.dawn.com/news/2000203 ↩
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Dawn, « Pakistan successfully conducts training launch of Fateh-II missile system: ISPR », Dawn, avril 2026. https://www.dawn.com/news/1995779 ↩
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Observer Research Foundation, « The Nuclear Overhang: India-Pakistan Escalation After Pahalgam », ORF, 2025. https://www.orfonline.org/expert-speak/the-nuclear-overhang-india-pakistan-escalation-after-pahalgam ↩
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Al Jazeera, « Can India stop Pakistan’s river water — and will it spark a new war? », Al Jazeera, 9 juillet 2025. https://www.aljazeera.com/features/2025/7/9/can-india-stop-pakistans-river-water-and-will-it-spark-a-new ↩
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Carnegie Endowment for International Peace, « A Quarter Century of Nuclear South Asia: Nuclear Noise, Signalling, and the Risk of Escalation in India-Pakistan Crises », Carnegie Endowment, janvier 2026. https://carnegieendowment.org/research/2026/01/a-quarter-century-of-nuclear-south-asia-nuclear-india-pakistan-crises ↩
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