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Programme nucléaire de l'Inde : le grand bond vers 100 GW

Réacteur surrégénérateur enfin critique, cap des 100 GW en 2047, ouverture au privé : en 2025-2026, l'Inde change d'échelle dans le nucléaire civil. Décryptage.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Tours de refroidissement d'une centrale nucléaire indienne au crépuscule, illustrant l'expansion du programme atomique du pays.
Tours de refroidissement d'une centrale nucléaire indienne au crépuscule, illustrant l'expansion du programme atomique du pays. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Inde vise 100 GW de capacité nucléaire en 2047, contre environ 8,8 GW aujourd'hui.
  2. Le réacteur surrégénérateur prototype de Kalpakkam a atteint sa première criticité le 6 avril 2026.
  3. Le budget 2025-2026 a lancé une Mission nucléaire, avec 20 000 crores de roupies pour les petits réacteurs modulaires.
  4. La loi SHANTI de 2025 ouvre le financement et le développement au privé, abrogeant la loi atomique de 1962.
  5. La capacité installée doit tripler pour atteindre environ 22,4 GW d'ici 2031-2032.

Le 6 avril 2026, à 20 h 25, un réacteur s’est éveillé à Kalpakkam, sur la côte du Tamil Nadu. Le réacteur surrégénérateur prototype de 500 mégawatts venait d’atteindre sa première criticité — le moment où la réaction nucléaire devient auto-entretenue1. Après des décennies de retards, ce « pas décisif », selon les mots de New Delhi, ouvre un nouveau chapitre pour un programme nucléaire qui voit soudain très grand. Pour un pays de plus de 1,4 milliard d’habitants dont la demande d’électricité explose, l’atome n’est plus un complément : il devient un pilier de la souveraineté énergétique.

Un objectif vertigineux : 100 GW en 2047

L’ambition affichée a de quoi donner le tournis. L’Inde s’est fixé pour cible 100 GW de capacité nucléaire d’ici 2047, année du centenaire de son indépendance, alors qu’elle plafonne aujourd’hui autour de 8,8 GW2. Cela revient à ajouter près de 90 GW en deux décennies, soit un rythme de 3,5 à 4 GW chaque année3 — un défi industriel colossal pour un pays dont le nucléaire ne pèse encore qu’une fraction du bouquet électrique.

Une étape intermédiaire balise la route : tripler la capacité pour atteindre environ 22,38 GW d’ici 2031-2032, grâce à des réacteurs indigènes de 700 MW et à des unités de 1 000 MW développées en coopération internationale4. Le ministre des Sciences Jitendra Singh a confirmé que huit réacteurs étaient en construction et dix autres planifiés4. Le pari n’est pas que technique : il s’agit aussi de surmonter une défiance ancienne du public envers le nucléaire, ravivée par les accidents de Tchernobyl et de Fukushima, et de bâtir une culture de sûreté robuste qui rassure populations et investisseurs.

Cette montée en puissance s’inscrit dans la quête plus large de sécurité énergétique du pays, complément naturel de l’approche de l’Inde pour l’adaptation au changement climatique, le nucléaire offrant une électricité pilotable et décarbonée, là où le solaire et l’éolien restent intermittents. C’est l’une des rares sources capables d’assurer la demande de base d’une industrie en pleine expansion sans alourdir le bilan carbone.

Le pari du thorium et des neutrons rapides

La criticité de Kalpakkam n’est pas qu’un symbole : elle débloque la stratégie nucléaire la plus singulière au monde. L’Inde poursuit un programme à trois étapes pensé pour exploiter ses immenses réserves de thorium, là où elle manque d’uranium1. Le réacteur surrégénérateur marque l’entrée dans la deuxième phase : ses neutrons rapides convertissent l’uranium-238 fertile en plutonium-239 fissile, produisant ainsi plus de combustible qu’il n’en consomme1.

La troisième étape est la plus prometteuse. Par transmutation, le thorium-232 sera converti en uranium-233, qui alimentera des réacteurs avancés1. Le réacteur prototype va maintenant gravir progressivement les paliers de puissance, avec une production commerciale d’électricité attendue dès septembre 2026 ; deux autres surrégénérateurs de 600 MWe sont déjà planifiés à Kalpakkam, et quatre de plus sur des sites à déterminer1. Pour l’Inde, c’est la promesse d’une quasi-autonomie énergétique fondée sur une ressource nationale — un atout stratégique aussi précieux que ses terres rares.

La révolution discrète : ouvrir le nucléaire au privé

Le changement le plus profond n’est peut-être pas technologique, mais juridique. En février 2025, la ministre des Finances Nirmala Sitharaman a lancé la Mission nucléaire pour une Inde développée, promettant des fonds fédéraux et des amendements législatifs pour attirer le secteur privé3. Le budget 2025-2026 a consacré 2,3 milliards de dollars à la recherche-développement nucléaire3.

Surtout, la loi SHANTI de 2025 autorise désormais la participation privée au financement et au développement des centrales, l’exploitation demeurant publique5. Elle abroge la loi sur l’énergie atomique de 1962, qui verrouillait le secteur depuis plus de soixante ans5. C’est une rupture culturelle autant qu’économique : l’État indien, longtemps jaloux de son monopole atomique, ouvre la porte aux capitaux privés pour tenir son calendrier. Sans cet afflux d’investissements et de compétences, le rythme de 3,5 à 4 GW par an resterait hors de portée des seules entreprises publiques.

Cet appel aux partenaires vaut aussi à l’international, notamment auprès d’alliés technologiques comme le Japon. L’expansion du parc civil n’est d’ailleurs pas sans écho sur le plan militaire, dans un pays qui assume sa montée en puissance globale, comme le montre l’expansion militaire en Inde : maîtriser le cycle du combustible renforce l’autonomie stratégique d’ensemble.

Petits réacteurs, grandes espérances

Pour densifier vite et près des besoins, l’Inde mise gros sur les petits réacteurs modulaires (SMR). La Mission nucléaire leur réserve une enveloppe de 20 000 crores de roupies, soit environ 2,5 milliards de dollars, avec l’objectif d’au moins cinq unités de conception indienne opérationnelles d’ici 20336.

Plusieurs modèles sont sur la table, conçus par le centre Bhabha (BARC) et la NPCIL : le BSMR-200, fondé sur la technologie à eau pressurisée, le SMR-55, et un réacteur à gaz à haute température de 5 MWt6. Les premiers sites sont déjà fléchés : Tarapur, au Maharashtra, pour les têtes de série BSMR-200 et SMR-55, et Vizag, en Andhra Pradesh, pour le réacteur à gaz6.

L’atout des SMR tient à leur souplesse. Plus rapides à construire et moins capitalistiques que les grandes centrales, ces unités compactes sont déployables jusque dans des zones reculées, sur des sites industriels isolés ou sur d’anciennes centrales à charbon dont elles peuvent réutiliser le raccordement au réseau. Pour un pays-continent aux besoins éclatés, c’est une réponse séduisante. Elles sont la pièce maîtresse du plan — celle qui pourrait, ou non, faire la différence entre l’objectif affiché et la réalité industrielle. La gestion des déchets radioactifs, qui demeurent dangereux pendant des millénaires, reste toutefois un défi à part entière, que la filière du thorium promet d’alléger sans le résoudre tout à fait.

Entre ambition et exécution

L’Inde a réuni les ingrédients d’un véritable changement d’échelle : une percée technologique attendue depuis trente ans, une cible politique forte, un cadre juridique enfin ouvert et un financement dédié. L’expansion sert à la fois la sécurité énergétique et le rang international du pays, en écho à la modernisation de sa triade nucléaire. Reste l’éternel défi indien : transformer l’ambition en mégawatts. Le signal à surveiller n’est pas le prochain discours, mais le raccordement effectif au réseau — à commencer par celui de Kalpakkam, promis pour l’automne 2026. C’est là que se jugera la crédibilité du grand bond nucléaire indien.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quel est l'objectif nucléaire de l'Inde ?

L'Inde vise 100 GW de capacité nucléaire d'ici 2047, année du centenaire de son indépendance, contre environ 8,8 GW aujourd'hui. Cela suppose d'ajouter près de 90 GW en deux décennies, soit 3,5 à 4 GW par an. Une étape intermédiaire prévoit de tripler la capacité, à environ 22,4 GW, d'ici 2031-2032.

Qu'est-ce que le réacteur surrégénérateur de Kalpakkam ?

C'est un réacteur prototype de 500 MWe qui a atteint sa première criticité le 6 avril 2026. Il fait entrer l'Inde dans la deuxième étape de son programme à trois phases. Les neutrons rapides y transforment l'uranium-238 en plutonium-239, produisant plus de combustible qu'ils n'en consomment, étape clé vers l'usage du thorium.

Pourquoi le thorium est-il central pour l'Inde ?

L'Inde possède d'abondantes réserves de thorium et de modestes réserves d'uranium. Sa stratégie à trois étapes vise un cycle du combustible fermé : convertir le thorium-232 en uranium-233 pour alimenter des réacteurs avancés. C'est la promesse d'une quasi-autonomie énergétique fondée sur une ressource nationale.

Qu'apporte la loi SHANTI de 2025 ?

Adoptée en 2025, la loi SHANTI ouvre le financement et le développement des centrales au secteur privé, l'exploitation restant aux mains de l'État. Elle abroge la loi sur l'énergie atomique de 1962, qui interdisait toute participation privée. C'est une rupture destinée à attirer capitaux et savoir-faire pour accélérer l'expansion.

Que sont les petits réacteurs modulaires indiens ?

Ce sont des réacteurs compacts conçus par le centre Bhabha (BARC) et la NPCIL : le BSMR-200, le SMR-55 et un réacteur à gaz haute température. Dotée de 20 000 crores de roupies, la Mission nucléaire vise au moins cinq de ces unités opérationnelles d'ici 2033, déployables y compris dans des zones reculées.

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Rédaction · Analyse stratégique

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Sources

  1. NucNet, « India Hails ‘Defining Step’ In Nuclear Programme As Fast Breeder Reactor Reaches First Criticality », NucNet, 7 avril 2026. https://www.nucnet.org/news/india-hails-defining-step-in-nuclear-programme-as-fast-breeder-reactor-reaches-first-criticality-4-3-2026 2 3 4 5

  2. IBEF, « India Launches Nuclear Energy Mission, Targets 100 GW Capacity by 2047 », India Brand Equity Foundation, 2025. https://www.ibef.org/news/india-launches-nuclear-energy-mission-targets-100-gw-capacity-by-2047

  3. Ember, « India’s Union Budget 2025 signals a bold push to diversify its energy mix with a target of 100 GW nuclear capacity by 2047 », Ember, 2025. https://ember-energy.org/latest-updates/indias-union-budget-2025-signals-a-bold-push-to-diversify-its-energy-mix-with-a-target-of-100-gw-nuclear-capacity-by-2047/ 2 3

  4. Sightline U3O8, « India’s Nuclear Power Capacity At 8,780 MW; 8 Reactors Under Construction, 10 More Planned: Jitendra Singh », Sightline U3O8, décembre 2025. https://sightlineu3o8.com/2025/12/indias-nuclear-power-capacity-at-8780-mw-8-reactors-under-construction-10-more-planned-jitendra-singh/ 2

  5. NucNet, « Lower House Passes Landmark Bill As India Pushes Ahead With Nuclear Reforms », NucNet, 12 avril 2025. https://www.nucnet.org/news/lower-house-passes-landmark-bill-as-india-pushes-ahead-with-nuclear-reforms-12-4-2025 2

  6. World Nuclear News, « Maharashtra and Andhra Pradesh proposed for first Indian SMRs », World Nuclear News, 2025. https://world-nuclear-news.org/articles/maharashtra-and-andhra-pradesh-proposed-for-first-indian-smrs 2 3

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