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Le Soudan au quatrième an de guerre : financement humanitaire effondré et invisibilité internationale

Trois ans après le début de la guerre SAF-FSR, le Soudan cumule la plus grande crise de déplacement mondiale et un financement humanitaire à 8 % des besoins.

Par ISS7 juin 2026Lecture 6 min
Vue aérienne d'un camp de déplacés au Darfour, tentes blanches à perte de vue sous un ciel de saison sèche, Soudan 2026.
Vue aérienne d'un camp de déplacés au Darfour, tentes blanches à perte de vue sous un ciel de saison sèche, Soudan 2026. (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Le conflit entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (FSR) entre dans sa quatrième année en avril 2026, avec 14 millions de déplacés.
  2. 33,7 millions de personnes ont besoin d'aide humanitaire, mais le financement international ne couvre que 8 % des besoins en 2026.
  3. La mission d'établissement des faits de l'ONU a conclu que les FSR ont commis un génocide lors du siège d'El Fasher (Darfour).
  4. Des parrains extérieurs — les Émirats arabes unis pour les FSR, l'Égypte et la Russie pour les SAF — alimentent l'impasse militaire et diplomatique.
  5. Le conflit soudanais reste structurellement absent des grands agendas internationaux, éclipsé par d'autres crises à plus fort coefficient géostratégique perçu.

Plus de famine que partout ailleurs sur Terre réunis. Plus de déplacés qu’en Ukraine ou à Gaza. Et pourtant, la guerre du Soudan n’existe que marginalement dans les colonnes de presse et les agendas diplomatiques. En ce mois d’avril 2026, le conflit entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (FSR) entre dans sa quatrième année sans aucun processus de paix viable à l’horizon. Le coordinateur humanitaire de l’ONU au Soudan résume la situation en un mot : « abandonnée »1.

Une partition de fait sur fond de génocide

Depuis la rupture entre le général Abdel Fattah al-Burhan (SAF) et son ancien adjoint Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemeti (FSR), le pays s’est fracturé. Les SAF contrôlent l’est du pays, le nord et, partiellement, Khartoum ; les FSR tiennent l’ensemble des cinq États du Darfour ainsi que l’essentiel de l’ouest soudanais2. Cette ligne de front n’est pas figée : début 2026, les SAF ont repris Bara dans le Kordofan septentrional, et leurs forces progressent en direction du Darfour.

Mais la reconquête militaire ne dissimule pas les crimes. En octobre 2025, la chute d’El Fasher — dernier verrou des SAF en plein Darfour — s’est soldée par un siège de dix-huit mois qui a coupé la ville de tout ravitaillement. En février 2026, la mission indépendante d’établissement des faits de l’ONU a rendu ses conclusions : les FSR ont mené « une campagne coordonnée de destruction » contre les communautés non arabes, constitutive d’un génocide au sens du droit international3. Les soldats des FSR ont formulé explicitement leur intention d’éliminer ces groupes ethniques — élément déterminant pour établir l’intentionnalité. Personnes handicapées délibérément ciblées, viols systématiques, famine organisée comme arme de guerre : la litanie des crimes documentés par Human Rights Watch et l’OHCHR est sans ambiguïté4.

Les SAF, de leur côté, ne sortent pas indemnes de ces bilans. HRW documente le bombardement d’une mosquée le 21 juin, faisant 41 morts, ainsi que des attaques contre des civils au Kordofan. La guerre du Soudan n’est pas le récit d’un camp de bourreaux contre un camp de victimes ; c’est celui d’une violence de masse symétrique dont le peuple soudanais porte seul le prix.

33,7 millions dans le besoin, 8 % financés

Les chiffres humanitaires pour 2026 sont d’une brutalité statistique rare. L’OCHA estime à 33,7 millions le nombre de personnes nécessitant une aide, soit 10 % de plus qu’en 20255. 21,2 millions souffrent d’insécurité alimentaire aiguë ; parmi eux, 375 000 se trouvent en « catastrophe » — Phase 5 de l’échelle CIF, là où la famine emporte des vies chaque jour. Le Soudan concentre à lui seul plus de cas de famine que le reste de la planète réunis selon les données disponibles au printemps 2026.

Le plan de réponse humanitaire des Nations unies fixe les besoins à 9 milliards de dollars pour 2026. Le taux de couverture atteint, au mieux, 8 %6. Pour comprendre l’ampleur du décrochage : en 2023, première année du conflit, ce taux frôlait encore 38 %. La conférence de Berlin en avril 2026, qui visait à mobiliser 1 milliard d’euros, est loin de combler le gouffre. Cette désaffection n’est pas le fruit du hasard : elle traduit la combinaison de la fatigue des donateurs, de la concurrence des crises ukrainienne et gazaouie et, surtout, de l’absence de levier politique pour forcer les belligérants à ouvrir les corridors d’accès.

Les FSR ont en outre attaqué des travailleurs humanitaires : en février 2026, une frappe de drone RSF au Kordofan a tué trois agents d’aide et en a blessé quatre autres selon Al Jazeera7. Empêcher l’acheminement de l’aide est désormais une tactique délibérée.

La géographie des soutiens extérieurs

Le conflit soudanais ne se comprend pas sans sa dimension régionale et internationale. Deux camps de parrains s’affrontent en sous-main, transformant une guerre civile en proxy war de haute intensité.

Du côté des FSR, les Émirats arabes unis occupent la position de soutien extérieur le plus déterminant. Refugees International et Human Rights Watch ont publié en 2025-2026 des preuves documentées de transferts d’armes transitant par l’aéroport d’Amdjarass au Tchad, ainsi que du recrutement et du déploiement de combattants colombiens pour renforcer les rangs des FSR8. Abu Dhabi conteste formellement ces accusations, s’appuyant sur le fait que le rapport du groupe d’experts de l’ONU publié en avril 2025 n’a pas « étayé » ces livraisons. L’Atlantic Council note cependant que cette dénégation peine à convaincre face à l’accumulation de preuves visuelles et documentaires.

Du côté des SAF, l’Égypte joue un rôle militaire actif : ravitaillement en chasseurs K-8 de fabrication chinoise, munitions, formation et renseignement. Moscou consolide quant à elle ses positions stratégiques : fin 2025, le général al-Burhan a proposé à la Russie une base navale sur la mer Rouge ainsi que des concessions minières aurifères en échange de la fourniture d’armements9. L’or est devenu le carburant de la guerre : la production soudanaise a atteint 70 tonnes en 2025, exploitée par les deux parties pour financer leurs achats d’armes selon le CSIS10. Cette économie de guerre rend les deux belligérants structurellement peu enclins à négocier : tant que l’or coule et que les parrains livrent, la rationalité de la guerre l’emporte sur celle de la paix.

Pourquoi la diplomatie internationale reste aux abonnés absents

Le Soudan cumule tous les critères objectifs d’une crise prioritaire — ampleur des victimes, risque génocidaire confirmé, contagion régionale vers le Tchad, le Soudan du Sud et la mer Rouge — et pourtant reste structurellement absent des grandes scènes diplomatiques. Plusieurs mécanismes expliquent cette invisibilité.

Premier facteur : la configuration des parrains est profondément antagoniste. Les Émirats (pro-FSR), l’Arabie saoudite (équidistante), l’Égypte (pro-SAF) et Washington ont des intérêts contradictoires. Crisis Group souligne qu’un accord américano-saoudien sur les exigences minimales envers les FSR et les SAF reste la clef de voûte d’un processus de paix crédible — mais une telle convergence exige une volonté politique que ni Riyad ni Washington n’ont manifestée de façon soutenue11. Depuis février 2026, la reprise des tensions au Moyen-Orient a encore distrait les acteurs du Quartet de la diplomatie soudanaise.

Deuxième facteur : l’absence de pétrole lié aux économies occidentales et la marginalité stratégique perçue du Soudan. La mer Rouge est certes un enjeu, mais les belligérants n’ont pas directement menacé le trafic maritime, contrairement aux Houthis yéménites. Le Centre Soufan décrit le Soudan comme « une guerre éclipsée, une crise mal gérée »12.

Troisième facteur : la répression des journalistes soudanais. L’Institut des médias d’Al Jazeera documente un régime de silence imposé par les deux camps — meurtres, exils forcés, confiscation d’équipements. Moins de reporters sur le terrain signifie moins de cadavres à la une, ce qui renforce encore l’invisibilité.

Signaux à surveiller : escalade au Kordofan et conférence de Berlin

Le printemps 2026 a apporté deux développements contradictoires. D’un côté, la reconquête partielle du Kordofan par les SAF modifie l’équilibre militaire et ouvre une fenêtre tactique que Khartoum pourrait utiliser pour contraindre les FSR à négocier. De l’autre, le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné en février 2026 les attaques des FSR au Kordofan et appelé à une fin du conflit — geste symbolique, sans mécanisme de contrainte13.

La conférence de Berlin, en mai 2026, a tenté d’adosser un volet politique à l’urgence humanitaire. Mais l’accès à l’aide reste bloqué par les FSR dans plusieurs zones ; et les SAF refusent tout cadre de transition civile qu’ils ne contrôleraient pas. Pour Crisis Group, l’axe Washington–Riyad–Abu Dhabi est le seul levier réaliste pour desserrer l’étau. Tant que cette triangulation ne s’active pas, le Soudan entrera dans une cinquième année de guerre avec 33 millions de personnes livrées à elles-mêmes — et un financement humanitaire qui, à ce rythme, pourrait descendre encore.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quand la guerre civile soudanaise a-t-elle commencé et qui s'y affronte ?

Le conflit éclate le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (SAF) du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo. Ce qui débute comme une lutte de pouvoir entre deux anciens alliés plonge rapidement le pays dans une guerre civile totale.

Pourquoi le financement humanitaire est-il si bas en 2026 ?

Le plan de réponse humanitaire 2026 pour le Soudan nécessite 9 milliards de dollars, mais ne reçoit que 8 % de cette somme. La fatigue des bailleurs, la concurrence d'autres crises (Ukraine, Gaza) et l'absence de pression politique structurée sur les belligérants expliquent ce décrochage historique.

Qu'est-ce que la mission ONU a conclu sur les événements à El Fasher ?

En février 2026, la mission d'établissement des faits des Nations unies a conclu que les FSR ont mené une campagne génocidaire contre les communautés non arabes lors du siège d'El Fasher. Trois éléments constitutifs du génocide au sens du droit international ont été identifiés : meurtres, préjudice grave et conditions de vie destructrices.

Quel rôle jouent les Émirats arabes unis dans ce conflit ?

Abu Dhabi est le principal soutien extérieur des FSR. Human Rights Watch et Refugees International ont documenté en 2025-2026 des transferts d'armes via l'aéroport d'Amdjarass au Tchad, ainsi que le recrutement de combattants colombiens pour les FSR. Les Émirats nient toute implication malgré ces preuves accumulées.

Pourquoi le conflit soudanais reste-t-il si peu visible diplomatiquement ?

Plusieurs facteurs conjugués expliquent cette invisibilité : absence de pétrole majeur lié aux économies occidentales, éloignement médiatique, multiplicité d'acteurs extérieurs aux intérêts divergents, et saturation de l'agenda international par d'autres crises. Le Centre Soufan qualifie le Soudan de guerre « éclipsée » malgré son ampleur humaine record.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. UN News, « Sudan: 14 million displaced; hunger and attacks on health continue as war enters fourth year », UN News, 15 avril 2026. https://news.un.org/en/story/2026/04/1167281

  2. Al Jazeera, « Sudan’s army renewing military effort to retake Kordofan, Darfur from RSF », Al Jazeera, 12 janvier 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/1/12/the-sudanese-army-is-renewing-a-military-effort-to-retake-kordofan-darfur

  3. OHCHR, « Sudan: Evidence in El-Fasher reveals genocidal campaign, targeting non-Arab communities, UN Fact-Finding Mission says », OHCHR, février 2026. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2026/02/sudan-evidence-el-fasher-reveals-genocidal-campaign-targeting-non-arab

  4. Human Rights Watch, « UN Body Finds “Hallmarks of Genocide” in Darfur », HRW, 24 février 2026. https://www.hrw.org/news/2026/02/24/un-body-finds-hallmarks-of-genocide-in-darfur

  5. OCHA, « Sudan Humanitarian Needs and Response Plan 2026 », UNOCHA, avril 2026. https://www.unocha.org/publications/report/sudan/sudan-humanitarian-needs-and-response-plan-2026-april-2026

  6. Health Policy Watch, « Sudan’s Catastrophic Civil War Enters Fourth Year », Health Policy Watch, 2026. https://healthpolicy-watch.news/sudans-catastrophic-civil-war-enters-fourth-year/ ; UNRIC, « Sudan: Berlin conference seeks aid, access and civilian path forward », UNRIC, 2026. https://unric.org/en/sudan-berlin-conference-seeks-aid-access-and-civilian-path-forward/

  7. Al Jazeera, « Three aid workers killed, 4 wounded in RSF drone attack in Sudan’s Kordofan », Al Jazeera, 20 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/20/three-aid-workers-killed-4-wounded-in-rsf-drone-attack-in-sudans-kordofan

  8. Human Rights Watch, « From Bogotá to El Fasher: The UAE’s Role in the Deployment of Colombian Fighters and Other Backing to the Rapid Support Forces in Sudan », HRW, 25 mai 2026. https://www.hrw.org/report/2026/05/25/from-bogota-el-fasher/the-uaes-role-in-the-deployment-of-colombian-fighters

  9. ISPI, « Expanding Influence: Russia’s Involvement in Sudan Amid the War in Ukraine », ISPI, 2025. https://www.ispionline.it/en/publication/expanding-influence-russias-involvement-in-sudan-amid-the-war-in-ukraine-238002

  10. CSIS, « The Sudan War in 10 Charts », CSIS, 28 avril 2026. https://www.csis.org/analysis/sudan-war-10-charts

  11. International Crisis Group, « Divided Sudan, Elusive Peace », Crisis Group, 2026. https://www.crisisgroup.org/brf/africa/sudan-egypt-saudi-arabia-united-arab-emirates-united-states/b211-divided-sudan-elusive-peace

  12. The Soufan Center, « Sudan at Three Years: A War Overshadowed, A Crisis Unmanaged », The Soufan Center, 21 avril 2026. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2026-april-21/

  13. Al Jazeera, « UNSC condemns RSF attacks in Sudan’s Kordofan, calls for an end to the war », Al Jazeera, 25 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/25/unsc-condemns-rsf-attacks-in-sudans-kordofan-calls-for-an-end-to-the-war

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