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Amazonie : le pari biotech du Brésil

Première mondiale en biodiversité, le Brésil veut faire de l'Amazonie un laboratoire pharmaceutique. COP30, milliards d'euros mobilisés et partage des bénéfices : enquête.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Canopée dense de la forêt amazonienne brésilienne vue du ciel au lever du jour
Canopée dense de la forêt amazonienne brésilienne vue du ciel au lever du jour (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. En accueillant la COP30 à Belém, en Amazonie, du 10 au 21 novembre 2025, le Brésil a placé la bioéconomie au cœur de l'agenda climatique mondial.
  2. Le gouvernement a annoncé 107 millions de reais pour le programme Coopera+ Amazônia et mobilisé plus de 75 milliards de reais via les enchères Eco Invest.
  3. La biodiversité brésilienne, parmi les plus riches du monde, offre un réservoir de molécules pour la pharmacie et l'agroalimentaire.
  4. Le cadre juridique repose sur la loi sur la biodiversité de 2015, le système d'enregistrement SisGen et la ratification du Protocole de Nagoya en 2021.
  5. La déforestation amazonienne a reculé de 11 % sur un an en 2025, son plus bas niveau depuis 2014, condition de crédibilité du modèle.

Pendant deux semaines de novembre 2025, les regards du monde se sont braqués sur Belém, ville moite à l’embouchure de l’Amazone. En y installant la COP30, le Brésil n’a pas seulement choisi un décor spectaculaire pour la conférence climatique. Il a voulu démontrer une thèse : la plus grande forêt tropicale du monde vaut davantage debout que rasée, et sa biodiversité peut nourrir une industrie d’avenir. Le pari, ambitieux, mêle science, argent et justice sociale.

L’Amazonie, pharmacie potentielle de la planète

Le Brésil possède l’une des biodiversités les plus riches de la planète, et l’Amazonie en concentre l’essentiel. Cette profusion d’espèces végétales et animales constitue un réservoir immense de biomolécules potentiellement utiles à la médecine, aux vaccins ou à l’agroalimentaire. L’enjeu dépasse la simple curiosité scientifique : selon le Conseil mondial des entreprises pour le développement durable, la bioéconomie pourrait générer plus de 7 700 milliards de dollars dans le monde d’ici 20301.

Pour le Brésil, il s’agit de transformer un avantage naturel en avantage industriel. L’idée est de remonter la chaîne de valeur : ne plus seulement exporter des matières premières, mais identifier, breveter et fabriquer localement des produits à forte valeur ajoutée. Les peuples autochtones et les communautés traditionnelles détiennent un savoir empirique sur les vertus des plantes, accumulé sur des siècles, que la science moderne peut désormais documenter et valoriser. C’est cette alliance entre génomique de pointe et connaissance ancestrale qui fait l’originalité de l’approche brésilienne. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture souligne d’ailleurs le leadership du pays dans ce domaine, en insistant sur le rôle des ressources génétiques et des savoirs traditionnels associés2. Cette stratégie s’inscrit dans la même logique de montée en gamme que la transformation numérique du pays.

COP30 : transformer la forêt en filière

La conférence de Belém a servi de rampe de lancement financière. Le gouvernement y a annoncé le programme Coopera+ Amazônia, doté de près de 107 millions de reais, destiné à renforcer l’innovation de 50 coopératives extractivistes travaillant les filières du babaçu, de l’açaí, de la noix du Brésil et du cupuaçu3. Au-delà, la quatrième enchère du dispositif Eco Invest Brésil, centrée sur la bioéconomie et le tourisme durable en Amazonie, a déjà mobilisé plus de 75 milliards de reais grâce à des instruments financiers innovants4.

Surtout, la COP30 a marqué une première institutionnelle : la bioéconomie y a été formellement reconnue dans le processus climatique onusien comme un levier d’accélération des engagements nationaux. Le Brésil et plusieurs partenaires ont lancé un « Défi bioéconomie », plateforme mondiale destinée à traduire les grands principes en actions mesurables d’ici 20285. La conférence a abordé cinq volets : forêts, agriculture, bioéconomie sociale, biotechnologie et finance5. Cette diplomatie verte prolonge l’influence croissante du Brésil dans les négociations climatiques.

Le verrou juridique : qui profite de la nature ?

Exploiter la biodiversité soulève une question explosive : à qui appartiennent ses bénéfices ? Le Brésil a construit un cadre juridique pour éviter la « biopiraterie », c’est-à-dire l’appropriation gratuite de ses ressources par des laboratoires étrangers. Pierre angulaire du dispositif, la loi sur la biodiversité n° 13.123 de 2015 sert de droit interne d’application du Protocole de Nagoya, ratifié par le pays en 20216.

Concrètement, toute personne — chercheur ou entreprise, commercial ou non — accédant au patrimoine génétique brésilien doit s’enregistrer sur SisGen, un guichet électronique unique géré par le Conseil de gestion du patrimoine génétique (CGen), entré en service en novembre 20176. Le système remplace les procédures lourdes d’autorisation préalable par une auto-déclaration en ligne, censée fluidifier la recherche tout en traçant chaque accès6. Le partage des bénéfices peut être monétaire ou non monétaire, par exemple via des projets de conservation de la biodiversité ou de soutien aux savoirs traditionnels6. En 2025, le CGen a encore affiné ses procédures, standardisant par une résolution la vérification administrative des activités d’accès au patrimoine génétique et aux savoirs traditionnels6. Ce verrou vise un objectif : garantir que la valeur tirée de la forêt revienne, au moins en partie, aux communautés qui la préservent.

La déforestation, juge de paix du modèle

Tout ce récit s’effondrerait si la forêt continuait de brûler. Or, c’est précisément là que le Brésil joue sa crédibilité. Entre août 2024 et juillet 2025, la surface déboisée en Amazonie a atteint 5 796 km², en baisse de 11,08 % sur un an, son plus bas niveau depuis 2014, selon l’institut national de recherche spatiale INPE7. Les surfaces brûlées ont chuté de 45 %, passant de 39 310 à 21 543 km²8. C’est la troisième année consécutive de recul, soit une réduction d’environ 50 % par rapport à 20227.

La menace, pourtant, n’a pas disparu. L’exploitation minière illégale, l’agriculture intensive et les incendies continuent de fragiliser des écosystèmes dont dépend la recherche. Des scientifiques réunis à la COP30 ont appelé à élargir l’objectif de zéro déforestation à l’horizon 20307. Cette tension entre exploitation et préservation traverse l’ensemble de la stratégie brésilienne, du climat à la sécurité alimentaire mondiale, en passant par les énergies renouvelables.

Un modèle encore à prouver

La bioéconomie amazonienne brésilienne est aujourd’hui à mi-chemin entre l’espoir et le pari. Les annonces de la COP30 et la baisse de la déforestation envoient un signal fort ; le cadre juridique sur le partage des bénéfices place le pays parmi les plus avancés. Mais transformer des coopératives de cueillette et des registres de molécules en une véritable industrie pharmaceutique compétitive prendra des années, et exigera des investissements bien supérieurs aux montants déjà mobilisés.

Le signal à surveiller est la capacité du Brésil à faire émerger des produits concrets — médicaments, cosmétiques, biomatériaux — issus de cette biodiversité, tout en maintenant la déforestation sur sa trajectoire descendante. De cette double équation dépendra la réponse à la question posée à Belém : la forêt peut-elle, enfin, devenir plus rentable vivante que morte ?

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la bioéconomie amazonienne ?

C'est l'ensemble des activités économiques tirant parti de la biodiversité de l'Amazonie de façon durable : extraction de fruits comme l'açaí, valorisation de molécules pour la pharmacie ou la cosmétique, recherche sur les plantes médicinales. Le Brésil en fait un axe majeur de son développement et de sa diplomatie climatique.

Comment le Brésil protège-t-il ses ressources génétiques ?

Par la loi sur la biodiversité n° 13.123 de 2015, qui applique le Protocole de Nagoya ratifié en 2021. Toute personne accédant au patrimoine génétique brésilien doit s'enregistrer sur la plateforme SisGen, gérée par le Conseil de gestion du patrimoine génétique, et partager les bénéfices tirés de son exploitation.

Quel a été le rôle de la COP30 ?

La COP30, tenue à Belém en Amazonie du 10 au 21 novembre 2025, a inscrit pour la première fois la bioéconomie dans le processus climatique onusien. Le Brésil y a annoncé des financements et lancé un « Défi bioéconomie » mondial pour transformer la forêt en source de revenus durables.

La déforestation amazonienne recule-t-elle ?

Oui. Entre août 2024 et juillet 2025, la surface déboisée a atteint 5 796 km², en baisse de 11,08 %, le plus bas niveau depuis 2014, selon l'institut INPE. Les surfaces brûlées ont chuté de 45 %. C'est la troisième année consécutive de recul, un préalable à la crédibilité du modèle de bioéconomie.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Forum économique mondial, « The bioeconomy’s role in tackling nature and climate crises », World Economic Forum, novembre 2025. https://www.weforum.org/stories/2025/11/cop30-bioeconomy-people-planet-profit/

  2. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, « Brazil’s leadership in bioeconomy highlights the role of genetic resources and associated traditional knowledge », FAO, 2025. https://www.fao.org/cgrfa/news/news-detail/brazil-s-leadership-in-bioeconomy-highlights-the-role-of-genetic-resources-and-associated-traditional-knowledge/en

  3. COP30 Brasil, « Brazil announces R$107 million to boost the Amazon bioeconomy at COP30 », COP30, novembre 2025. https://cop30.br/en/news-about-cop30/brazil-announces-r-107-million-to-boost-the-amazon-bioeconomy-at-cop30

  4. COP30 Brasil, « Eco Invest: Brazil’s Auction Will Support Bioeconomy and Sustainable Tourism Projects Focused on the Amazon », COP30, 2025. https://cop30.br/en/news-about-cop30/eco-invest-brazils-auction-will-support-bioeconomy-and-sustainable-tourism-projects-focused-on-the-amazon

  5. Bioeconomy Challenge, « At COP30, Brazil and global partners unveil the Bioeconomy Challenge to scale sustainable investment in nature », Bioeconomy Challenge, novembre 2025. https://bioeconomychallenge.org/news/at-cop30-brazil-and-global-partners-unveil-the-bioeconomy-challenge/ 2

  6. International Bar Association, « Biodiversity: the Nagoya Protocol and its impacts in Brazil », IBA, 2024-2025. https://www.ibanet.org/article/1F3022E3-142D-4BDA-A05D-6D6BA9C67802 2 3 4 5

  7. Gouvernement du Brésil (Secom), « In 2025, deforestation fell by 11.08 percent in the Amazon and by 11.49 percent in the Cerrado », gov.br, 31 octobre 2025. https://www.gov.br/secom/en/latest-news/2025/10/in-2025-deforestation-fell-by-11-08-percent-in-the-amazon-and-by-11-49-percent-in-the-cerrado 2 3

  8. Mongabay, « Heading into COP, Brazil’s Amazon deforestation rate is falling. What about fires? », Mongabay, octobre 2025. https://news.mongabay.com/2025/10/heading-into-cop-brazils-amazon-deforestation-rate-is-falling-what-about-fires/

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