Terres rares : l'arme silencieuse de la puissance chinoise
La Chine raffine près de 90 % des terres rares mondiales. Depuis 2025, Pékin transforme ce quasi-monopole en levier diplomatique face aux États-Unis.

À retenir
- La Chine assure environ 69 % de l'extraction et près de 90 % du raffinage mondial des terres rares.
- En avril 2025, Pékin a imposé des contrôles à l'export sur sept terres rares lourdes et les aimants, perturbant l'automobile mondiale en quelques semaines.
- Un accord Trump-Xi du 30 octobre 2025 a suspendu pour un an les mesures les plus dures, sans démanteler le dispositif de contrôle.
- Les États-Unis et l'Europe accélèrent leurs propres filières, mais rattraper le raffinage chinois demandera des années.
Au printemps 2025, il a suffi d’une décision administrative à Pékin pour faire vaciller des usines automobiles de Detroit à Wolfsburg. En soumettant sept terres rares lourdes et leurs aimants à un régime de licences, la Chine a rappelé au monde une vérité dérangeante : la transition énergétique et la défense occidentale reposent sur un goulot d’étranglement qu’elle tient presque seule. Ces dix-sept métaux discrets sont devenus l’un des leviers géopolitiques les plus puissants du siècle.
Un quasi-monopole bâti sur le raffinage
Les terres rares ne sont pas si rares dans la croûte terrestre. Ce qui l’est, c’est la capacité à les extraire puis à les purifier proprement. Et c’est là que la Chine a creusé un écart décisif. Selon le Center for Strategic and International Studies, Pékin contrôle près de 90 % du raffinage mondial et 93 % de la fabrication d’aimants permanents1. Autrement dit, même le minerai extrait ailleurs finit souvent par transiter par des usines chinoises.
Les chiffres d’extraction confirment cette domination, sans l’épuiser. D’après l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS), la Chine a extrait 270 000 tonnes de terres rares en 2025, soit 69 % de la production mondiale ; les États-Unis, deuxième producteur, n’en assuraient que 13 %2. L’écart se mesure surtout en aval : l’Agence internationale de l’énergie souligne que cette concentration du traitement transforme une vulnérabilité théorique en risque bien réel pour les chaînes d’approvisionnement stratégiques3.
Cette position n’a rien d’accidentel. Depuis les années 1980, le pays a investi massivement et accepté un coût environnemental élevé pour s’imposer sur un segment que l’Occident avait largement délaissé. Le même schéma se retrouve dans d’autres secteurs où la planification industrielle chinoise a pris une longueur d’avance, à l’image de l’expansion de la technologie ferroviaire à grande vitesse en Chine.
2025 : l’arme commerciale dégainée
Le 4 avril 2025, Pékin a frappé un grand coup. Sept terres rares lourdes — scandium, yttrium, samarium, gadolinium, terbium, dysprosium et lutécium — ainsi que certains aimants ont été soumis à des contrôles à l’exportation immédiats, exigeant une licence du ministère du Commerce4. L’effet fut quasi instantané : quelques semaines plus tard, des constructeurs automobiles aux États-Unis, en Europe et au Japon signalaient des ruptures menaçant d’arrêter des lignes de production5.
Le Parlement européen a chiffré le choc : dans l’Union, les prix de certaines terres rares ont grimpé jusqu’à six fois après les restrictions6. Pékin n’en est pas resté là. Une deuxième vague, annoncée le 9 octobre 2025, ajoutait cinq éléments et, surtout, prévoyait d’étendre les contrôles aux produits fabriqués à l’étranger à partir de matériaux ou de technologies d’origine chinoise7. Cette extra-territorialité, calquée sur les sanctions américaines, marquait un saut qualitatif dans l’usage de l’arme minérale.
La trêve de Busan, un répit sous conditions
L’escalade a trouvé son point d’inflexion fin octobre. Le 30 octobre 2025, en marge d’un sommet à Busan, en Corée du Sud, Donald Trump et Xi Jinping se sont entendus sur une désescalade8. Pékin a accepté de suspendre la mise en œuvre des contrôles élargis du 9 octobre et de délivrer des licences générales couvrant terres rares, gallium, germanium, antimoine et graphite au bénéfice des utilisateurs américains et de leurs fournisseurs9.
En contrepartie, Washington a suspendu pour un an, à compter du 10 novembre 2025, l’extension de ses propres restrictions visant les filiales d’entités déjà sanctionnées10. Mais l’analyse de la Foundation for Defense of Democracies est sans ambiguïté : Pékin a mis ses leviers en pause sans les abandonner, et l’accord ne vaut que pour douze mois11. Les contrôles d’avril, eux, restent en vigueur. La trêve ressemble moins à une paix qu’à un cessez-le-feu armé.
L’Occident à la peine pour rattraper son retard
Le réveil stratégique est réel. Les États-Unis ont relancé l’extraction — leur production est passée de 45 500 tonnes en 2024 à 51 000 tonnes en 20252 — et nouent des partenariats avec l’Australie et le Canada. L’Union européenne mise sur l’extraction domestique, le recyclage et l’économie circulaire pour réduire sa dépendance.
Mais le raffinage reste le verrou. Comme le résume le magazine Fortune, « la Chine est en tête, et les États-Unis sont loin derrière » : bâtir une filière complète, du minerai à l’aimant, suppose des années d’investissements et un savoir-faire chimique difficile à reconstituer12. Le défi est d’autant plus aigu que la dépendance touche des secteurs sensibles. L’industrie de défense américaine s’appuie sur ces aimants pour ses missiles guidés, ses avions de combat et ses sous-marins ; or la Chine fabrique près de 94 % des aimants permanents frittés, ces composants qui équipent les moteurs de pointe1. Une rupture d’approvisionnement n’est donc pas qu’un problème industriel : c’est un enjeu de sécurité nationale.
La menace dépasse d’ailleurs les seules terres rares. Dans le même mouvement, Pékin a montré sa capacité à restreindre d’autres minéraux critiques comme le gallium, le germanium ou le graphite, élargissant son arsenal de pression bien au-delà des dix-sept éléments9. Cette quête d’autonomie n’est donc pas isolée : elle rejoint la compétition plus large autour de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs et des infrastructures déployées via l’initiative Belt and Road. Le contrôle des matériaux et celui des technologies de pointe forment désormais un même champ de bataille.
Un levier qui pourrait s’émousser
La force de la position chinoise tient autant à la réalité industrielle qu’à la peur qu’elle inspire. Or, en dégainant l’arme des terres rares, Pékin a peut-être accéléré sa propre érosion : chaque restriction renforce la détermination occidentale à diversifier. Le Resources for the Future estime d’ailleurs que la Chine pourrait n’avoir intérêt qu’à des restrictions temporaires, sous peine de pousser ses clients vers des alternatives durables13.
Le signal à surveiller est clair : que se passera-t-il à l’échéance de la trêve, en novembre 2026 ? Si les contrôles élargis reviennent, ils testeront la résilience patiemment construite par Washington et Bruxelles. Dans le bras de fer entre dépendance immédiate et autonomie future, le compte à rebours a commencé. Cette dépendance s’inscrit aussi dans une compétition stratégique plus vaste, où la dissuasion et la technologie comptent autant que les minerais, comme le montre l’évolution de la stratégie de dissuasion nucléaire de la Chine.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Que sont les terres rares et à quoi servent-elles ?
Ce sont dix-sept éléments chimiques, dont le néodyme et le dysprosium, indispensables aux aimants permanents. On les retrouve dans les voitures électriques, les éoliennes, les smartphones, les semi-conducteurs et les systèmes d'armement guidés.
Pourquoi la Chine domine-t-elle ce marché ?
Dès les années 1980, Pékin a investi dans l'extraction et surtout le raffinage, étape polluante et technique. Résultat : la Chine concentre aujourd'hui près de 90 % de la capacité mondiale de traitement, bien au-delà de sa part dans l'extraction.
Quels contrôles la Chine a-t-elle imposés en 2025 ?
En avril 2025, Pékin a soumis sept terres rares lourdes et les aimants à licences d'exportation. Une deuxième vague en octobre élargissait le dispositif aux produits étrangers contenant des matériaux chinois, avant une suspension négociée.
Les États-Unis peuvent-ils se passer de la Chine ?
Pas à court terme. Washington a relancé l'extraction et le raffinage, mais ne produisait encore que 13 % du minerai mondial en 2025. Bâtir une filière complète, du minerai à l'aimant, demandera plusieurs années d'investissements lourds.
Sources
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Gracelin Baskaran et Meredith Schwartz, « China’s New Rare Earth and Magnet Restrictions Threaten U.S. Defense Supply Chains », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/chinas-new-rare-earth-and-magnet-restrictions-threaten-us-defense-supply-chains ↩ ↩2
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U.S. Geological Survey, « Mineral Commodity Summaries 2025 — Rare Earths », USGS Fact Sheet 2025–3038, 2025. https://pubs.usgs.gov/fs/2025/3038/fs20253038.pdf ↩ ↩2
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International Energy Agency, « With new export controls on critical minerals, supply concentration risks become reality », IEA, 2025. https://www.iea.org/commentaries/with-new-export-controls-on-critical-minerals-supply-concentration-risks-become-reality ↩
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Dezan Shira & Associates, « China’s Rare Earth Export Controls — Impact on Businesses and Industries », China Briefing, 2025. https://www.china-briefing.com/news/chinas-rare-earth-export-controls-impacts-on-businesses/ ↩
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Center for Strategic and International Studies, « Rare Earth Export Restrictions One Year Later », CSIS, 2025. https://www.csis.org/analysis/rare-earth-export-restrictions-one-year-later ↩
-
European Parliamentary Research Service, « China’s rare-earth export restrictions », Epthinktank — European Parliament, 24 novembre 2025. https://epthinktank.eu/2025/11/24/chinas-rare-earth-export-restrictions/ ↩
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Clark Hill PLC, « China Hits “Pause” on Rare-Earth Export Controls and What it Means for Supply Chains », Clark Hill, 2025. https://www.clarkhill.com/news-events/news/china-hits-pause-on-rare-earth-export-controls-and-what-it-means-for-supply-chains/ ↩
-
Dezan Shira & Associates, « Trump-Xi Meeting: Outcomes and Implications », China Briefing, 2025. https://www.china-briefing.com/news/trump-xi-meeting-outcomes-and-implications/ ↩
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The White House, « Fact Sheet: President Donald J. Trump Strikes Deal on Economic and Trade Relations with China », whitehouse.gov, 1er novembre 2025. https://www.whitehouse.gov/fact-sheets/2025/11/fact-sheet-president-donald-j-trump-strikes-deal-on-economic-and-trade-relations-with-china/ ↩ ↩2
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Wiley Rein LLP, « United States and China Negotiate One-Year Trade Deal », Wiley, 2025. https://www.wiley.law/alert-United-States-and-China-Negotiate-One-Year-Trade-Deal ↩
-
Foundation for Defense of Democracies, « China Pauses Some Rare Earth Export Curbs While Retaining Levers of Control », FDD, 12 novembre 2025. https://www.fdd.org/analysis/2025/11/12/china-pauses-some-rare-earth-export-curbs-while-retaining-levers-of-control/ ↩
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« Beijing’s dominance in rare earth processing leaves others scrambling to close the gap », Fortune, 11 mars 2026. https://fortune.com/2026/03/11/china-us-rare-earth-processing-critical-minerals/ ↩
-
Resources for the Future, « The Strategic Game of Rare Earths: Why China May Only Be in Favor of Temporary Export Restrictions », RFF, 2025. https://www.rff.org/publications/issue-briefs/the-strategic-game-of-rare-earths-why-china-may-only-be-in-favor-of-temporary-export-restrictions/ ↩
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