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Fusion militaire-civile : la machine à innover de Pékin

La stratégie de fusion militaire-civile chinoise efface la frontière entre civil et défense. Décryptage d'un pilier de la guerre technologique avec Washington.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Chaîne de production high-tech chinoise illustrant la fusion entre industrie civile et militaire.
Chaîne de production high-tech chinoise illustrant la fusion entre industrie civile et militaire. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La fusion militaire-civile (FMC) vise à transformer les avancées économiques et technologiques chinoises en puissance militaire.
  2. Érigée en stratégie nationale par Xi Jinping depuis 2015, elle est pilotée par une commission qu'il préside lui-même.
  3. Le 15e plan quinquennal (2026-2030) doit institutionnaliser la FMC comme mécanisme central de modernisation de la défense.
  4. Washington riposte par des contrôles à l'exportation : 140 entités ajoutées à la liste noire en décembre 2024.
  5. Des analystes appellent à distinguer la réalité de la FMC de sa réputation parfois fantasmée.

Quand le Pentagone inscrit le fabricant de batteries CATL, le géant du numérique Tencent ou l’entreprise d’IA SenseTime sur sa liste d’« entreprises militaires chinoises », il ne vise pas des marchands d’armes1. Il vise des champions civils — et désigne du doigt la stratégie qui brouille délibérément cette distinction : la fusion militaire-civile. C’est l’un des concepts les plus structurants, et les plus disputés, de la rivalité sino-américaine.

Une stratégie pensée au sommet de l’État

L’idée est simple à énoncer, vertigineuse à appliquer : transformer chaque avancée économique et technologique en puissance militaire. La fusion militaire-civile (FMC) vise précisément à mettre en place les mécanismes garantissant cette conversion2. Elle cible un éventail de technologies duales — intelligence artificielle, semi-conducteurs, informatique quantique, aérospatiale, édition génétique, 5G — pour viser la domination militaire2.

Ce n’est pas une politique parmi d’autres. Xi Jinping l’a élevée au rang de stratégie nationale dès 2015, et il préside personnellement la Commission centrale pour le développement militaro-civil intégré, qui en supervise la stratégie d’ensemble3. L’objectif affiché est d’éliminer les barrières entre recherche, production et logistique civiles et militaires, afin d’exploiter les innovations duales au profit de l’Armée populaire de libération3. Cette logique irrigue toute la modernisation militaire chinoise.

L’idée n’est pas neuve en soi. Toutes les grandes puissances exploitent des technologies duales : Internet, le GPS ou l’énergie nucléaire sont nés d’efforts militaires avant d’irriguer le civil. Ce qui distingue la démarche chinoise, c’est son caractère systématique et dirigé d’en haut. Là où, aux États-Unis, le passage du laboratoire universitaire au champ de bataille passe par des marchés, des contrats et des pare-feu juridiques, la FMC entend faire de cette circulation une politique d’État planifiée, où une entreprise privée peut être sommée de partager ses avancées avec l’appareil de défense. C’est cette obligation potentielle, plus que la dualité elle-même, qui inquiète les capitales occidentales.

Des drones aux puces : la frontière s’efface

Concrètement, la FMC se lit dans les laboratoires et les usines. Le secteur des systèmes autonomes en offre l’illustration la plus nette : des drones sophistiqués conçus pour des usages tant civils que militaires, une IA développée par des entreprises commerciales puis embarquée dans des armes. Cette porosité est au cœur de la recherche militaire chinoise en intelligence artificielle comme du développement civil de l’IA en Chine.

Les méthodes pour alimenter cette machine sont multiples : investissement dans des entreprises privées, programmes de recrutement de talents, orientation de la recherche académique vers des fins militaires, mais aussi, selon les analyses américaines, transferts forcés de technologie et vol pur et simple2. L’APL s’appuie largement sur le secteur commercial des technologies de l’information pour ses microélectroniques duales et ses capacités de commandement et de renseignement4. La maîtrise chinoise des terres rares, maillon critique de nombreuses chaînes d’approvisionnement, renforce encore ce levier.

Les universités jouent ici un rôle pivot. Plusieurs grands établissements chinois — les « Sept Fils de la Défense nationale », rattachés au ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information — mènent de front recherche civile et travaux classifiés. Pour un partenaire étranger, distinguer une collaboration académique anodine d’un projet à finalité militaire devient un casse-tête. Les programmes de recrutement de talents, longtemps présentés comme de simples efforts d’attractivité scientifique, sont désormais scrutés comme des canaux possibles de captation de savoir-faire. Cette ambiguïté délibérée est le cœur du dispositif : en brouillant les frontières, la FMC rend la coopération avec la Chine à la fois précieuse et risquée, et place les démocraties devant un dilemme permanent entre ouverture et sécurité.

2026 : l’institutionnalisation

Loin de s’essouffler, la stratégie monte en puissance. Le 15e plan quinquennal chinois (2026-2030), en cours de finalisation avant son adoption par l’Assemblée nationale populaire de mars 2026, contiendrait un élément « discrètement révolutionnaire » : l’institutionnalisation systématique de la FMC comme mécanisme central de modernisation de la défense5. Autrement dit, ce qui relevait encore d’une impulsion politique deviendrait une structure permanente, inscrite dans la planification de l’État.

Cette consolidation inquiète d’autant plus que la FMC sert aussi des objectifs de contrôle interne. Les technologies développées dans ce cadre — intelligence artificielle, surveillance — peuvent être appliquées à des fins répressives, soulevant des questions sur les droits humains et les libertés individuelles. La même innovation qui muscle la défense peut renforcer l’appareil de surveillance, en Chine comme à l’export.

La riposte américaine, et ses limites

Face à cette stratégie, Washington a fait des contrôles à l’exportation son arme principale. Le 2 décembre 2024, le Bureau of Industry and Security a ajouté 140 entités à sa liste noire afin d’entraver la production chinoise de semi-conducteurs avancés, explicitement liés à la FMC6. Toute exportation vers ces entités requiert désormais une licence, quelle que soit la nature du produit6. En parallèle, le Pentagone a étoffé sa liste « 1260H » d’entreprises militaires chinoises, y ajoutant plus de 70 noms — dont Tencent, CATL, SenseTime ou le transporteur COSCO1. En septembre 2025, le département du Commerce a encore ciblé des firmes engagées dans la fusion militaire-civile7.

Mais cette riposte a ses limites. Les rapports américains reconnaissent eux-mêmes que l’APL continue d’obtenir des technologies duales avancées malgré les contrôles existants4. Les listes noires, par ailleurs, ne sont pas sans coût pour l’Occident lui-même : elles fragmentent les chaînes d’approvisionnement, renchérissent certains composants et poussent Pékin à accélérer sa quête d’autosuffisance, notamment dans les semi-conducteurs. Et il faut se garder des excès. Plusieurs instituts, à l’image du CNAS, appellent à distinguer la réalité de la FMC de sa réputation : la stratégie est réelle et ambitieuse, mais se heurte à des obstacles bureaucratiques, à des rivalités internes et à une mise en œuvre inégale selon les secteurs8. Le slogan ne fait pas la performance.

Ce qu’il faut surveiller

La fusion militaire-civile n’est ni un mythe ni une machine omnipotente : c’est une stratégie d’État cohérente, désormais en voie d’institutionnalisation, mais dont l’efficacité réelle reste difficile à mesurer. Entre la version qui en fait un rouleau compresseur imparable et celle qui n’y voit qu’un slogan grandiloquent, la vérité se situe sans doute à mi-chemin : une ambition sérieuse, des résultats inégaux, et une dynamique qu’il serait imprudent de sous-estimer comme de surévaluer. Le signal à guetter est double. Côté chinois, le 15e plan quinquennal dira jusqu’où Pékin entend pousser l’intégration. Côté occidental, la question est de savoir si les contrôles à l’exportation freinent vraiment la modernisation chinoise — ou s’ils ne font qu’accélérer la quête d’autosuffisance technologique de la Chine. De cet affrontement dépend une large part de l’équilibre des puissances à venir.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la fusion militaire-civile ?

C'est une stratégie nationale chinoise visant à intégrer profondément les secteurs civil et militaire pour transformer les avancées économiques et technologiques en puissance militaire. Elle cible les technologies duales : IA, semi-conducteurs, quantique, aérospatiale, biotechnologies, 5G, en effaçant les barrières entre recherche civile et défense.

Quel rôle joue Xi Jinping ?

Un rôle central. Xi Jinping a élevé la fusion militaire-civile au rang de priorité nationale depuis 2015 et préside lui-même la Commission centrale pour le développement militaro-civil intégré, qui en pilote la stratégie au plus haut niveau de l'État.

Comment les États-Unis répondent-ils ?

Par des contrôles à l'exportation. En décembre 2024, le Bureau of Industry and Security a ajouté 140 entités à sa liste noire pour entraver la production chinoise de semi-conducteurs avancés. Le Pentagone tient aussi une liste d'« entreprises militaires chinoises » comptant des géants comme Tencent ou CATL.

La menace est-elle parfois exagérée ?

Certains chercheurs le pensent. Des instituts comme le CNAS appellent à distinguer la réalité de la fusion militaire-civile de sa réputation. La stratégie est ambitieuse mais se heurte à des obstacles bureaucratiques, à des rivalités internes et à une mise en œuvre inégale selon les secteurs.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Crowell & Moring LLP, « New Year, Updated List: The US Department of Defense Updates Its List of Chinese Military Companies », Crowell & Moring, 2025. https://www.crowell.com/en/insights/client-alerts/new-year-updated-list-the-us-department-of-defense-updates-its-list-of-chinese-military-companies-with-ancillary-supply-chain-and-usg-contracting-impacts 2

  2. National Bureau of Asian Research, « Commercialized Militarization: China’s Military-Civil Fusion Strategy », NBR, 2023. https://www.nbr.org/publication/commercialized-militarization-chinas-military-civil-fusion-strategy/ 2 3

  3. CSIS, « China’s Evolving Conception of Civil-Military Collaboration », Center for Strategic and International Studies, 2025. https://www.csis.org/blogs/trustee-china-hand/chinas-evolving-conception-civil-military-collaboration 2

  4. U.S. Department of State, « The Chinese Communist Party’s Military-Civil Fusion Policy », U.S. Department of State, 2021. https://2017-2021.state.gov/military-civil-fusion/ 2

  5. The Diplomat, « How China’s Coming 15th Five-Year Plan Will Reshape Military Innovation », The Diplomat, octobre 2025. https://thediplomat.com/2025/10/how-chinas-coming-15th-five-year-plan-will-reshape-military-innovation/

  6. Baker McKenzie, « US Department of Commerce Significantly Expands Controls Targeting Indigenous Production of Advanced Semiconductors in China », Global Sanctions and Export Controls Blog, décembre 2024. https://sanctionsnews.bakermckenzie.com/us-department-of-commerce-significantly-expands-controls-targeting-indigenous-production-of-advanced-semiconductors-in-china/ 2

  7. Foundation for Defense of Democracies, « Commerce Department Targets Chinese Firms Engaged in Military-Civil Fusion », FDD, 17 septembre 2025. https://www.fdd.org/analysis/2025/09/17/commerce-department-targets-chinese-firms-engaged-in-military-civil-fusion/

  8. Center for a New American Security, « Myths and Realities of China’s Military-Civil Fusion Strategy », CNAS, 2024. https://www.cnas.org/publications/reports/myths-and-realities-of-chinas-military-civil-fusion-strategy

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