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Vaccins : la diplomatie de la « pharmacie du monde »

Premier producteur mondial de vaccins, l'Inde transforme ses usines en levier diplomatique. Du COVID au paludisme, anatomie d'une puissance sanitaire.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Chaîne de production de flacons de vaccins dans une usine pharmaceutique indienne
Chaîne de production de flacons de vaccins dans une usine pharmaceutique indienne (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le Serum Institute of India, plus grand fabricant mondial de vaccins, a produit plus de 1,5 milliard de doses et porte sa capacité à 4 milliards par an.
  2. Environ 65 % des enfants du monde reçoivent au moins un vaccin fabriqué par cette entreprise de Pune.
  3. Lancée en janvier 2021, l'initiative Vaccine Maitri a livré plus de 300 millions de doses à 101 pays jusqu'en juin 2023.
  4. Le suspension brutale des exportations en 2021 a écorné la fiabilité de l'Inde et ouvert un boulevard à la Chine, notamment au Népal.
  5. Le nouveau vaccin antipaludique R21/Matrix-M, fabriqué en Inde à moins de 4 dollars la dose, relance la diplomatie sanitaire de New Delhi.

Au plus fort de la pandémie, une usine de Pune produisait à elle seule plus de 2,5 millions de doses de vaccin anti-COVID par jour1. Quelques mois plus tard, des avions cargo frappés du drapeau indien atterrissaient à Katmandou, Dacca ou Colombo, chargés de flacons offerts par New Delhi. L’Inde venait de découvrir qu’un vaccin pouvait peser autant qu’une frégate dans le jeu des nations.

Une « pharmacie du monde » bien réelle

Le socle de cette puissance n’est pas un slogan. L’Inde concentre environ 60 % de la capacité mondiale de production de vaccins2. Au cœur du dispositif, une entreprise privée : le Serum Institute of India (SII), fondé à Pune, qui est le plus grand fabricant mondial en volume, avec plus de 1,5 milliard de doses produites et vendues, du polio à la diphtérie en passant par le tétanos3.

Les chiffres donnent le vertige. Le site de Pune affiche une capacité annuelle portée à 4 milliards de doses, contre 3 milliards quelques années plus tôt3. Surtout, environ 65 % des enfants du monde reçoivent au moins un vaccin fabriqué par cette seule entreprise3. Son patron, Adar Poonawalla, anticipe un doublement de la demande mondiale en cinq ans4. C’est cette industrie, accessible et bon marché, qui transforme un savoir-faire pharmaceutique en instrument d’influence.

Cet avantage tient à un modèle économique singulier. Plutôt que de viser les marchés riches et les marges élevées, les fabricants indiens se sont spécialisés dans les vaccins génériques produits en très grand volume, à des coûts que peu de concurrents peuvent égaler. Ce positionnement, longtemps perçu comme une activité peu prestigieuse, est devenu un atout géopolitique de premier ordre le jour où la planète entière a eu besoin de doses, vite et à bas prix. La pandémie n’a pas créé cette puissance industrielle : elle l’a révélée au grand jour.

Vaccine Maitri : l’amitié en flacons

En janvier 2021, New Delhi lance l’initiative Vaccine Maitri — littéralement « amitié vaccinale » —, un effort diplomatique d’ampleur pour offrir et fournir des vaccins « made in India » aux pays à faible revenu5. La géographie de ces dons épouse la doctrine du « voisinage d’abord » : 2 millions de doses au Bangladesh, 1,5 million au Myanmar, 1 million au Népal, 500 000 au Sri Lanka et à l’Afghanistan, sans oublier le Bhoutan, le Cambodge, les Maldives ou les Seychelles6.

Le bilan cumulé est considérable : jusqu’en juin 2023, l’Inde a livré plus de 300 millions de doses à 101 pays, sous forme de dons, de contrats commerciaux ou de livraisons via le mécanisme international COVAX5. Pour un pays longtemps perçu comme un acteur régional, le gain d’image est net. Plusieurs analystes y voient un usage habile du « soft power » : une diplomatie non coercitive, présentée comme une alternative humaine aux logiques de puissance brute, qui a permis à l’Inde de regagner du terrain face à la concurrence économique chinoise7. Cette logique d’influence par le don rejoint celle que l’Inde déploie dans son expansion en Afrique.

La rivalité avec la Chine, sans angélisme

Le récit d’une victoire indienne mérite d’être nuancé. Sur le terrain, l’Inde et la Chine se disputent souvent les mêmes pays : le Népal, le Bangladesh et le Sri Lanka figurent dans le « top dix » des bénéficiaires des deux puissances7. La diplomatie vaccinale est donc aussi un champ de compétition, où les intérêts économiques et politiques restent les moteurs réels derrière l’affichage solidaire7. Les deux géants asiatiques avancent avec des cartes différentes : la Chine mise sur des vaccins entièrement nationaux et des financements liés à ses grands projets d’infrastructures, quand l’Inde joue la carte du volume, du prix et d’une image moins associée à des contreparties politiques.

Surtout, l’épisode a révélé une fragilité. Au printemps 2021, frappée par une vague meurtrière du variant Delta, l’Inde a brutalement suspendu ses exportations pour vacciner sa propre population. Le vide ainsi créé a profité à Pékin, qui s’est engouffré dans la brèche, notamment au Népal, où les vaccins chinois ont rapidement pris le relais8. La leçon est durable : une diplomatie fondée sur l’industrie suppose une fiabilité dans la durée, faute de quoi le partenaire d’hier se tourne vers le concurrent. La gouvernance sanitaire mondiale revendiquée par la Chine reste un défi direct pour les ambitions indiennes.

Le paludisme, deuxième acte

Passée la pandémie, New Delhi a trouvé un nouveau terrain d’influence : le paludisme, qui tue surtout des enfants africains. Fin 2023, l’Organisation mondiale de la santé a préqualifié le vaccin R21/Matrix-M, conçu par l’université d’Oxford et fabriqué à grande échelle par le Serum Institute9. En juillet 2024, la Côte d’Ivoire est devenue le premier pays au monde à le déployer, à Abidjan puis dans 38 districts9.

L’arme économique est redoutable. Le SII a déjà produit 25 millions de doses, s’est engagé à monter à 100 millions par an, et propose le vaccin à moins de 4 dollars l’unité10. Son efficacité — environ 75 % de réduction des cas symptomatiques sur douze mois après trois doses10 — en fait un outil de santé publique majeur. Une quinzaine de pays africains devaient introduire des vaccins antipaludiques avec le soutien de l’alliance Gavi, visant 6,6 millions d’enfants en 2024 et 202510. En juin 2025, le SII est devenu la première entreprise à soumettre à l’OMS un dossier de préqualification pour un vaccin contre le virus Nipah, signe que l’ambition dépasse désormais le COVID1. Cette montée en puissance industrielle fait écho à la stratégie indienne d’autonomie observée dans ses corridors de défense comme dans ses exportations d’armement.

Une influence à consolider

La diplomatie vaccinale a offert à l’Inde un récit valorisant et des relais concrets dans le Sud global. Mais elle reste tributaire de deux variables : la fiabilité des livraisons, mise à mal en 2021, et la capacité à innover au-delà des produits sous licence étrangère. Le R21, conçu à Oxford, illustre cette dépendance autant que cette force : l’Inde excelle à fabriquer et à diffuser, moins à concevoir les molécules de rupture. Combler cet écart est le vrai chantier des années à venir.

Le signal à surveiller est clair : New Delhi parviendra-t-elle à transformer sa capacité de fabrication en leadership scientifique propre, capable de répondre seul à la prochaine pandémie ? Si l’Inde y parvient, la « pharmacie du monde » deviendra aussi un laboratoire du monde — et sa voix dans les enceintes sanitaires internationales pèsera d’un poids nouveau.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi appelle-t-on l'Inde la « pharmacie du monde » ?

Parce qu'elle concentre environ 60 % de la capacité mondiale de production de vaccins. À elle seule, l'entreprise Serum Institute of India, à Pune, fournit au moins un vaccin à près de 65 % des enfants de la planète, à des prix très bas qui la rendent incontournable pour les pays pauvres.

Qu'est-ce que l'initiative Vaccine Maitri ?

Lancée en janvier 2021, Vaccine Maitri (« amitié vaccinale ») est le programme par lequel l'Inde a offert et vendu ses vaccins anti-COVID au monde en développement. Jusqu'en juin 2023, elle a permis de livrer plus de 300 millions de doses à 101 pays, en priorité dans le voisinage immédiat.

L'Inde a-t-elle vraiment devancé la Chine sur les vaccins ?

Sur l'image, oui : plusieurs analyses estiment que l'Inde a remporté la première manche de la diplomatie vaccinale. Mais la suspension de ses exportations en 2021, pour faire face à sa propre vague de COVID, a permis à la Chine de combler le vide dans des pays comme le Népal, nuançant ce succès.

En quoi le vaccin contre le paludisme change-t-il la donne ?

Le R21/Matrix-M, fabriqué en Inde et déployé en Afrique depuis 2024, est vendu à moins de 4 dollars la dose et réduit d'environ 75 % les cas de paludisme symptomatique. Sa production de masse offre à New Delhi un nouveau levier d'influence sanitaire, au-delà du seul COVID.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

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Sources

  1. Serum Institute of India, « Serum Institute of India becomes the First Company to Submit Prequalification Dossier to WHO », Serum Institute of India, 11 juin 2025. https://www.seruminstitute.com/Serum_Institute_of_India_becomes_the_First_Company_to_Submit_Prequalification_Dossier_to_WHO.php 2

  2. Atlantic Council, « COVID vaccines: India and China’s new diplomatic currency », Atlantic Council, 2021. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/covid-vaccines-india-and-chinas-new-diplomatic-currency/

  3. DCVMN, « Serum Institute of India Pvt. Ltd. », Developing Countries Vaccine Manufacturers Network, 2024. https://dcvmn.org/member/siil/ 2 3

  4. Business Standard, « World’s largest vaccine maker Serum Institute sees demand doubling in 5 yrs », Business Standard, 11 juin 2024. https://www.business-standard.com/companies/news/world-s-largest-vaccine-maker-serum-institute-sees-demand-doubling-in-5-yrs-124061100081_1.html

  5. Invest India, « Diplomacy in difficult times: India’s “Vaccine Maitri” initiative », Invest India, 2023. https://www.investindia.gov.in/team-india-blogs/diplomacy-difficult-times-indias-vaccine-maitri-initiative 2

  6. Development Policy Centre, « India’s vaccine diplomacy: made in India, shared with the world », Devpolicy Blog, 29 mars 2021. https://devpolicy.org/indias-vaccine-diplomacy-made-in-india-shared-with-the-world-20210329/

  7. The National Bureau of Asian Research, « Rising-Power Competition: The Covid-19 Vaccine Diplomacy of China and India », NBR, 2023. https://nbr.org/publication/rising-power-competition-the-covid-19-vaccine-diplomacy-of-china-and-india/ 2 3

  8. IJFMR, « India’s Vaccine Halt, China’s Advance, and Nepal’s Response », International Journal for Multidisciplinary Research, 2025. https://www.ijfmr.com/papers/2025/6/63810.pdf

  9. University of Oxford, « Côte d’Ivoire makes history as first nation to deploy R21/Matrix-M Malaria Vaccine », University of Oxford, 15 juillet 2024. https://www.ox.ac.uk/news/2024-07-15-c-te-d-ivoire-makes-history-first-nation-deploy-r21matrix-m-malaria-vaccine 2

  10. Business Standard, « Serum Institute rolls out new high efficacy malaria vaccine in Africa », Business Standard, 15 juillet 2024. https://www.business-standard.com/companies/news/serum-institute-rolls-out-new-high-efficacy-malaria-vaccine-in-africa-124071501169_1.html 2 3

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