Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Chine

Santé mondiale : comment la Chine occupe le terrain

Entre diplomatie vaccinale, traité pandémique de 2025 et retrait américain de l'OMS, la Chine s'impose dans la gouvernance mondiale de la santé. Décryptage.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Flacons de vaccin et drapeau chinois, illustrant la diplomatie sanitaire de la Chine.
Flacons de vaccin et drapeau chinois, illustrant la diplomatie sanitaire de la Chine. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Pendant la pandémie, la Chine a livré ses vaccins à des dizaines de pays, dont 37 nations africaines.
  2. Elle a promis 100 millions de dollars au dispositif COVAX, sa plus grande contribution volontaire à une organisation internationale.
  3. Le traité pandémique de l'OMS a été adopté en mai 2025, après trois ans de négociations.
  4. Les États-Unis ont quitté l'OMS le 22 janvier 2026, laissant la Chine en position de premier contributeur.
  5. L'efficacité contestée des vaccins chinois a toutefois nuancé les succès de cette diplomatie sanitaire.

Le 22 janvier 2026, les États-Unis ont officiellement quitté l’Organisation mondiale de la santé. Le même mois, ou presque, la Chine confirmait sa place de premier bailleur de l’institution. En une décision, le centre de gravité de la gouvernance sanitaire mondiale a basculé. Pour Pékin, qui patiemment occupait le terrain depuis la pandémie de COVID-19, c’est une victoire offerte autant que conquise.

La pandémie, rampe de lancement

L’ascension chinoise s’est jouée pendant la crise du COVID-19. Tandis que les pays riches accaparaient les premières doses, la Chine a fait de ses vaccins un instrument d’influence. Sinopharm et Sinovac ont été distribués dans 37 pays africains, offrant souvent la seule option de vaccination pour les soignants et les populations vulnérables1. À l’échelle mondiale, ses vaccins ont atteint des dizaines de nations d’Asie, d’Amérique latine et du Pacifique1.

L’engagement ne s’est pas limité aux livraisons. En Égypte, une entreprise chinoise a bâti la plus grande unité de stockage à froid de vaccins du continent africain, et le pays a entrepris de produire localement le vaccin Sinovac pour le réexporter vers le reste de l’Afrique1. Ce transfert de capacités, plus que les dons ponctuels, fonde la promesse chinoise : non pas seulement fournir, mais permettre aux partenaires de produire. C’est un argument puissant auprès de pays longtemps relégués au bout de la file d’attente sanitaire mondiale.

Cette offensive ne sortait pas de nulle part. Elle s’inscrivait dans une « Route de la soie de la santé », volet sanitaire de la grande initiative des Nouvelles Routes de la soie1. Pékin a aussi joué la carte multilatérale : il a promis 100 millions de dollars au dispositif COVAX, destiné à un accès équitable aux vaccins dans 92 pays à faibles revenus — sa plus grande contribution volontaire à une organisation internationale à l’époque1. Ce mélange de générosité et de calcul prolonge la diplomatie vaccinale de la Chine en un véritable levier géopolitique.

Un traité mondial sans les États-Unis

Le moment décisif est venu en 2025. Après trois ans d’âpres négociations, l’Assemblée mondiale de la santé a adopté, le 20 mai 2025, le premier traité pandémique de l’histoire2. Ce texte juridiquement contraignant vise à mieux prévenir, préparer et gérer les futures pandémies, en plaçant l’équité au cœur du dispositif3. Fait notable, aucun pays n’a voté contre2.

Le traité reste néanmoins imparfait. Plusieurs organisations, dont Human Rights Watch, l’ont salué comme une avancée historique tout en pointant ses lacunes, notamment sur le caractère contraignant du partage des produits de santé. Mais le grand absent était les États-Unis. Dès janvier 2025, l’administration Trump avait enclenché le retrait américain de l’OMS et n’a pas envoyé de délégation à Genève2. Or Washington avait contribué à rédiger le texte et restait historiquement le premier financeur de l’organisation2. Son absence affaiblit la portée du traité, tout en dégageant un espace que la Chine s’est empressée d’occuper. Pékin a dépêché environ 180 délégués à Genève2, un déploiement à la mesure de ses ambitions dans les organisations internationales.

Le vide américain, l’opportunité chinoise

Le retrait américain n’est pas symbolique : il est financier. Tout le financement public américain de l’OMS a été coupé, alors que les États-Unis fournissaient 12 à 15 % du budget total de l’organisation en 2022-20234. Le processus avait été enclenché par décret le 20 janvier 2025, pour un retrait effectif un an plus tard, le 22 janvier 20264. La conséquence est mécanique : la Chine devient le premier contributeur étatique de l’OMS2. Le retrait américain « laisse de la place à la Chine pour étendre son influence », résume une analyse de l’institut RUSI5. L’organisation, elle, affronte une crise financière aiguë et un sérieux exercice de réduction de la voilure5.

Pékin avance ses arguments avec constance. Il défend le respect de la souveraineté des États, des obligations différenciées pour les pays en développement et un renforcement concret de leurs capacités — des préoccupations partagées dans tout le Sud global3. Sur l’accès équitable aux produits de santé, la Chine s’est rangée aux côtés du Brésil, de l’Indonésie et du Bangladesh3. Cette posture de porte-parole des pays émergents lui vaut des soutiens durables, de l’Afrique à l’Amérique latine, sur le modèle de ce qu’elle déploie dans la stratégie climatique.

Les limites d’une stratégie

L’avancée chinoise n’est pourtant pas sans failles. La principale tient à la crédibilité de ses vaccins. Des doutes persistants sur l’efficacité de Sinopharm et Sinovac ont terni la diplomatie vaccinale, et la vague Omicron en Chine même a indirectement nourri ces interrogations1. Pour une stratégie fondée sur l’image d’un partenaire fiable, la défiance scientifique est un handicap réel.

Les entreprises chinoises du vaccin se heurtent par ailleurs à des contraintes structurelles sur le marché mondial de l’aide : dépendance aux commandes publiques, difficultés à percer les marchés réglementés du Nord, concurrence accrue après la phase aiguë de la pandémie6. Le succès commercial fut pourtant spectaculaire au plus fort de la crise : les ventes de Sinovac avaient bondi à 19,4 milliards de dollars en 2021, contre 511 millions l’année précédente, plus de la moitié de ce chiffre provenant de l’étranger1. Mais un marché dopé par l’urgence n’est pas un marché pérenne, et la suite s’annonce plus disputée.

L’autre limite est politique. En occupant le vide laissé par Washington, la Chine s’expose aussi aux critiques : transparence, gestion initiale de la pandémie, soupçons d’instrumentalisation de l’aide. Pékin n’ignore pas ces reproches et mise sur la durée, en multipliant équipes médicales, formations et infrastructures. Son ancrage sanitaire complète d’ailleurs son ancrage stratégique, de Djibouti aux capitales du Sud. Reste que l’influence ainsi gagnée dépendra de la qualité réelle des biens publics qu’elle fournit, et pas seulement de leur volume.

Ce qu’il faut surveiller

La gouvernance mondiale de la santé est entrée dans une nouvelle ère, et la Chine en est l’une des grandes bénéficiaires. Le traité de 2025 et le retrait américain de 2026 ont réécrit les rapports de force : pour la première fois, une puissance non occidentale se trouve en position de premier plan à l’OMS. Le signal à guetter : l’argent et les actes. Si Pékin transforme son statut de premier contributeur en engagements concrets et transparents, il consolidera durablement son leadership. S’il se contente d’occuper l’espace sans en assumer les responsabilités, le monde y perdra un système déjà fragilisé — et la prochaine pandémie nous le rappellera brutalement.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

En quoi consiste la diplomatie sanitaire chinoise ?

Elle combine fourniture de vaccins, de matériel médical et d'équipes de soins à des pays partenaires, dans le cadre d'une « Route de la soie de la santé ». Pendant la pandémie de COVID-19, la Chine a livré ses vaccins à des dizaines de pays du Sud, gagnant en influence diplomatique.

Qu'est-ce que le traité pandémique de l'OMS ?

Adopté le 20 mai 2025 après trois ans de négociations, c'est un accord destiné à mieux prévenir, préparer et gérer les futures pandémies, avec l'équité au centre. Aucun pays n'a voté contre. La Chine y a soutenu les revendications des pays en développement sur l'accès aux produits de santé.

Pourquoi le retrait américain change-t-il la donne ?

Les États-Unis ont quitté l'OMS le 22 janvier 2026 et coupé tout financement, eux qui assuraient 12 à 15 % du budget. La Chine devient ainsi le premier contributeur étatique de l'organisation, ce qui élargit mécaniquement son influence sur la gouvernance mondiale de la santé.

Les vaccins chinois ont-ils convaincu ?

En partie. Sinopharm et Sinovac ont offert, dans de nombreux pays du Sud, la seule option de vaccination disponible. Mais des doutes persistants sur leur efficacité, ravivés par la vague Omicron en Chine, ont terni l'image de cette diplomatie vaccinale auprès d'une partie de l'opinion mondiale.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. MERICS, « China’s vaccine diplomacy assumes geopolitical importance », Mercator Institute for China Studies, 2021. https://merics.org/en/comment/chinas-vaccine-diplomacy-assumes-geopolitical-importance 2 3 4 5 6 7

  2. Science (AAAS), « Global pandemic treaty finalized, without U.S., in ‘a victory for multilateralism’ », Science, 20 mai 2025. https://www.science.org/content/article/global-pandemic-treaty-finalized-without-us-victory-multilateralism 2 3 4 5 6

  3. UN News, « Nations adopt historic pledge to guard against future pandemics », UN News, 20 mai 2025. https://news.un.org/en/story/2025/05/1163451 2 3

  4. U.S. Department of Health and Human Services, « Fact Sheet: U.S. Withdrawal from the World Health Organization », HHS.gov, 2025. https://www.hhs.gov/press-room/fact-sheet-us-withdrawal-from-the-world-health-organization.html 2

  5. Royal United Services Institute, « What Does the US Withdrawal from the WHO Mean for Global Health Security? », RUSI, 2025. https://www.rusi.org/explore-our-research/publications/commentary/what-does-us-withdrawal-who-mean-global-health-security 2

  6. Frontiers in Public Health, « A critical review of Chinese vaccine enterprises in the global aid market: evolution, drivers, and structural constraints », Frontiers in Public Health, 2025. https://www.frontiersin.org/journals/public-health/articles/10.3389/fpubh.2025.1692140/full

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail