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Armes chimiques et biologiques : ce que l'on sait du dossier iranien

Victime des gaz irakiens dans les années 1980, signataire des conventions, l'Iran fait l'objet d'accusations de non-conformité. État des lieux factuel.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Laboratoire scientifique avec personnel en combinaison de protection et équipements de biosécurité.
Laboratoire scientifique avec personnel en combinaison de protection et équipements de biosécurité. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Iran a été massivement victime des armes chimiques irakiennes durant la guerre de 1980-1988, ce qui a marqué sa doctrine de défense.
  2. Téhéran a ratifié la Convention sur les armes chimiques (1997) et celle sur les armes biologiques (1973).
  3. Les États-Unis jugent l'Iran en non-conformité avec la Convention chimique depuis 2018.
  4. Sur le biologique, les évaluations récentes insistent sur le double usage d'un secteur biotechnologique civil développé, plus que sur un programme offensif avéré.

Peu de pays connaissent aussi intimement l’horreur des armes chimiques que l’Iran. Dans les années 1980, ses soldats et ses civils ont subi les gaz de Saddam Hussein, laissant une cicatrice nationale qui irrigue encore aujourd’hui sa pensée stratégique. C’est sur ce traumatisme, et non sur un fantasme, qu’il faut adosser toute lecture du dossier chimique et biologique iranien — un sujet où la prudence factuelle s’impose plus qu’ailleurs.

Une nation marquée par les gaz de combat

Le point de départ est historique et incontestable. Durant la guerre Iran-Irak (1980-1988), l’armée irakienne a employé à grande échelle des armes chimiques contre les forces et les populations iraniennes. L’attaque de Sardasht, le 28 juin 1987, en est l’un des symboles : le bombardement au gaz moutarde de quartiers résidentiels y a tué environ 130 personnes, dont une majorité de civils, et exposé plus de 8 000 habitants1.

Sardasht ne fut pas un cas isolé : tout au long de la guerre, l’armée irakienne a employé gaz moutarde et agents neurotoxiques contre les troupes et les villes iraniennes, faisant de ce conflit l’un des plus marqués par les armes chimiques depuis 1918. Les séquelles ont été durables. Des années après, une large part des survivants souffrait encore de graves problèmes respiratoires, oculaires, cutanés et immunitaires1. Des chercheurs continuent de documenter le sort de ces victimes, dont beaucoup n’ont jamais été pleinement recensées ni indemnisées2.

Ce traumatisme a une portée politique. Il nourrit un puissant sentiment d’injustice à Téhéran, qui rappelle que la communauté internationale est restée largement silencieuse face à l’usage de ces armes contre lui. Ce passé explique aussi pourquoi la défense contre les agents chimiques — détection, protection, traitement, prise en charge médicale — occupe une place particulière dans la doctrine militaire iranienne, au même titre que les autres piliers de l’industrie de défense iranienne.

Un État partie aux grandes conventions

Sur le plan juridique, l’Iran a inscrit son engagement dans le droit international. Il a ratifié la Convention sur les armes biologiques (BWC) dès le 22 août 19733. Il a signé la Convention sur les armes chimiques (CWC) en janvier 1993, l’a ratifiée le 3 novembre 1997, puis a remis ses premières déclarations officielles en 1998 et 19994.

Par ces textes, Téhéran s’interdit en principe de développer, produire ou stocker de telles armes. L’Iran a constamment affirmé condamner les armes de destruction massive, une posture qu’il relie volontiers à sa propre expérience de victime. Les autorités religieuses ont d’ailleurs présenté ce rejet comme un impératif moral et religieux, argument souvent mis en avant dans le débat sur le dossier nucléaire.

Cette dimension normative distingue le dossier chimique et biologique du programme balistique, exploré dans notre analyse du développement du programme de missiles de l’Iran, ou du dossier nucléaire et de ses enjeux de prolifération régionale. Elle s’inscrit néanmoins dans la même quête d’autonomie que le reste de l’industrie nationale des armes en Iran, bâtie sous embargo.

Le contentieux chimique avec Washington

L’adhésion aux conventions n’a pas dissipé la méfiance. Depuis novembre 2018, le Département d’État américain certifie l’Iran en situation de non-conformité avec la Convention sur les armes chimiques4. Les griefs sont précis : Washington reproche à Téhéran un transfert non déclaré d’armes chimiques à la Libye durant le conflit libyo-tchadien des années 1980, des déclarations incomplètes sur ses stocks d’agents anti-émeute et sur ses installations, ainsi que la recherche d’agents pharmacologiques à des fins potentiellement offensives4.

Ces accusations émanent toutefois d’une partie, les États-Unis, dans un contexte de tensions bilatérales aiguës. L’Iran les conteste et invoque son statut de membre en règle de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Le Wisconsin Project, organisme spécialisé, retrace de son côté une longue histoire d’efforts iraniens liés au chimique, remontant à la fin de la guerre contre l’Irak, sans pour autant trancher sur l’existence d’un arsenal opérationnel actuel5.

La prudence reste donc de mise : entre soupçon documenté et preuve établie, la marge demeure considérable. C’est tout l’enjeu de ce type de dossier, où le renseignement progresse par indices et probabilités plutôt que par certitudes. Affirmer l’existence d’un programme offensif clandestin exigerait des preuves que les sources publiques ne fournissent pas à ce jour ; à l’inverse, l’opacité de Téhéran sur certains points entretient légitimement les interrogations.

Le biologique, ou l’ambiguïté du double usage

Sur le volet biologique, l’incertitude est plus grande encore. L’Iran a été accusé par le passé, notamment dans les années 1990, de chercher à développer un programme offensif, mais les évaluations les plus récentes évitent les affirmations définitives6. Elles insistent plutôt sur le caractère « double usage » d’un secteur biotechnologique civil en plein essor : les mêmes équipements, matériaux et savoir-faire peuvent servir la recherche médicale légitime comme, en théorie, une capacité militaire6.

Le renseignement américain résumait cette ambiguïté en 2011 : l’Iran disposerait « probablement » de la capacité de produire certains agents biologiques à des fins offensives s’il en prenait la décision, et aurait mené par le passé des travaux de recherche dans ce domaine6. La formulation est révélatrice : on parle de capacité potentielle, conditionnée à une décision politique, et non d’un programme avéré. Cette zone grise est typique des dossiers de prolifération, où l’absence de preuve ne vaut pas preuve de l’absence — mais où l’inverse est tout aussi vrai.

Un dossier à manier avec prudence

Que retenir, en définitive ? Que l’Iran est à la fois une victime historique des armes chimiques, un État partie aux conventions de désarmement, et la cible d’accusations sérieuses mais contestées de non-conformité. Réduire ce tableau à une menace univoque serait aussi trompeur que d’ignorer les zones d’ombre que pointent les inspecteurs et les services occidentaux.

Le signal à surveiller est double : d’une part, le degré de transparence que l’Iran acceptera vis-à-vis de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques ; d’autre part, l’évolution de son industrie biotechnologique, dont la trajectoire civile et les usages possibles resteront scrutés. Sur un sujet aussi grave, la rigueur des faits doit primer sur la tentation de l’alarme.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'Iran a-t-il été victime d'armes chimiques ?

Oui, massivement. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), l'armée de Saddam Hussein a employé des gaz de combat contre civils et soldats iraniens. L'attaque de Sardasht, en juin 1987, a fait environ 130 morts et exposé plus de 8 000 personnes au gaz moutarde, dont beaucoup souffrent encore de séquelles.

L'Iran a-t-il signé les conventions de désarmement ?

Oui. L'Iran a ratifié la Convention sur les armes biologiques en 1973 et la Convention sur les armes chimiques en 1997, par laquelle il s'engage à ne pas développer, produire ni stocker d'armes chimiques. Il a fourni ses premières déclarations officielles dans le cadre de la CWC en 1998-1999.

Que reproche-t-on à l'Iran sur le plan chimique ?

Depuis novembre 2018, les États-Unis certifient l'Iran en non-conformité avec la Convention chimique, lui reprochant notamment des déclarations incomplètes sur ses stocks d'agents anti-émeute et un transfert passé d'armes chimiques à la Libye, ainsi que la recherche d'agents à des fins potentiellement offensives.

Existe-t-il un programme biologique offensif iranien ?

Aucune preuve définitive n'est publiquement établie. Le renseignement américain estimait en 2011 que l'Iran pourrait produire certains agents s'il le décidait, et qu'il avait mené par le passé des recherches offensives. Les évaluations récentes insistent surtout sur le caractère double usage de son industrie biotechnologique civile.

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Rédaction · Analyse stratégique

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Sources

  1. Science (AAAS), « Seeking answers for Iran’s chemical weapons victims—before time runs out », Science / AAAS, consulté en 2026. https://www.science.org/content/article/seeking-answers-iran-s-chemical-weapons-victims-time-runs-out 2

  2. France 24, « Iran victims of Iraq gas attack say horrors are a warning », France 24, 20 septembre 2020. https://www.france24.com/en/20200920-iran-victims-of-iraq-gas-attack-say-horrors-are-a-warning

  3. Nuclear Threat Initiative, « Iran — Biological Overview », NTI, consulté en 2026. https://www.nti.org/learn/countries/iran/biological/

  4. U.S. Department of State, « Finding of Non-Compliance With the Chemical Weapons Convention (CWC): Islamic Republic of Iran », U.S. Department of State, 2018. https://www.state.gov/finding-of-non-compliance-with-the-chemical-weapons-convention-cwc-islamic-republic-of-iran 2 3

  5. Iran Watch (Wisconsin Project on Nuclear Arms Control), « A History of Iran’s Chemical Weapon-Related Efforts », Iran Watch, consulté en 2026. https://www.iranwatch.org/our-publications/weapon-program-background-report/history-irans-chemical-weapon-related-efforts

  6. Nuclear Threat Initiative, « Iran — WMD Capabilities and Nonproliferation Overview (Biological) », NTI, consulté en 2026. https://www.nti.org/analysis/articles/iran-biological/ 2 3

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