Vendredi 5 juin 2026 · Analyse stratégique indépendante
ISS
Institut des Sciences Stratégiques
Géopolitique · Défense · Prospective
728 analyses publiées
Fil d'actualité
Partager𝕏in
Géopolitique & États · Iran

Le programme de missiles de l'Iran : la dissuasion par la frappe

Premier arsenal balistique du Moyen-Orient avec plus de 3 000 missiles : le programme iranien, du Scud copié aux tirs massifs sur Israël en 2024-2025.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Missile balistique iranien exposé lors d'une parade militaire à Téhéran.
Missile balistique iranien exposé lors d'une parade militaire à Téhéran. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Iran dispose du plus grand arsenal balistique du Moyen-Orient : plus de 3 000 missiles selon les estimations américaines, dont environ 2 000 capables d'atteindre Israël.
  2. Né de la guerre Iran-Irak et bâti grâce à la technologie nord-coréenne, le programme va aujourd'hui du missile à courte portée aux engins de 2 000 à 3 000 km.
  3. En 2024 et 2025, l'Iran a tiré pour la première fois des centaines de missiles directement sur Israël, faisant du balistique le cœur de sa dissuasion.
  4. Les sanctions onusiennes sur les missiles, expirées en 2023, ont été rétablies fin septembre 2025 via le mécanisme de « snapback » activé par les Européens.

Le 1er octobre 2024, le ciel d’Israël s’est zébré de traînées : environ deux cents missiles balistiques iraniens, tirés en deux vagues, fonçaient vers leurs cibles1. Huit mois plus tard, lors d’une guerre de douze jours, Téhéran en lançait près de six cents2. En l’espace d’un an, l’Iran a fait basculer dans le réel ce qui n’était qu’une menace abstraite : son arsenal de missiles, le plus vaste du Moyen-Orient, est devenu le cœur battant de sa stratégie de dissuasion.

D’un Scud bricolé au premier arsenal régional

L’histoire commence dans la boue de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Bombardé par les missiles de Saddam Hussein et privé d’armement par l’embargo qui suit la révolution de 1979, l’Iran cherche désespérément une capacité de frappe à distance. Les premiers Scud arrivent de Libye en 1985, puis de Corée du Nord à partir de 1987 : en quelques mois, Téhéran importe près d’une centaine de missiles, aussitôt employés au combat3.

C’est le point de départ d’un patient travail de copie. Dès les années 1990, l’Iran rétro-conçoit le Scud-B pour produire son propre missile, le Shahab-13. La rapidité de ces progrès doit beaucoup à l’aide étrangère : la Corée du Nord fournit le matériel de propulsion à ergols liquides, la Russie des matériaux et de la formation, la Chine un coup de main sur le guidage et la propulsion solide3. La paternité du programme revient à un officier, Hassan Tehrani Moghaddam, surnommé le « père » des missiles iraniens, qui alla chercher savoir-faire et plans jusqu’en Corée du Nord3. Cette filiation technologique recoupe la coopération de longue date entre l’industrie d’armement iranienne et ses partenaires asiatiques.

Au fil des décennies, l’Iran a franchi un seuil décisif : le passage de la propulsion liquide, lente à mettre en œuvre, à la propulsion solide, qui autorise des tirs quasi instantanés et plus difficiles à anticiper. Cette maîtrise, conjuguée à un programme spatial qui partage des briques technologiques avec le balistique, a nourri les inquiétudes occidentales sur une éventuelle capacité intercontinentale à plus long terme — un débat directement lié au programme spatial iranien et aux préoccupations qu’il suscite.

Un catalogue qui couvre toute la région

Quatre décennies plus tard, le résultat est imposant. Les estimations américaines créditent l’Iran de plus de 3 000 missiles balistiques — le plus grand stock du Moyen-Orient4. L’inventaire mêle missiles à courte portée (300 à 1 000 km) et missiles à portée intermédiaire (1 000 à 3 000 km), dont environ 2 000 seraient capables d’atteindre Israël4.

Les noms sont devenus familiers des analystes : Shahab-3, Ghadr, Emad, Khorramshahr, ou encore le Kheibar Shekan manœuvrant. Plusieurs de ces engins, comme le Sejjil et l’Emad, affichent des portées de 1 500 à 2 500 kilomètres et pourraient, selon les experts, être adaptés pour emporter une charge nucléaire4. L’Iran a aussi mis en avant des armes présentées comme hypersoniques, tel le Fattah, brandi lors des frappes de 20241. Surtout, la mobilité des lanceurs — souvent montés sur camions et dispersés dans des bunkers — complique l’interception et garantit la survie de l’arsenal en cas de première frappe adverse. Le balistique n’est pas un luxe pour Téhéran : c’est, faute d’aviation moderne, son principal instrument de puissance, au même titre que les munitions guidées de précision.

2024-2025 : la dissuasion mise à l’épreuve du feu

Longtemps, l’arsenal iranien servait surtout à armer des alliés régionaux ou à impressionner aux parades. Les années 2024 et 2025 ont changé la donne. Le 13 avril 2024, en représailles à la frappe israélienne contre son consulat à Damas, l’Iran lance plus de 120 missiles balistiques, une trentaine de missiles de croisière et quelque 170 drones sur Israël ; la défense, appuyée par une coalition, en intercepte 99 %5. Le 1er octobre, l’opération « Promesse honnête II » envoie environ 200 missiles, dont une partie franchit le bouclier1.

Le test grandeur nature survient en juin 2025. La « guerre des douze jours » (13-24 juin) débute par une vaste offensive israélienne — l’opération « Rising Lion » — contre les installations nucléaires, les bases et les chaînes de missiles iraniennes, ainsi que plusieurs commandants militaires, suivie le 22 juin de frappes américaines sur trois sites nucléaires2. L’Iran riposte avec environ 591 missiles balistiques et plus d’un millier de drones suicides, frappant des centres urbains, un hôpital et une douzaine de sites militaires, énergétiques ou gouvernementaux : 28 personnes sont tuées et plus de 3 400 blessées en Israël, tandis que Téhéran déplore plus d’un millier de morts6. Un cessez-le-feu est conclu le 24 juin sous pression américaine2.

Une analyse du Foreign Policy Research Institute souligne que, malgré l’efficacité des défenses, un nombre significatif de missiles a percé, exposant les limites de tout bouclier face à des salves massives et saturantes7. La leçon est double : l’arsenal iranien peut infliger des dégâts réels à un adversaire pourtant doté de défenses parmi les plus denses au monde, mais il ne suffit pas à inverser un rapport de forces militaire défavorable. Cette dynamique alimente directement la course aux armements régionale et les calculs nucléaires.

Sanctions, contraintes et fuite en avant

Sur le plan juridique, le cadre s’est durci. Les restrictions onusiennes sur les missiles, prévues par la résolution 2231 de 2015, avaient expiré en octobre 20238. Mais le 28 août 2025, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont activé le mécanisme de « snapback », rétablissant l’ensemble des sanctions de l’ONU le 27 septembre 20258. À cela s’ajoutent les sanctions américaines, la surveillance des services de renseignement occidentaux et la difficulté d’accéder aux composants de pointe.

Ces pressions n’ont jamais conduit Téhéran à renoncer. Au contraire : plus l’Iran se sent vulnérable — surtout après l’affaiblissement de ses alliés régionaux et les frappes de 2025 — plus il mise sur le balistique comme assurance-vie stratégique. Les diplomates rappellent d’ailleurs que la résolution 2231 « appelait » seulement l’Iran à s’abstenir d’activités liées aux missiles à capacité nucléaire, un langage jugé non contraignant et difficile à sanctionner ; Téhéran a toujours invoqué cette ambiguïté pour poursuivre ses essais8. Reconstituer et moderniser l’arsenal endommagé est aujourd’hui une priorité affichée du régime, qui présente chaque nouveau missile comme une réponse aux menaces extérieures.

Une assurance-vie qui attise les tensions

Le programme de missiles iranien illustre une logique implacable : faute de pouvoir rivaliser dans les airs, Téhéran a fait du tir à distance le pilier de sa survie. Cette posture lui a permis, en 2024-2025, de frapper Israël directement pour la première fois — mais elle nourrit aussi une spirale d’escalade dont le Moyen-Orient peine à sortir. Le signal à surveiller est clair : la vitesse à laquelle l’Iran reconstitue ses stocks après les frappes de 2025 dira si la dissuasion balistique reste, à ses yeux, la dernière ligne de défense d’un régime sous pression.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de missiles l'Iran possède-t-il ?

Les estimations américaines créditent l'Iran de plus de 3 000 missiles balistiques, le plus grand arsenal du Moyen-Orient. Environ 2 000 d'entre eux seraient capables d'atteindre Israël, des engins à courte portée aux missiles à portée intermédiaire de 2 000 à 3 000 kilomètres.

D'où vient la technologie balistique iranienne ?

Le programme est né pendant la guerre Iran-Irak, avec des Scud livrés par la Libye puis la Corée du Nord. Téhéran a ensuite rétro-conçu ces missiles pour produire le Shahab-1, avec l'aide nord-coréenne, russe et chinoise pour la propulsion et le guidage.

L'Iran a-t-il déjà frappé directement Israël ?

Oui. En avril et octobre 2024, puis lors de la « guerre des douze jours » de juin 2025, l'Iran a lancé des centaines de missiles et de drones sur Israël. C'étaient les premières attaques directes de grande ampleur depuis le territoire iranien.

Quelles sanctions visent le programme de missiles ?

Les restrictions onusiennes prévues par la résolution 2231 ont expiré en octobre 2023. Mais le 27 septembre 2025, le mécanisme de « snapback » activé par la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni a rétabli l'ensemble des sanctions de l'ONU contre l'Iran.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Explainer: Iran’s Missile Assault on Israel », The Iran Primer (USIP), 2 octobre 2024. https://iranprimer.usip.org/blog/2024/oct/02/explainer-iran%E2%80%99s-missile-assault-israel 2 3

  2. « 12-Day War (June 2025) », Encyclopædia Britannica, 2025. https://www.britannica.com/event/12-Day-War 2 3

  3. « A History of Iran’s Ballistic Missile Program », Wisconsin Project on Nuclear Arms Control, 2024. https://www.wisconsinproject.org/a-history-of-irans-ballistic-missile-program/ 2 3 4

  4. « Report to Congress on Iran’s Ballistic Missile Programs », USNI News (Congressional Research Service), 18 juin 2025. https://news.usni.org/2025/06/18/report-to-congress-on-irans-ballistic-missile-programs 2 3

  5. « Iran’s Unprecedented Attack on Israel », The Iran Primer (USIP), 15 avril 2024. https://iranprimer.usip.org/blog/2024/apr/15/iran%E2%80%99s-unprecedented-attack-israel

  6. « These are the 28 victims killed in Iranian missile attacks during the 12-day conflict », The Times of Israel, 2025. https://www.timesofisrael.com/these-are-the-28-victims-killed-in-iranian-missile-attacks-during-the-12-day-conflict/

  7. « Shallow Ramparts: Air and Missile Defenses in the June 2025 Israel-Iran War », Foreign Policy Research Institute, octobre 2025. https://www.fpri.org/article/2025/10/shallow-ramparts-air-and-missile-defenses-in-the-june-2025-israel-iran-war/

  8. « UN Security Council Resolutions on Iran », Arms Control Association, 2025. https://www.armscontrol.org/factsheets/un-security-council-resolutions-iran 2 3

La lettre de l'Institut

Recevez nos analyses chaque mercredi.

Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.

Adresse e-mail