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Programme spatial iranien : la science ou le missile ?

Téhéran multiplie les lancements de satellites et ouvre un spatioport. Derrière la vitrine scientifique, l'Occident redoute une filière vers le missile.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Lancement d'une fusée porteuse de satellite iranienne depuis un site spatial du désert.
Lancement d'une fusée porteuse de satellite iranienne depuis un site spatial du désert. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Iran a accéléré son programme spatial en 2025, avec plusieurs lancements de satellites et un nouveau spatioport.
  2. Le cœur du débat : la technologie des lanceurs est proche de celle des missiles balistiques de longue portée.
  3. Le commandement stratégique américain estime que la fusée Simorgh raccourcit le délai vers un missile intercontinental.
  4. Téhéran défend des objectifs civils ; les Européens et Washington redoutent un usage militaire et brandissent les sanctions.

Le 21 juillet 2025, un mois à peine après la guerre de douze jours qui l’avait opposé à Israël, l’Iran tirait une fusée porteuse de satellite1. Le message était autant politique que scientifique : montrer que le pays, malgré les frappes, gardait la maîtrise de l’espace. Voilà tout le paradoxe du programme spatial iranien — une vitrine de modernité que ses adversaires lisent comme une menace balistique en gestation.

Une ambition spatiale assumée

Téhéran ne cache plus ses ambitions. En janvier 2025, l’Iran a annoncé avoir placé trois satellites en orbite basse grâce à la fusée Simorgh, un lanceur à ergols liquides développé par des entités liées au ministère de la Défense2. Le pays revendique une autonomie complète : selon le chef de son agence spatiale, l’Iran figure parmi la dizaine d’États capables à la fois de concevoir satellites et lanceurs et d’exploiter les infrastructures de tir et de traitement des données3.

L’effort est structuré et soutenu. Le panorama dressé par le cabinet BryceTech recense quatre lanceurs actifs — Simorgh, Zuljanah, Qased et Qaem-100 —, trois sites de tir et une vingtaine de satellites annoncés à l’horizon 20264. En octobre 2025, Téhéran a inauguré la première phase de son spatioport de Chabahar, présenté comme le plus grand d’Asie de l’Ouest et son troisième site de lancement4. La cadence traduit une volonté de pérenniser une filière nationale.

Cette filière n’est pas seulement civile. Dès septembre 2024, la force aérospatiale des Gardiens de la révolution avait mis un satellite en orbite à l’aide d’une fusée Qaem-100 à propergol solide4 — une technologie particulièrement scrutée, car le solide se prête mieux que le liquide à un usage militaire rapide. La coexistence, au sein du même programme, d’acteurs civils et de la branche la plus stratégique de l’armée iranienne explique pourquoi les capitales étrangères peinent à prendre pour argent comptant la vocation « pacifique » affichée par Téhéran.

Le nœud du problème : satellite ou missile ?

C’est ici que naît l’inquiétude. La technologie d’un lanceur spatial et celle d’un missile balistique de longue portée sont largement parentes : mêmes principes de propulsion, mêmes étages, mêmes trajectoires. Un lanceur conçu pour satelliser une charge utile maîtrise précisément les compétences — guidage, séparation d’étages, rentrée — qu’exige un missile de longue portée. Cette porosité nourrit depuis longtemps la crainte que le programme civil iranien serve de paravent à un projet de missile intercontinental5.

Les évaluations militaires américaines sont explicites. Dans sa déclaration de posture 2025, le commandant de l’USSTRATCOM, le général Anthony Cotton, a averti que les travaux sur la Simorgh « raccourcissent vraisemblablement le délai de production d’un missile intercontinental » du fait des similarités technologiques, le lanceur pouvant théoriquement emporter une charge sur plus de 2 400 miles s’il était militarisé5. Pour plusieurs experts, l’écart restant tient désormais moins à des barrières techniques qu’à une décision politique et à des essais supplémentaires5. Cette logique recoupe celle du programme de missiles iranien et de son impact sur la prolifération régionale.

La main tendue de Moscou

L’autre fait marquant de 2025 est l’approfondissement de la coopération spatiale avec la Russie. Tout en développant ses propres sites, l’Iran recourt de plus en plus aux services de lancement russes6. Le 28 décembre 2025, trois satellites iraniens — Paya (ou Tolou-3), Zafar-2 et un prototype baptisé Kowsar — ont été placés en orbite par une fusée Soyouz depuis le cosmodrome de Vostotchny, dans l’Extrême-Orient russe6.

Ce lancement multi-charges, qui embarquait aussi des satellites russes et de pays partenaires comme la Biélorussie, le Koweït et le Monténégro, illustre l’imbrication croissante des deux programmes6. Il s’inscrit dans le resserrement plus large de l’alliance Iran-Russie, où la technologie spatiale rejoint désormais l’armement et l’énergie au rang des chantiers communs. Pour Téhéran, isolé par les sanctions, Moscou offre un accès précieux à l’orbite ; pour les Occidentaux, cette coopération complique encore la surveillance d’un programme jugé opaque.

Sanctions et lignes rouges

La réponse internationale oscille entre fermeté et division. Dès janvier 2024, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne — le groupe E3 — avaient averti que le lanceur iranien reposait sur la même technologie de base que les missiles balistiques de longue portée6. Après les essais de 2025, plusieurs analystes ont pressé les Européens d’activer le mécanisme de rétablissement des sanctions onusiennes, le « snapback », pour brider les capacités de Téhéran6. Washington, de son côté, soutient que les lancements iraniens défient une résolution du Conseil de sécurité et appelle l’Iran à renoncer à toute activité balistique susceptible d’emporter une arme nucléaire6.

Téhéran rétorque que son programme est pacifique et souverain, dédié aux télécommunications, à l’observation de la Terre et à la recherche. Le pays revendique le droit, comme toute nation, d’accéder à l’espace, et présente chaque lancement réussi après les frappes de 2025 comme une preuve de résilience face à la pression étrangère. Cette ligne de défense, constante, se heurte au manque de transparence dénoncé par ses interlocuteurs et à l’imbrication de son programme avec ses institutions militaires — un face-à-face qui s’inscrit dans la confrontation plus vaste décrite par notre analyse de l’approche iranienne de la sécurité régionale. Le différend dépasse la technique : il porte sur la confiance, denrée rare entre Téhéran et l’Occident.

Le signal à surveiller

Le programme spatial iranien restera un test de vérité sur les intentions de Téhéran. Tant que les lancements demeurent civils, le doute persiste ; le jour où une technologie démontrée par la Simorgh ou la Zuljanah serait intégrée à un système d’arme, la frontière serait franchie. Le véritable indicateur des prochains mois n’est donc pas seulement le nombre de satellites mis en orbite, mais bien la trajectoire politique du régime : la science ou le missile. C’est sur cette ligne de crête, étroite et lourde de conséquences, que se jouera la prochaine crise.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi le programme spatial iranien inquiète-t-il ?

Parce que la technologie des lanceurs de satellites recoupe largement celle des missiles balistiques de longue portée. Les pays occidentaux craignent que les progrès affichés sous couvert civil ne servent en réalité à raccourcir le chemin vers un missile intercontinental capable d'emporter une charge lointaine.

Où en est le programme en 2025-2026 ?

Il s'est nettement accéléré. L'Iran a placé trois satellites en orbite via la fusée Simorgh en janvier 2025, testé le lanceur Qased en juillet, achevé la première phase du spatioport de Chabahar en octobre, et mis trois satellites en orbite depuis la Russie fin décembre 2025.

Que dit l'armée américaine sur le risque de missile ?

Le commandement stratégique américain (USSTRATCOM) estime que les travaux sur la fusée Simorgh raccourcissent vraisemblablement le délai pour produire un missile intercontinental, en raison des similarités technologiques. Militarisée, la Simorgh pourrait théoriquement emporter une charge sur plus de 2 400 miles.

Quel rôle joue la Russie ?

Un rôle croissant. L'Iran recourt de plus en plus aux services de lancement russes, tout en développant ses propres sites. Le 28 décembre 2025, trois satellites iraniens ont été mis en orbite par une fusée Soyouz depuis le cosmodrome de Vostotchny, dans le cadre d'un lancement multi-charges.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Iran Tests Satellite Launch Vehicle for First Time Since War With Israel », Foundation for Defense of Democracies, 22 juillet 2025. https://www.fdd.org/analysis/2025/07/22/iran-tests-satellite-launch-vehicle-for-first-time-since-war-with-israel/

  2. « Iran Launches New Satellite Into Space Using Technology Feared by West », Newsweek, 2025. https://www.newsweek.com/iran-launches-new-satellite-space-using-technology-feared-west-1953944

  3. « Russia sends 3 Iranian satellites into orbit, report says », NPR, 28 décembre 2025. https://www.npr.org/2025/12/28/nx-s1-5659773/russia-iranian-satellites

  4. « Iran Space Activity Overview », BryceTech, juillet 2025. https://brycetech.com/reports/report-documents/iran_space_activity_2025_07/ 2 3

  5. « Focus: Is the US right to see an intercontinental ballistic missile threat in Iran’s satellite launch program? », Army Recognition, 2025. https://www.armyrecognition.com/news/army-news/2025/focus-is-the-us-right-to-see-an-intercontinental-ballistic-missile-threat-in-irans-satellite-launch-program 2 3

  6. « Iran launches three satellites from Russia in joint Soyuz mission », Iran International, 28 décembre 2025. https://www.iranintl.com/en/202512280059 2 3 4 5 6

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