Le MOU de 60 jours États-Unis – Iran : anatomie d'une négociation nucléaire sous contrainte
Conclu le 28 mai 2026, le mémorandum d'accord irano-américain peine à tenir : drones sur Koweït, enrichissement en impasse, sanctions gelées.

À retenir
- Le 28 mai 2026, négociateurs américains et iraniens ont paraphé un mémorandum d'accord (MOU) de 60 jours, conditionné à la réouverture sans restriction du détroit d'Ormuz et à l'ouverture de pourparlers sur l'uranium enrichi.
- Trump a remanié personnellement le texte, exigeant des engagements écrits plus fermes sur l'enrichissement ; le secrétaire d'État Rubio a précisé le 2 juin qu'aucune levée de sanctions ne précéderait un accord sur Ormuz.
- Le 1er juin, Téhéran a suspendu les échanges via les médiateurs, invoquant les opérations israéliennes au Liban ; le 3 juin, des drones iraniens ont frappé l'aéroport de Koweït, tuant un ressortissant indien.
- Le nœud gordien reste l'uranium enrichi à 60 % : Washington exige un arrêt total de l'enrichissement, Téhéran pose son maintien en ligne rouge absolue.
- Crisis Group souligne que les deux parties devront soit consentir à des concessions douloureuses, soit laisser les points de désaccord délibérément vagues pour préserver le processus.
Cinq semaines après un cessez-le-feu arraché par le Pakistan dans l’urgence du 7 avril 2026, Washington et Téhéran se sont retrouvés autour d’un texte de quatorze points. Le 28 mai, leurs négociateurs ont paraphé un mémorandum d’accord (MOU) censé prolonger la trêve de soixante jours supplémentaires et ouvrir la voie à des discussions sur l’atome. Moins d’une semaine plus tard, des drones frappaient l’aéroport de Koweït. La diplomatie sous le feu n’est pas une métaphore : c’est l’état réel de cette négociation.
Un texte de quatorze points, une approbation toujours en suspens
Le MOU du 28 mai n’est pas un accord de paix. C’est un cadre opérationnel : pendant soixante jours renouvelables, le détroit d’Ormuz doit rester « sans restriction » — aucun péage, aucun harcèlement des navires — et Téhéran dispose de trente jours pour retirer les mines déployées dans le détroit1. En échange, Washington s’engage à assouplir certaines sanctions et à discuter du dégel des avoirs iraniens gelés, non pas à les libérer immédiatement, mais à en faire l’objet de pourparlers2.
Le texte a été rédigé par les envoyés spéciaux Steve Witkoff et Jared Kushner avant d’atterrir sur le bureau présidentiel. Trump l’a retravaillé personnellement, ajoutant des engagements écrits plus explicites sur l’enrichissement et le sort de l’uranium hautement enrichi3. Le résultat : une validation qui se fait attendre, suspendue entre les exigences du président et les réticences de Téhéran à signer un texte qu’il juge déséquilibré.
Ormuz d’abord, le nucléaire ensuite : une séquence qui divise
Dès le début des négociations, une fracture de méthode s’est creusée. Téhéran a imposé sa logique : régler d’abord la guerre, c’est-à-dire rouvrir le détroit et lever le blocus naval, puis discuter du nucléaire. Washington voulait traiter les deux simultanément. La question posée publiquement par Al Jazeera — les États-Unis ont-ils implicitement cédé à la demande iranienne d’un règlement séquentiel ? — reste sans réponse tranchée4.
Le secrétaire d’État Marco Rubio a posé une ligne claire le 2 juin : aucune levée de sanctions ne précédera un accord sur Ormuz5. Cette conditionnalité résout la séquence à l’avantage américain sur le papier, mais ne règle pas l’essentiel : que faire des 440,9 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 % que l’Iran détient, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ? À ce niveau de pureté, le passage au seuil militaire de 90 % n’est plus qu’une étape technique6.
Le nœud de l’uranium : deux lignes rouges irréconciliables
C’est ici que la négociation accroche. L’envoyé spécial Witkoff l’a répété dans plusieurs déclarations publiques : Washington exige un arrêt complet de l’enrichissement iranien, sans exception. De l’autre côté, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a qualifié le maintien de l’enrichissement sur le sol iranien de « ligne rouge » absolue, confirmant que les deux parties se trouvaient dans une « impasse »7.
Des compromis techniques ont circulé : dilution partielle du stock à 60 % en niveaux inférieurs, transfert vers un pays tiers — la Turquie et la Russie ont été évoquées — pour un enrichissement civil sous contrôle. Mais Araghchi a maintenu qu’aucun transfert ne se ferait à l’étranger, une position que le guide suprême Khamenei aurait formalisée par directive8. Résultat : le premier point de négociation annoncé dans le MOU est aussi celui sur lequel les deux parties sont le plus loin d’un accord.
Du côté iranien, le récit officiel est radicalement différent. Selon PressTV, média d’État de la République islamique, Téhéran aborde ces discussions en position de force, ayant résisté militairement à la coalition américano-israélienne. Le media d’État iranien présente les cinq conditions iraniennes — fin de la guerre sur tous les fronts, levée du blocus naval, acceptation des arrangements iraniens pour Ormuz, suspension des sanctions pétrolières, libération des avoirs gelés — comme autant de prérequis non négociables, et non comme des positions d’ouverture9.
La parenthèse du 3 juin : drones sur Koweït, cessez-le-feu sur le fil
Le 1er juin, coup de théâtre : Téhéran suspend les échanges via ses médiateurs. Officiellement, la décision est liée aux opérations israéliennes au Liban — Téhéran avait conditionné tout accord final à un cessez-le-feu à Beyrouth10. Le 3 juin, la situation dégénère davantage : des drones iraniens frappent l’aéroport international de Koweït, tuant un ressortissant indien et blessant soixante-trois personnes11.
Le Commandement central américain (CENTCOM) a qualifié l’attaque de « délibérée, calculée et injustifiée », interceptant plusieurs missiles balistiques et drones. Les Gardiens de la révolution, eux, ont nié avoir visé l’aéroport, attribuant les dégâts à un intercepteur américain défaillant — une version que Washington a démentie catégoriquement12. Koweït a répondu en expulsant deux diplomates iraniens.
Ces échanges surviennent alors même que des négociateurs cherchent un texte commun à signer. L’Arms Control Association relève que les négociateurs américains ont abordé ces discussions sans préparation suffisante sur le dossier technique nucléaire, laissant l’initiative à Téhéran pour cadrer l’agenda13.
Ce que le MOU révèle des leviers iraniens intacts
Aussi fragile soit-il, le processus en cours dit quelque chose d’important sur les équilibres de cette négociation. Téhéran a réussi à faire accepter, au moins implicitement, une séquence favorable : la guerre d’abord, l’atome ensuite. Il a conservé son stock d’uranium enrichi comme monnaie d’échange maximale. Et il maintient la variable libanaise comme levier d’élargissement — une façon de lier le dossier bilatéral à un dossier régional sur lequel Washington dispose d’une influence limitée sur Israël.
Ali Vaez, directeur du programme Iran à Crisis Group, a résumé l’équation avec précision : les deux parties devront « soit consentir à des concessions douloureuses, soit laisser les principaux points de désaccord délibérément vagues pour finaliser un accord-cadre »14. Autrement dit, un MOU signé n’est pas forcément un MOU résolu — c’est potentiellement un accord sur le principe de négocier, sans garantie sur ce qui sera négocié.
Vers juillet : l’horloge des soixante jours et ses inconnues
Si le MOU venait à être signé dans sa forme actuelle, l’horloge de soixante jours commencerait à tourner sur un agenda serré : déminage d’Ormuz dans les trente premiers jours, premiers échanges sur l’uranium dans les soixante. Ce calendrier suppose une stabilité minimale que les frappes du 3 juin ont déjà entamée.
Trois signaux sont à surveiller : la réponse formelle de Téhéran au texte révisé par Trump — toujours attendue mi-juin —, le sort des négociations parallèles sur le Liban, et la décision de l’AIEA sur ses inspections en Iran, dont le cadre a été suspendu depuis les frappes du printemps. Chacun de ces paramètres peut faire basculer la dynamique dans un sens ou dans l’autre, indépendamment de la volonté des deux équipes de négociation.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le MOU de 60 jours signé entre Washington et Téhéran ?
Le mémorandum d'accord (MOU) du 28 mai 2026 est un document de 14 points prévoyant une extension de 60 jours du cessez-le-feu d'avril. Il conditionne cette trêve à la réouverture sans restriction du détroit d'Ormuz, au déminage par Téhéran dans un délai de 30 jours, et à l'ouverture de négociations sur le sort de l'uranium iranien hautement enrichi.
Pourquoi Téhéran refuse-t-il d'exporter son uranium enrichi ?
Le guide suprême Khamenei a formellement interdit le transfert hors du territoire iranien. Le ministre des Affaires étrangères Araghchi a qualifié la question de « point de blocage » absolu, proposant en contrepartie une dilution partielle sur place. Washington exige un arrêt complet de l'enrichissement, une ligne rouge symétrique et incompatible.
Quelle est la position de Rubio sur les sanctions ?
Le secrétaire d'État Marco Rubio a déclaré le 2 juin 2026 qu'aucune levée de sanctions ne précéderait un accord concret sur le détroit d'Ormuz. Toute réduction de sanctions est soumise à des concessions iraniennes vérifiables sur le nucléaire, selon une logique de conditionnalité stricte.
Comment PressTV présente-t-il la position iranienne dans les négociations ?
PressTV, média d'État iranien, présente Téhéran comme détenant « l'avantage stratégique », posant comme conditions préalables la fin de la guerre sur tous les fronts y compris au Liban, la levée du blocus naval, et la suspension des sanctions pétrolières — cadrant ainsi l'Iran comme acteur défensif contraint à négocier sous la pression militaire.
Quel rôle joue le Liban dans le blocage des négociations ?
Téhéran a lié tout accord final à un cessez-le-feu au Liban, où Israël mène des opérations contre le Hezbollah. Le 1er juin 2026, Téhéran a suspendu les négociations via les médiateurs en invoquant les « crimes continus » d'Israël à Beyrouth, complexifiant une équation déjà chargée de variables indépendantes de la volonté américaine.
Sources
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Al Jazeera, « US-Iran 60-day proposal: What we know », Al Jazeera, 29 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/29/us-iran-60-day-proposal-what-we-know ↩
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Axios, « Exclusive: What’s inside the Iran deal Trump is close to signing », Axios, 24 mai 2026. https://www.axios.com/2026/05/24/iran-deal-strait-hormuz-sanctions-nuclear ↩
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CBS News, « Trump recently edited possible U.S.-Iran agreement, including on enriched uranium and Strait of Hormuz », CBS News, mai 2026. https://www.cbsnews.com/live-updates/iran-war-us-trump-vance-ceasefire-strait-of-hormuz-deal-close/ ↩
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Al Jazeera, « Has the US accepted Iran’s demand to settle Hormuz first, nuclear later? », Al Jazeera, 6 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/6/has-the-us-accepted-irans-demand-to-settle-hormuz-first-nuclear-later ↩
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Global Security / Azertac, « Rubio says Iran agreed to negotiate aspects of nuclear program », 2 juin 2026. https://www.globalsecurity.org/wmd/library/news/iran/2026/06/iran-260602-azertac01.htm ↩
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Al Jazeera, « Iran’s enriched uranium stockpile: Can it be safely transferred? », Al Jazeera, 22 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/22/irans-enriched-uranium-stockpile-can-it-be-safely-transferred ↩
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Eastern Herald / Tabnak.ir, « Uranium enrichment inside Iran red line: FM Araghchi », mai 2026. https://www.tabnak.ir/en/news/7151/uranium-enrichment-inside-iran-red-line-fm-araghchi ↩
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Arms Control Association, « Analysis: U.S. Negotiators Were Ill-Prepared for Serious Nuclear Talks With Iran », Arms Control Today, avril 2026. https://www.armscontrol.org/act/2026-04/features/analysis-us-negotiators-were-ill-prepared-serious-nuclear-talks-iran ↩
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PressTV (média d’État iranien), « With strategic upper hand, Iran conditions nuclear talks on war’s definitive end – on its terms », PressTV, 21 mai 2026. https://www.presstv.ir/Detail/2026/05/21/769030/with-strategic-upper-hand-iran-conditions-nuclear-talks-war-definitive-end-iranian-terms ↩
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NBC News, « Tehran suspends talks with U.S. over Israeli attacks in Lebanon, Iranian media reports », NBC News, 1er juin 2026. https://www.nbcnews.com/world/iran/iran-suspends-talks-us-israel-attacks-lebanon-rcna347865 ↩
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Al Jazeera, « Iranian drone attack kills Indian citizen in Kuwait after US strikes Qeshm », Al Jazeera, 3 juin 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/6/3/iranian-drone-hits-kuwaits-main-airport-after-us-strikes-qeshm-island ↩
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RFERL, « Iran, US Exchange Attacks As Tensions In Gulf Rise », Radio Free Europe/Radio Liberty, 3 juin 2026. https://www.rferl.org/a/iran-united-states-drone-attacks-kuwait-peace-talks/33771717.html ↩
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Arms Control Association, « U.S. Negotiators Were Ill-Prepared for Serious Nuclear Negotiations with Iran », Arms Control Association, 11 mars 2026. https://www.armscontrol.org/blog/2026-03-11/us-negotiators-were-ill-prepared-serious-nuclear-negotiations-iran ↩
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International Crisis Group cité par Al Jazeera, « What we know about Iran’s response to the latest US ceasefire proposal », Al Jazeera, 8 mai 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/5/8/what-we-know-about-irans-response-to-the-latest-us-ceasefire-proposal ↩
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