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L'OTAN à 5 % du PIB : la promesse de La Haye face aux contraintes budgétaires européennes

Au sommet de La Haye, l'OTAN a adopté un objectif de 5 % du PIB en dépenses de défense d'ici 2035. Analyse des faisabilités nationales et des effets d'éviction budgétaire.

Par ISS6 juin 2026Lecture 6 min
Drapeaux des nations membres de l'OTAN flottant devant le siège de l'Alliance à Bruxelles, symboles d'un engagement collectif sous tension budgétaire
Drapeaux des nations membres de l'OTAN flottant devant le siège de l'Alliance à Bruxelles, symboles d'un engagement collectif sous tension budgétaire (Image d'illustration IA © ISS 2026)

À retenir

  1. Au sommet de La Haye (juin 2025), les 32 alliés de l'OTAN se sont engagés à porter leurs dépenses de défense à 5 % du PIB d'ici 2035, dont 3,5 % pour la défense stricte et 1,5 % pour la cybersécurité, les infrastructures et la résilience.
  2. Seule une poignée d'alliés – Pologne (4,48 % en 2025), Lituanie, Lettonie et Estonie – approchent déjà cet objectif ; les grandes économies d'Europe occidentale démarrent entre 2 % et 2,5 %.
  3. Les pays les plus éloignés de la cible (Italie, Espagne, France) sont simultanément les plus endettés, rendant le financement par emprunt structurellement fragile.
  4. Les chercheurs de l'Intereconomics (2026) et du SIPRI avertissent que le chiffre de 5 % est un signal politique, non une stratégie : sans priorisation, des dépenses plus élevées ne produisent pas nécessairement une sécurité accrue.
  5. L'Espagne a publiquement refusé l'objectif de 5 %, creusant un fossé de crédibilité au sein de l'Alliance.

Cinq pour cent du produit intérieur brut. En juin 2025, les dirigeants de l’OTAN réunis à La Haye ont gravé dans le marbre une ambition sans précédent depuis la guerre froide : plus que doubler, d’ici 2035, l’effort de défense de chaque allié. Un chiffre retentissant — et un chèque dont beaucoup peinent déjà à imaginer comment ils le signeront.

La mécanique de La Haye : 3,5 % + 1,5 %, mode d’emploi

La déclaration du sommet est précise dans sa construction1. L’objectif de 5 % se décompose en deux tranches : au moins 3,5 % du PIB consacrés aux dépenses militaires strictes — personnels, équipements, préparation opérationnelle — et jusqu’à 1,5 % dédiés à un périmètre élargi : infrastructures critiques, réseaux numériques, cyberdéfense, résilience civile et base industrielle de défense. Chaque allié devra soumettre un plan annuel crédible montrant une trajectoire de montée en puissance progressive.

Ce nouveau seuil efface le cap de 2 % adopté en 2014 après l’annexion de la Crimée. En 2025, les 32 membres de l’Alliance dépassent tous cette barre pour la première fois depuis l’élargissement2 — une statistique présentée comme un succès historique, mais qui fait désormais figure de plancher, non de plafond. La moyenne de l’Alliance s’établit à 2,76 % du PIB en 2025 ; l’écart avec la cible reste donc colossal.

Pologne et États baltes : des précurseurs qui font figure d’exception

Sur le flanc oriental de l’Alliance, les chiffres donnent le vertige. La Pologne consacre 4,48 % de son PIB à la défense en 2025, premier rang de l’OTAN, avec un budget 2026 déjà approuvé à 4,8 %3. La Lituanie atteint 4 %, la Lettonie 3,73 %, l’Estonie 3,4 %. Ces pays de première ligne, qui partagent une frontière terrestre ou maritime avec la Russie ou la Biélorussie, ont compris la menace en termes existentiels : pour eux, 5 % n’est pas une promesse politique, c’est un calcul de survie.

Cette logique de la ligne de front illustre paradoxalement la difficulté de l’exercice pour le reste de l’Alliance. Ce sont les plus vulnérables, économiquement plus modestes, qui fournissent l’effort proportionnel le plus important. À l’opposé, les économies les plus puissantes — celles dont le poids en valeur absolue pèse le plus lourd dans la crédibilité collective — sont les plus éloignées de l’objectif.

Le triangle des impossibilités : dette, défense, démocratie

Le SIPRI a publié une analyse dès le lendemain du sommet, posant la question que les communiqués officiels évitent soigneusement : les ambitions de La Haye sont-elles compatibles avec la réalité budgétaire européenne ?4 La réponse est troublante.

L’Allemagne affiche 2,3 % du PIB en 2025, franchissant pour la première fois depuis 1990 le seuil de 2 % grâce à une hausse de 24 % en un an — soit 114 milliards de dollars5. Berlin a modifié sa constitution pour exonérer les dépenses militaires dépassant 1 % du PIB du mécanisme de frein à l’endettement, avec l’ambition d’atteindre 3,5 % dès 2029. C’est la trajectoire la plus articulée d’Europe occidentale.

La France, elle, ambitionne 3,5 % — sans horizon précis. Sa dette publique dépasse 112 % du PIB et deux grandes agences de notation avaient revu son évaluation à la baisse avant le sommet. L’Italie affronte des contraintes encore plus sévères : dette à 135 % du PIB, sous la surveillance du Fonds monétaire international, qui l’enjoint à la rigueur fiscale6. Pour Rome comme pour Madrid, tripler la part du PIB consacrée à la défense en moins d’une décennie impliquerait un choix brutal entre hausse d’impôts, coupes dans les dépenses sociales ou emprunt massif. Or, selon la revue Intereconomics, les pays dont la dette est déjà très élevée ne peuvent raisonnablement miser sur l’emprunt indéfini — le risque d’évincement des investissements civils devient structurel7.

La dimension démocratique complète le tableau. Selon le Conseil européen des relations étrangères, moins de la moitié des citoyens français (45 %), espagnols (46 %) et allemands (47 %) soutiennent une augmentation des dépenses nationales de défense. En Italie, 58 % des citoyens y sont opposés. Traduire un engagement de sommet en arbitrage budgétaire national exige du courage politique — que les gouvernements concernés n’ont pas nécessairement en réserve.

Espagne : le cas test de l’engagement collectif

Le premier accroc est venu de Madrid. Pedro Sánchez a déclaré publiquement que son gouvernement n’atteindrait pas l’objectif de 5 %, s’exposant aux critiques de plusieurs experts de l’Atlantic Council8. La formulation du texte du sommet — suffisamment floue pour laisser des marges d’interprétation — permettrait à l’Espagne d’invoquer ses engagements sur d’autres périmètres. Un analyste de l’Atlantic Council a qualifié cette posture de « creusement d’un fossé de crédibilité » pour l’Alliance.

Ce n’est pas une anecdote. L’Espagne dépense 2 % du PIB en 2025, franchissant le seuil pour la première fois depuis 1994 (+50 % en un an)9 — une progression réelle, mais encore loin de la cible. Si Madrid maintient son refus explicite, d’autres capitales pourraient s’en inspirer pour invoquer des circonstances nationales. La solidité d’un engagement collectif se mesure à son maillon le plus faible.

Des milliards sans stratégie : l’avertissement des chercheurs

La critique la plus structurée ne porte pas sur le chiffre lui-même, mais sur ce qu’il ne dit pas. Le SIPRI comme l’Intereconomics convergent vers une même mise en garde : un objectif numérique est un piètre substitut à la priorisation stratégique10. Dépenser plus n’est pas synonyme de se défendre mieux.

Le risque est réel : des gouvernements sous pression peuvent atteindre les 5 % en gonflant des lignes budgétaires peu utiles opérationnellement — infrastructures civiles requalifiées, dépenses numériques élargies — sans accroître la puissance de combat réelle. L’OTAN a prévu une définition précise pour les 3,5 % de défense stricte, mais le périmètre de 1,5 % reste ouvert à l’interprétation11. L’Atlantic Council a prévenu, dans une tribune directe, que l’engagement de La Haye ne devait pas devenir « une invitation à la comptabilité créative »12.

La Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), le principal think tank géopolitique allemand, note qu’au-delà de l’effort financier, c’est la cohérence capacitaire de l’Alliance qui reste à construire13. Qu’est-ce que 5 % achète, exactement ? Quelles lacunes comblent-ils en priorité face à la menace russe ou aux exigences du flanc sud ? La déclaration de La Haye répond à la question « combien », pas à la question « pour quoi ».

La décennie de vérité : entre révision des règles fiscales et risque de fracture

L’Union européenne a tenté d’ouvrir une voie de passage. La Commission a présenté un instrument de prêts de 150 milliards d’euros (SAFE) pour encourager les achats groupés d’équipements, et autorisé une dérogation aux règles d’endettement allant jusqu’à 1,5 % du PIB sur quatre ans14. Des marges, pas des solutions.

La décennie 2025–2035 sera celle des arbitrages. Les capitales qui conjuguent volonté politique, marges budgétaires et soutien public — l’Allemagne en tête, les pays baltes dans leur sillage — pourraient livrer. Les autres risquent de négocier des calendriers glissants, des redéfinitions du périmètre ou des accommodements statistiques. Le vrai test de la promesse de La Haye n’est pas le sommet lui-même, mais chaque loi de finances qui suivra — et les arbitrages que les gouvernements seront prêts, ou non, à imposer à leurs électeurs dans un contexte de réarmement européen contraint.

L’OTAN a fixé la barre plus haut que jamais. Elle a aussi, involontairement, mis à nu l’écart entre l’unité de façade d’un sommet et la réalité fragmentée de vingt-sept économies européennes aux trajectoires budgétaires incompatibles. Le signe à surveiller dans les prochains mois : la qualité des plans nationaux annuels que chaque allié devra déposer — et la manière dont l’Alliance les évaluera. Ou refusera de le faire, pour préserver l’harmonie15. Pour comprendre les dynamiques de fond qui poussent Moscou à tester l’OTAN, voir l’analyse des exercices militaires russes et leur effet sur la réponse alliée. L’enjeu industriel de la remontée en puissance est analysé dans notre dossier sur l’objectif à 5 % entre ambition et réalité industrielle, tandis que la position de la Turquie dans l’Alliance illustre une autre tension structurelle au sein du bloc atlantique.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'a décidé exactement le sommet de La Haye en matière de dépenses de défense ?

En juin 2025, les 32 alliés ont adopté l'objectif de consacrer 5 % de leur PIB à la défense et à la sécurité d'ici 2035 : au moins 3,5 % pour les dépenses militaires strictes et jusqu'à 1,5 % pour les infrastructures, la cybersécurité et la résilience civile. C'est plus du double de l'ancien seuil de 2 %.

Quels pays de l'OTAN sont les plus proches de l'objectif de 5 % ?

La Pologne (4,48 % du PIB en 2025) mène le classement, suivie de la Lituanie (4 %), la Lettonie (3,73 %) et l'Estonie (3,4 %). Ces pays de première ligne, exposés à la menace russe, ont massivement accru leurs budgets militaires depuis 2022.

Pourquoi l'objectif de 5 % est-il considéré comme difficile à tenir pour la France, l'Italie ou l'Espagne ?

Ces trois pays combinent un effort de triplement ou de doublement à réaliser d'ici 2035 avec des dettes publiques parmi les plus élevées d'Europe (112 % du PIB pour la France, 135 % pour l'Italie). Le recours à l'emprunt est limité ; hausse d'impôts ou coupes budgétaires s'imposeraient, avec un soutien populaire faible.

Quel est le risque d'éviction budgétaire lié au réarmement ?

Dépenser 5 % du PIB en défense implique de réallouer des ressources actuellement dédiées à l'éducation, la santé ou les investissements climatiques, ou d'alourdir la dette. Pour des pays déjà sous contrainte des règles budgétaires européennes, cela crée un conflit direct entre impératifs sécuritaires et équilibres sociaux.

L'objectif de 5 % est-il crédible à l'échelle de l'Alliance ?

Sa crédibilité est inégale. Si l'Allemagne s'est dotée d'un cadre constitutionnel pour dépenser 3,5 % dès 2029, l'Espagne a publiquement refusé l'objectif. Des experts de l'Atlantic Council soulignent que le texte du sommet laisse délibérément des marges d'interprétation, fragilisant l'engagement collectif.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. NATO, « Defence expenditures and NATO’s 5% commitment », NATO Topic, juin 2025. https://www.nato.int/en/what-we-do/introduction-to-nato/defence-expenditures-and-natos-5-commitment

  2. NATO, « The Hague Summit Declaration », Official text, 25 juin 2025. https://www.nato.int/en/about-us/official-texts-and-resources/official-texts/2025/06/25/the-hague-summit-declaration

  3. Notes From Poland, « Poland plans record defence spending of 4.8% GDP in 2026 budget », 29 août 2025. https://notesfrompoland.com/2025/08/29/poland-plans-record-defence-spending-of-4-8-gdp-in-2026-budget-along-with-lower-deficit/

  4. SIPRI, « NATO’s new spending target: challenges and risks associated with a political signal », SIPRI Essay, 2025. https://www.sipri.org/commentary/essay/2025/natos-new-spending-target-challenges-and-risks-associated-political-signal

  5. SIPRI, « Global military spending rise continues as European and Asian expenditures surge », communiqué de presse, 27 avril 2026. https://www.sipri.org/media/press-release/2026/global-military-spending-rise-continues-european-and-asian-expenditures-surge

  6. Intereconomics, « Can Europe Deliver NATO’s Five Percent? », Intereconomics, n°2, 2026. https://www.intereconomics.eu/contents/year/2026/number/2/article/can-europe-deliver-nato-s-five-percent.html

  7. Intereconomics, « Can Europe Deliver NATO’s Five Percent? », Intereconomics, n°2, 2026. https://www.intereconomics.eu/contents/year/2026/number/2/article/can-europe-deliver-nato-s-five-percent.html

  8. Atlantic Council, « Experts react: NATO allies agreed to a 5 percent defense spending target in a low-drama summit. Now what? », New Atlanticist, 25 juin 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/experts-react/nato-allies-agreed-to-a-5-percent-defense-spending-target-in-a-low-drama-summit-now-what/

  9. SIPRI, « Global military spending rise continues as European and Asian expenditures surge », communiqué de presse, 27 avril 2026. https://www.sipri.org/media/press-release/2026/global-military-spending-rise-continues-european-and-asian-expenditures-surge

  10. SIPRI, « NATO’s new spending target: challenges and risks associated with a political signal », SIPRI Essay, 2025. https://www.sipri.org/commentary/essay/2025/natos-new-spending-target-challenges-and-risks-associated-political-signal

  11. NATO, « Defence Expenditure of NATO Countries (2014–2025) », document financier, 2025. https://www.nato.int/content/dam/nato/webready/documents/finance/def-exp-2025-en.pdf

  12. Atlantic Council, « NATO’s spending pledge is no invitation for creative accounting », op-ed, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/commentary/op-ed/natos-spending-pledge-is-no-invitation-for-creative-accounting/

  13. Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), « Die Nato nach dem Gipfel in Den Haag », SWP Berlin, 2025. https://www.swp-berlin.org/en/publication/die-nato-nach-dem-gipfel-in-den-haag

  14. Parlement européen / EPRS, « EU Member States’ defence budgets », Epthinktank, mars 2026. https://epthinktank.eu/2026/03/09/eu-member-states-defence-budgets-2/

  15. Atlantic Council, « Four fundamental questions the NATO Summit did not answer », New Atlanticist, 2025. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/four-fundamental-questions-the-nato-summit-did-not-answer/

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