Le basculement géopolitique : de New Delhi vers Pékin et Islamabad
Depuis la chute de Sheikh Hasina, Dacca s'éloigne de New Delhi et se tourne vers Pékin et Islamabad : défense, drones, commerce. Anatomie d'une bascule.

À retenir
- La chute de Sheikh Hasina en août 2024 et son exil en Inde ont fait basculer la relation privilégiée entre Dacca et New Delhi dans la défiance.
- Condamnée à mort par contumace le 17 novembre 2025, Hasina reste protégée par New Delhi, qui refuse de l'extrader malgré les demandes de Dacca.
- Le gouvernement intérimaire de Muhammad Yunus accélère le rapprochement avec Pékin : accès au marché chinois, projet d'usine de drones près de la frontière indienne.
- Dacca a rouvert tous les canaux avec Islamabad : reprise du commerce maritime après 54 ans, visites militaires de haut rang, intérêt pour le chasseur JF-17.
- La victoire écrasante du BNP en février 2026 ouvre une fenêtre de réinitialisation prudente avec l'Inde, sans effacer le réalignement de fond.
Pendant quinze ans, New Delhi avait misé sur une seule femme. Tant que Sheikh Hasina gouvernait le Bangladesh, l’Inde tenait sa frontière orientale et son flanc face à la Chine. Le 5 août 2024, une révolte étudiante a balayé cette certitude : la Première ministre a fui en hélicoptère vers l’Inde, où elle réside depuis1. En quelques mois, la relation la plus stable de l’Asie du Sud a viré à la défiance. Dacca regarde désormais ailleurs : vers Pékin, vers Islamabad. Tout l’équilibre régional se déplace.
Le poids d’une exilée
Le contentieux a un visage. Le 17 novembre 2025, un tribunal de Dacca a condamné Sheikh Hasina à mort par contumace pour crimes contre l’humanité, la jugeant responsable de la répression du soulèvement de l’été 2024 — jusqu’à 1 400 morts selon les Nations unies2. L’ancienne dirigeante a dénoncé un « tribunal truqué » mis en place par un gouvernement « sans mandat démocratique »2. Réfugiée à New Delhi, elle reste hors d’atteinte de la justice bangladaise.
Car l’Inde refuse de la livrer. Dacca invoque un traité d’extradition de 2013 et reproche à New Delhi une « responsabilité contraignante » : son refus relèverait d’un « grave acte d’inimitié »3. L’Inde, elle, peut s’abriter derrière la clause excluant les infractions politiques. Le résultat est un dialogue de sourds qui empoisonne tout le reste.
Cette brouille se double d’une lame de fond dans l’opinion. Depuis la chute de Hasina, le discours anti-indien s’est banalisé : campagnes « India Out », boycott de produits indiens, manifestations à répétition4. La crise a même franchi la frontière : fin 2024, à Agartala (Tripura indien), une foule a forcé la mission diplomatique bangladaise et brûlé son drapeau ; un an plus tard, le poste suspendait encore ses services consulaires5. Jusqu’au cricket, devenu une épreuve de force entre les deux voisins4.
Le grand pas vers Pékin
Dans ce vide, la Chine avance. Du 26 au 29 mars 2025, le chef du gouvernement intérimaire Muhammad Yunus a effectué une visite remarquée à Pékin, en marge du forum de Boao. Il en est revenu avec un accès en franchise de droits au marché chinois jusqu’en 2028 et des protocoles sur l’industrie, le solaire et les infrastructures6. Pékin a aussi remis sur la table deux dossiers sensibles pour New Delhi : le port en eau profonde de Mongla et l’aménagement de la rivière Teesta.
C’est lors de ce voyage que Yunus a commis une sortie qui a mis l’Inde en émoi. Devant des investisseurs chinois, il a décrit les sept États du nord-est indien — les « Sept Sœurs » — comme enclavés, présentant le Bangladesh comme leur unique « gardien de l’accès océanique » et une porte d’entrée pour l’économie chinoise7. Le ministre indien des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, a balayé l’idée que le nord-est de l’Inde dépendrait de Dacca pour atteindre l’océan7. La phrase a touché un nerf : le corridor de Siliguri, étroit goulet reliant ce nord-est au reste du pays, est l’une des grandes vulnérabilités de l’Inde face à la Chine — au cœur de l’approche indienne de la sécurité de ses frontières avec la Chine.
Le volet militaire est plus concret encore. Le 27 janvier, l’armée de l’air bangladaise a signé avec le groupe public chinois CETC un accord de 55,3 millions de dollars pour construire une usine d’assemblage de drones, avec transfert de technologie8. Or l’implantation envisagée jouxte la frontière indienne : New Delhi y voit un maillon de plus de l’« encerclement » chinois du golfe du Bengale8, de quoi nourrir les débats indiens sur les systèmes de défense antimissile et la surveillance d’un voisinage instable. La dépendance n’est pas nouvelle : la Chine fournit déjà près de 72 % de l’équipement militaire bangladais et a construit la première base sous-marine du pays à Cox’s Bazar9. Mais le pivot s’accélère. Pour l’Observer Research Foundation, proche de la pensée stratégique indienne, Dacca passe « de l’équilibre au réalignement »9.
Côté chinois, le récit est tout autre. Pour le Global Times, quotidien dont la ligne reflète celle de Pékin, l’année 2025 — cinquantenaire des relations diplomatiques — a confirmé une « amitié éprouvée par le temps » entre deux « partenaires de coopération stratégique globale »10. Le même journal vante un « mécanisme trilatéral Chine-Bangladesh-Pakistan » au service de la croissance régionale11 — formule qui dit, en creux, l’architecture que Pékin entend bâtir autour de l’Inde.
Le rapprochement avec Islamabad
Car le troisième sommet de ce triangle se reconstruit lui aussi. Gelée pendant les quinze années de Hasina, la relation avec le Pakistan a connu une remise à zéro spectaculaire. En février 2025, le commerce maritime direct Karachi-Chittagong a repris après cinquante-quatre ans ; en août, le ministre pakistanais des Affaires étrangères Ishaq Dar effectuait à Dacca la première visite de ce rang depuis treize ans12. Les deux capitales ont signé des accords sur le commerce, l’exemption de visa et la culture.
Le volet sécuritaire suit. Le chef d’état-major interarmées pakistanais s’est rendu à Dacca fin octobre 2025 — l’engagement militaire le plus élevé depuis des décennies — tandis que le Bangladesh manifestait son intérêt pour le chasseur JF-17 Thunder et participait aux exercices navals « AMAN-25 »13. Pour New Delhi, voir converger ses deux voisins dans un dossier Inde-Pakistan déjà miné par des décennies de guerres relève du cauchemar stratégique. Cette recomposition pèse sur la position de l’Inde dans l’océan Indien, où Pékin cherche à desserrer l’étreinte du détroit de Malacca.
Ce que l’urne a changé
Le 12 février 2026, le Bangladesh a voté pour la première fois depuis la chute de Hasina. Le BNP de Tarique Rahman l’a emporté largement, raflant 209 sièges et une majorité des deux tiers, le parti islamiste Jamaat-e-Islami devenant la principale opposition14. Un pouvoir élu remplace le gouvernement intérimaire — et, peut-être, une part de l’imprévisibilité de l’ère Yunus.
Reste à savoir ce que ce mandat fera du réalignement. Le BNP, qui a longtemps cultivé une fibre nationaliste anti-indienne, se dit pourtant prêt à « appuyer sur le bouton de réinitialisation » avec New Delhi14. Les deux voisins partagent 4 000 kilomètres de frontière, des fleuves communs et un commerce vital : aucun n’a intérêt à une rupture durable. Mais les fondations posées en deux ans — accès chinois, usine de drones, porte rouverte vers Islamabad — ne s’effaceront pas d’un trait. À l’image de l’Inde qui cultive son équilibre entre la Russie et l’Occident, Dacca apprend à jouer de plusieurs partenaires. New Delhi devra composer avec un Bangladesh qui négocie sa place entre trois capitales. Le premier signal à guetter sera le sort de Sheikh Hasina : tant qu’elle vivra en Inde sous le coup d’une condamnation à mort, la blessure restera ouverte.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Pourquoi les relations entre le Bangladesh et l'Inde se sont-elles dégradées ?
La chute de Sheikh Hasina en août 2024, alliée de New Delhi, puis son exil en Inde ont rompu l'équilibre. Le refus indien de l'extrader, malgré sa condamnation à mort en novembre 2025, a nourri à Dacca une défiance officielle et un sentiment anti-indien désormais courant dans l'opinion.
En quoi consiste le rapprochement entre le Bangladesh et la Chine ?
Lors de la visite de Muhammad Yunus en mars 2025, Pékin a accordé à Dacca un accès en franchise de droits à son marché jusqu'en 2028. Surtout, un accord prévoit une usine d'assemblage de drones de 55,3 millions de dollars, implantée près de la frontière indienne, qui inquiète vivement les stratèges de New Delhi.
Le Bangladesh s'est-il vraiment rapproché du Pakistan ?
Oui. Après quinze années de gel sous Hasina, Dacca a rétabli tous les canaux avec Islamabad : reprise du commerce maritime direct en février 2025, première visite ministérielle pakistanaise en treize ans, échanges militaires de haut rang et intérêt affiché pour le chasseur JF-17 Thunder.
Les élections de février 2026 ont-elles changé la donne ?
Le BNP de Tarique Rahman a remporté une victoire écrasante avec 209 sièges. Le nouveau pouvoir se dit prêt à « réinitialiser » la relation avec l'Inde, mais le réalignement de fond vers Pékin et Islamabad, amorcé sous le gouvernement intérimaire, ne devrait pas être effacé pour autant.
Sources
-
Al Jazeera, « India ‘examining’ Bangladesh extradition request for convicted ex-PM Hasina », Al Jazeera, 26 novembre 2025. https://www.aljazeera.com/news/2025/11/26/india-examining-bangladesh-extradition-request-for-convicted-ex-pm-hasina ↩
-
NPR, « Bangladesh tribunal sentences Sheikh Hasina to death », NPR, 17 novembre 2025. https://www.npr.org/2025/11/17/g-s1-98112/bangladesh-sheikh-hasina-verdict ↩ ↩2
-
Daily Sabah, « India-Bangladesh rift over Hasina: What is next? », Daily Sabah, 2025. https://www.dailysabah.com/opinion/op-ed/india-bangladesh-rift-over-hasina-what-is-next ↩
-
Netra News, « Why do anti-India sentiments simmer across Bangladesh? », Netra News, 2025. https://netra.news/2025/anti-india-sentiments-simmer-across-bangladesh/ ↩ ↩2
-
Lowy Institute, « Agartala attack strains India-Bangladesh ties », The Interpreter, 2025. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/agartala-attack-strains-india-bangladesh-ties ↩
-
The Diplomat, « A New Chapter in Dhaka-Beijing Ties? Why Chief Adviser Dr. Muhammad Yunus Is Visiting China », The Diplomat, 25 mars 2025. https://thediplomat.com/2025/03/a-new-chapter-in-dhaka-beijing-ties-why-chief-adviser-dr-muhammad-yunus-is-visiting-china/ ↩
-
India TV, « Northeast leaders bash Bangladesh’s Yunus for ‘landlocked’ remarks on India’s ‘seven sisters’ », India TV News, 1er avril 2025. https://www.indiatvnews.com/news/india/northeast-leaders-bash-bangladesh-s-yunus-for-landlocked-remarks-on-india-s-seven-sisters-2025-04-01-983339 ↩ ↩2
-
Defence Security Asia, « China Pushes Ahead With US$55 Million Drone Factory in Bangladesh, Deepening Bay of Bengal Footprint and Rattling India », Defence Security Asia, 2025. https://defencesecurityasia.com/en/china-drone-factory-bangladesh-wing-loong-india-bay-of-bengal/ ↩ ↩2
-
Observer Research Foundation, « Bangladesh’s Pivot to China: From Balance to Realignment », ORF Expert Speak, 2025. https://www.orfonline.org/expert-speak/bangladesh-s-pivot-to-china-from-balance-to-realignment ↩ ↩2
-
Global Times, « Yunus’ visit shows half-century China-Bangladesh friendship is time-tested », Global Times, 27 mars 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202503/1331015.shtml ↩
-
Global Times, « China-Bangladesh-Pakistan trilateral mechanism boosts regional growth », Global Times, juin 2025. https://www.globaltimes.cn/page/202506/1336965.shtml ↩
-
Foreign Policy, « Bangladesh-Pakistan Ties Get Dramatic Reset », Foreign Policy, 27 août 2025. https://foreignpolicy.com/2025/08/27/bangladesh-pakistan-diplomacy-reset-india-hasina-trade/ ↩
-
Eurasia Review, « Pakistan And Bangladesh Resume Ties To Boost Trade And Defence Cooperation – OpEd », Eurasia Review, 4 septembre 2025. https://www.eurasiareview.com/04092025-pakistan-and-bangladesh-resume-ties-to-boost-trade-and-defence-cooperation-oped/ ↩
-
Al Jazeera, « Bangladesh’s BNP claims landslide win in first election since 2024 uprising », Al Jazeera, 13 février 2026. https://www.aljazeera.com/news/2026/2/13/bangladeshs-bnp-claims-landslide-win-in-first-election-since-2024-uprising ↩ ↩2
Recevez nos analyses chaque mercredi.
Une synthèse hebdomadaire des dynamiques géopolitiques, technologiques et de défense.


