Communication stratégique : la guerre des récits de l'Iran
Press TV, faux comptes, propagande dopée à l'IA : enquête sur la machine d'influence iranienne, ses succès en trompe-l'œil et ses limites face aux modérateurs.

À retenir
- L'Iran déploie une communication stratégique à plusieurs étages : médias d'État multilingues, faux comptes clandestins et, de plus en plus, intelligence artificielle.
- Le radiodiffuseur public IRIB, dont dépend Press TV, diffuse l'idéologie du régime dans des dizaines de langues à travers le monde.
- Meta classe l'Iran au deuxième rang mondial, derrière la Russie, pour le nombre d'opérations d'influence clandestines détectées sur ses plateformes.
- En 2024, OpenAI a démantelé l'opération « Storm-2035 », qui utilisait ChatGPT pour fabriquer de faux articles visant l'élection américaine.
- Le bilan reste contrasté : des audiences parfois massives, mais des campagnes souvent neutralisées avant d'avoir convaincu.
Un cartooniste satirique, une militante des droits des femmes, un politologue : trois personnages crédibles, dotés de biographies fouillées et de photos de profil convaincantes. Tous étaient faux. En 2024, le groupe Meta a démantelé un réseau iranien de comptes fictifs qui nouaient patiemment des liens avec des internautes américains avant de glisser, l’air de rien, des messages politiques1. La scène résume une ambition : pour Téhéran, la bataille des récits compte autant que celle des armes. La République islamique ne projette pas seulement des missiles et des milices ; elle livre une guerre de l’information à plusieurs étages.
Une machine d’État multilingue
Le socle de cet effort, c’est l’audiovisuel public. La radiodiffusion de la République islamique d’Iran (IRIB), placée sous l’autorité directe du Guide suprême, fait office de porte-voix mondial du régime. Selon l’Institut israélien d’études de sécurité nationale (INSS), elle diffuse l’idéologie officielle dans des dizaines de langues à travers le monde, avec pour mission explicite de façonner les perceptions au-delà des frontières iraniennes2. Sa vitrine la plus connue est Press TV, chaîne anglophone lancée en 2007, relayée par des déclinaisons comme HispanTV pour le public hispanophone.
Le récit est rodé. Ces médias présentent la République islamique comme une victime de l’agression occidentale et célèbrent les acteurs de l’« axe de la résistance » — Hezbollah, Hamas — en figures héroïques. Une enquête de l’Union européenne sur la « portée discrète » de Téhéran décrit un écosystème de contenus taillés sur mesure pour les audiences européennes, mêlant propagande, victimisation et glorification des alliés régionaux3. Les chercheurs notent un glissement : d’une propagande d’abord religieuse et révolutionnaire, l’Iran est passé à une guerre de l’information plus « réaliste », ajustée à chaque public — interne, régional, international2.
La force de cet appareil tient à sa coordination. Selon les analystes, télévision d’État, médias affiliés au régime, figures cléricales et influenceurs en ligne avancent souvent en quasi-synchronie, martelant les mêmes thèmes au même moment2. Cette discipline du message vise un double objectif : galvaniser le soutien interne face aux sanctions, et contester sur la scène internationale la version occidentale des événements. La communication n’y est pas un supplément à la politique étrangère ; elle en est un instrument à part entière.
La galaxie clandestine des faux comptes
Derrière la façade officielle prospère un second réseau, lui, dissimulé. C’est là que l’Iran s’est forgé une réputation redoutable. Selon Meta, qui publie des rapports trimestriels sur les manipulations coordonnées, l’Iran est le deuxième pays au monde — juste derrière la Russie — pour le nombre d’opérations d’influence clandestines détectées sur ses plateformes1. La maison mère de Facebook et Instagram a démantelé, fin 2024, un dispositif d’environ 300 comptes et pages avant qu’il n’atteigne une large audience1.
La méthode est patiente. Les faux profils reçoivent des occupations détaillées, des photos générées par intelligence artificielle, et ils tissent d’abord des relations anodines avant d’introduire le message politique1. Les cibles privilégiées : les audiences anglophones aux États-Unis, abreuvées de contenus hostiles à Israël et à la politique américaine au Moyen-Orient. D’autres réseaux visent les publics azéris en Azerbaïdjan et en Turquie4. Cette logique d’action indirecte, où l’on avance masqué pour mieux nier, rappelle la stratégie iranienne de recours aux forces mandataires. Elle s’articule aussi avec les capacités de cyber-guerre de l’Iran, dont l’influence en ligne n’est qu’une facette.
L’irruption de l’intelligence artificielle
Le tournant le plus récent porte un nom : l’IA générative. En août 2024, OpenAI a annoncé la désactivation de plusieurs comptes ChatGPT liés à une opération iranienne baptisée « Storm-2035 »5. Le mode opératoire : produire à la chaîne des articles longs et des commentaires courts sur la guerre à Gaza, les Jeux olympiques de Paris et l’élection présidentielle américaine de 2024, puis les disséminer via de faux sites d’information visant aussi bien des électeurs progressistes que conservateurs5.
L’épisode illustre les promesses et les limites de l’outil. OpenAI a identifié une douzaine de comptes sur X et un sur Instagram, certains se faisant passer pour des progressistes, d’autres pour des conservateurs6. Pour paraître authentiques, ces profils entrelardaient leurs messages politiques de commentaires sur la mode et la beauté6. Mais l’entreprise a aussi constaté que ces contenus n’avaient obtenu qu’un engagement négligeable : la majorité des publications n’ont récolté presque aucun « j’aime », partage ou commentaire5. L’IA démultiplie la production, pas nécessairement l’influence. Plusieurs centres de recherche documentent néanmoins un usage croissant de ces technologies pour fabriquer images et vidéos trompeuses, notamment dans la confrontation avec Israël — des « preuves » visuelles fabriquées de toutes pièces, censées attester de succès militaires iraniens.
Des audiences massives, des résultats incertains
Faut-il en conclure que l’effort iranien est inoffensif ? Pas si vite. L’Institut pour le dialogue stratégique (ISD), basé à Londres, a documenté un cas spectaculaire : deux réseaux de comptes pro-iraniens sur X, surnommés BRICS4CLICKS et Verified4War, ont cumulé plus d’un milliard de vues durant le premier mois de la guerre de juin 2025, avec environ 16 millions de « j’aime » et 3,5 millions de repartages7. Chaque réseau ne comptait pourtant qu’une vingtaine de comptes7.
Le secret de cette viralité ? Des comptes ayant souscrit l’abonnement payant de X pour obtenir la certification bleue, puis amplifiés par l’algorithme du fil « Pour vous »7. L’ISD précise n’avoir pas la preuve que ces réseaux soient pilotés par l’État, et ignore si la motivation est financière ou idéologique — mais plusieurs ambassades iraniennes ont relayé leurs contenus7. La leçon est dérangeante : une poignée de comptes coordonnés, dopés par un algorithme, peuvent peser sur le débat public bien au-delà de leur taille réelle. Ce registre numérique complète, sans le remplacer, le pouvoir d’attraction culturel que l’Iran cultive dans le monde chiite.
Une arme à double tranchant
La communication stratégique iranienne est ainsi prise dans une tension permanente. À l’intérieur, le discours de résistance et de souveraineté nationale a longtemps soudé une partie de la population autour du régime. À l’extérieur, Téhéran sait projeter ses récits, séduire des publics anti-occidentaux et, parfois, atteindre des audiences vertigineuses. Mais ces succès sont fragiles : les plateformes affinent leurs détections, beaucoup de campagnes sont neutralisées tôt, et l’inflation de contenus produits par IA n’achète pas la crédibilité. Cette boîte à outils s’inscrit dans une doctrine de profondeur stratégique où l’information est un théâtre d’opérations à part entière, prolongé par le développement des capacités cybernétiques de l’Iran.
Reste une question, qui décidera de l’efficacité réelle de Téhéran : la capacité de l’Iran à industrialiser l’IA générative plus vite que les plateformes ne perfectionnent leur modération. Le prochain affrontement régional se jouera aussi sur ce terrain-là — celui des récits, des images fabriquées et des audiences captées en quelques heures. Le signal à surveiller : non plus le volume de contenus diffusés, mais leur capacité à survivre aux vagues de suppressions et à modifier, durablement, des perceptions.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que Press TV ?
Press TV est la chaîne d'information en anglais de la radiodiffusion publique iranienne (IRIB). Lancée en 2007, elle diffuse la lecture du monde portée par Téhéran à destination des audiences étrangères, présentant souvent la République islamique comme une victime de l'agression occidentale.
L'Iran utilise-t-il l'intelligence artificielle pour sa propagande ?
Oui. En août 2024, OpenAI a démantelé l'opération « Storm-2035 », qui se servait de ChatGPT pour rédiger de faux articles et commentaires visant l'élection présidentielle américaine. Plusieurs analyses documentent un recours croissant à l'IA pour produire textes, images et vidéos trompeuses.
Les campagnes d'influence iraniennes sont-elles efficaces ?
Le bilan est contrasté. Certaines vagues de contenus atteignent des audiences massives — plus d'un milliard de vues pour des réseaux pro-iraniens en 2025. Mais beaucoup d'opérations sont repérées et supprimées tôt par les plateformes, ou n'obtiennent qu'un engagement négligeable.
Quelle place l'Iran occupe-t-il dans les opérations d'influence mondiales ?
Selon Meta, l'Iran est le deuxième pays au monde, derrière la Russie, pour le nombre d'opérations d'influence clandestines détectées sur ses plateformes. Téhéran combine médias d'État officiels, faux comptes anonymes et, désormais, outils d'intelligence artificielle générative.
Sources
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Reuters / The Record, « Iranian influence operation using fake personas to deceive US Instagram users disrupted, Meta says », The Record by Recorded Future, 2024. https://therecord.media/iran-instagram-influence-operation-disrupted ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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Institute for National Security Studies, « The Islamic Republic of Iran Broadcasting: Disseminating the Regime’s Ideology Worldwide », INSS, 2023. https://www.inss.org.il/publication/iran-tv/ ↩ ↩2 ↩3
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Commission européenne, « Iran’s Quiet Reach: Mapping Tehran’s Influence and Radicalisation Efforts Across Europe », European Commission Newsroom, 2024. https://ec.europa.eu/newsroom/home/items/895036/en ↩
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Security Affairs, « Meta stopped covert operations from Iran, China, and Romania spreading propaganda », Security Affairs, 2025. https://securityaffairs.com/178456/social-networks/meta-stopped-covert-operations-from-iran-china-romania.html ↩
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OpenAI, « Disrupting a covert Iranian influence operation », OpenAI, 16 août 2024. https://openai.com/index/disrupting-a-covert-iranian-influence-operation/ ↩ ↩2 ↩3
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NPR, « OpenAI says Iranian group using ChatGPT tried to sow division ahead of U.S. election », NPR, 17 août 2024. https://www.npr.org/2024/08/17/nx-s1-5079397/openai-chatgpt-iranian-group-us-election ↩ ↩2
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Institute for Strategic Dialogue, « How pro-Iran networks gained a billion views on war propaganda », ISD Global, 2025. https://www.isdglobal.org/digital-dispatch/how-pro-iran-networks-gained-a-billion-views-on-war-propaganda/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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