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Iran : la puissance douce chiite à l'épreuve

Séminaires, langue persane, sanctuaires : l'Iran rayonne sur le monde chiite. Mais Najaf renaît et l'axe régional vacille. Une puissance douce sous tension.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Pèlerins chiites devant un sanctuaire orné de mosaïques, illustrant les liens religieux entre l'Iran et le monde chiite.
Pèlerins chiites devant un sanctuaire orné de mosaïques, illustrant les liens religieux entre l'Iran et le monde chiite. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Iran se pose en métropole du chiisme, combinant religion, langue persane et réseaux d'enseignement religieux.
  2. Le séminaire de Qom accueille des milliers d'étudiants étrangers et rivalise avec Najaf, le pôle historique irakien.
  3. Des organisations parapubliques (ICRO, Ahl al-Bayt, fondation Emdad) structurent une diplomatie culturelle de longue haleine.
  4. Mais la renaissance de Najaf et les revers régionaux de 2024-2025 fragilisent ce magistère culturel.

À Qom, des étudiants venus du Liban, d’Afghanistan, du Nigéria et même de Chine récitent les mêmes textes, dans la même langue. À mille kilomètres de là, à Kerbala, des cours de persan s’ouvrent à l’ombre des sanctuaires. L’Iran ne projette pas seulement des missiles : il projette une langue, une théologie, une manière de penser le chiisme. Mais cette puissance douce, longtemps triomphante, traverse en 2025-2026 sa zone de turbulence la plus sérieuse.

Une métropole du chiisme

L’Iran tire sa singularité d’un fait simple : il est le seul grand État dont le chiisme est la religion officielle, et il s’en revendique le cœur. Cette position de « métropole chiite » lui confère un magistère que peu de puissances peuvent imiter. Selon le Foreign Policy Centre britannique, Téhéran a investi dans une véritable infrastructure religieuse et diplomatique pour étendre son rayonnement à travers le monde chiite, dans une démonstration de soft power1.

Cette puissance douce mêle deux registres : le religieux et le national. Le premier s’appuie sur le chiisme et l’idéologie de la Révolution islamique ; le second sur la culture proprement iranienne, et d’abord sur la langue persane1. Les deux se renforcent : apprendre le persan, c’est accéder à une littérature millénaire — Rûmî, Hafez — mais aussi se rapprocher d’un centre de pouvoir. Des chercheurs y voient une stratégie délibérée, où la promotion du persan sert d’instrument de soft power au Moyen-Orient2. Cette articulation prolonge sur le terrain culturel le poids de l’establishment clérical iranien sur la politique étrangère.

Les séminaires, fabrique d’influence

Au sommet de ce dispositif trône le séminaire de Qom. Vieille de plus d’un siècle, l’institution est l’un des centres cléricaux chiites les plus influents du pays — et sans doute du monde3. Des dizaines de milliers d’étudiants y étudient, dont des milliers d’étrangers issus de toutes les communautés chiites de la planète3. Ces clercs formés à Qom repartent ensuite enseigner, prêcher et encadrer leurs propres communautés, diffusant un logiciel intellectuel marqué par la pensée iranienne.

Le rayonnement déborde les murs des séminaires. Dans la ville sainte irakienne de Najaf, l’enseignement du persan prospère plus qu’ailleurs grâce à la forte présence de clercs iraniens et aux échanges entre les deux pôles du chiisme1. Téhéran restaure des sanctuaires en Irak et en Syrie, ouvre des écoles et des antennes de ses universités, et encourage partout l’étude de sa langue4. Ces liens transnationaux ne sont pas neutres : ils confèrent à l’Iran une légitimité pour justifier son action régionale, en présentant son influence comme la défense naturelle d’une communauté de foi plutôt que comme une projection de puissance1.

L’État au service de la culture

Cette diplomatie culturelle n’a rien d’improvisé : elle est portée par un appareil dédié. L’Organisation de la culture et des relations islamiques (ICRO), créée en 1995 et rattachée au ministère de la Culture, a pour mission explicite de promouvoir la doctrine chiite et de cultiver les relations avec les pays musulmans4. À ses côtés œuvrent d’autres structures parapubliques comme l’Assemblée mondiale des Ahl al-Bayt ou la fondation Emdad de l’imam Khomeiny1.

Ces centres culturels constituent le visage le plus visible de cette politique : selon le centre de diplomatie publique de l’université de Californie du Sud, ils forment un réseau mondial destiné à promouvoir l’image et les valeurs de la République islamique5. L’action ne se limite pas aux livres. Selon le centre israélien Meir Amit, l’Iran exploite aussi les crises socio-économiques des pays arabes pour installer des institutions sociales — santé, éducation, aide sociale — qui ancrent son influence civile4. Au Liban, ce levier passe largement par le Hezbollah, soutenu à la fois militairement et par des projets humanitaires destinés aux chiites libanais4 : un lien que nous détaillons dans notre analyse de l’influence des milices soutenues par l’Iran au Liban. Pour Téhéran, ce rayonnement n’est pas gratuit : il sert la « profondeur stratégique », cette idée d’élargir le front face à Israël et aux États-Unis bien au-delà de ses frontières4.

Un magistère contesté

Mais l’édifice montre des fissures. La première vient de l’intérieur du chiisme lui-même. Najaf connaît une renaissance comme centre de savoir qui menace la prééminence iranienne, d’autant que les titres savants de l’ayatollah Khamenei paraissent fragiles face à une figure comme l’ayatollah Sistani3. Le chiisme n’a jamais été monolithique, et l’autorité morale ne se décrète pas depuis Téhéran.

La seconde fissure est géopolitique, et elle s’est creusée brutalement. La chute du régime Assad fin 2024 a privé l’Iran d’un corridor essentiel reliant Téhéran au Liban, faisant vaciller un pilier de son architecture régionale6. Le Hezbollah, vecteur majeur de l’influence iranienne, a subi des pertes catastrophiques, son commandement décapité et une partie de son arsenal détruite6. Or quand l’axe militaire recule, le rayonnement culturel qu’il abritait recule avec lui. Ces revers nourrissent un débat plus large sur l’approche iranienne de la sécurité régionale et sa soutenabilité.

À cela s’ajoute une lassitude interne : après des années de difficultés économiques, de manifestations et de répression, une partie des Iraniens se montre fatiguée des coûteuses aventures extérieures, jugeant la « résistance » plus prioritaire pour le régime que leur niveau de vie6.

Ce qu’il faut surveiller

L’influence culturelle iranienne ne disparaîtra pas : elle s’appuie sur des siècles de civilisation, des réseaux denses et un patrimoine spirituel partagé. Mais elle entre dans une phase défensive. Le vrai test des prochaines années tiendra à une question : Téhéran saura-t-il préserver son magistère culturel alors que son glacis militaire s’effrite et que Najaf retrouve sa voix ? La soft power survit rarement longtemps à l’érosion de la hard power qui la portait — et c’est précisément cette dissociation qui se joue aujourd’hui dans le monde chiite. Le sujet rejoint la logique d’ensemble de la doctrine de profondeur stratégique de l’Iran, dont la dimension culturelle n’était qu’un visage.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Sur quoi repose la puissance douce de l'Iran dans le monde chiite ?

Sur deux piliers entrelacés : le chiisme, dont l'Iran se veut le centre, et la culture nationale persane. Téhéran promeut la langue, restaure des sanctuaires, ouvre des centres culturels et des antennes universitaires, et forme des clercs étrangers, créant des liens transnationaux durables.

Pourquoi le séminaire de Qom est-il si important ?

Fondé il y a plus d'un siècle, Qom est l'une des institutions cléricales chiites les plus influentes au monde. Il accueille des dizaines de milliers d'étudiants, dont des milliers d'étrangers venus du Liban, d'Irak, d'Afghanistan, du Nigéria et même de Chine, qui diffusent ensuite la pensée formée en Iran.

Najaf concurrence-t-elle l'Iran ?

Oui. Le pôle irakien de Najaf, associé à l'autorité de l'ayatollah Sistani, connaît une renaissance qui défie la prééminence iranienne, d'autant que les références savantes de l'ayatollah Khamenei sont jugées plus fragiles. La rivalité Qom-Najaf structure le débat sur le leadership chiite.

L'influence culturelle iranienne est-elle en recul ?

Elle est sous tension. Les revers de 2024-2025 — chute du régime Assad fin 2024, lourdes pertes du Hezbollah — ont affaibli l'axe régional qui portait aussi le rayonnement culturel. La lassitude d'une partie des Iraniens face au coût des aventures extérieures pèse également.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Religion and geopolitics in Iranian foreign policy », The Foreign Policy Centre, 2023. https://fpc.org.uk/religion-and-geopolitics-in-iranian-foreign-policy/ 2 3 4 5

  2. « Iran’s soft power in the Middle East via the promotion of the Persian language », Tandfonline (British Journal of Middle Eastern Studies), 2023. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13569775.2023.2169305

  3. « Inside Qom Seminary, Iran’s political and spiritual powerhouse », Iran International, 7 mai 2025. https://www.iranintl.com/en/202505070842 2 3

  4. « Iranian activity to expand its regional religious-cultural influence through soft power », The Meir Amit Intelligence and Terrorism Information Center. https://www.terrorism-info.org.il/en/iranian-activity-to-expand-its-regional-religious-cultural-influence-through-soft-power/ 2 3 4 5

  5. « Iran’s Cultural Diplomacy and its Cultural Centers », USC Center on Public Diplomacy, 2022. https://uscpublicdiplomacy.org/blog/iran%E2%80%99s-cultural-diplomacy-and-its-cultural-centers

  6. « The shape-shifting “axis of resistance” », Chatham House, mars 2025. https://www.chathamhouse.org/2025/03/shape-shifting-axis-resistance 2 3

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