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Stratégie navale iranienne : la guerre de l'essaim

Mines, vedettes rapides et porte-drones : comment l'Iran a bâti une marine asymétrique pour verrouiller Hormuz, et ce qu'a révélé l'affrontement de 2025-2026.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 5 min
Vedettes rapides des Gardiens de la révolution patrouillant dans les eaux du golfe Persique près du détroit d'Hormuz.
Vedettes rapides des Gardiens de la révolution patrouillant dans les eaux du golfe Persique près du détroit d'Hormuz. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Iran a fait le choix d'une marine asymétrique : des centaines de petites unités rapides plutôt qu'une flotte conventionnelle coûteuse.
  2. Deux marines coexistent : l'Artesh tournée vers le large, les Gardiens de la révolution maîtres du golfe Persique et d'Hormuz.
  3. Mines, missiles antinavires côtiers et tactique de l'essaim forment un dispositif de déni d'accès redoutable dans un détroit peu profond.
  4. L'affrontement de juin 2025 puis l'escalade de 2026 ont testé cette doctrine, jusqu'à la perte du porte-drones Shahid Bagheri.

Une nuée de vedettes surgit des criques de Qeshm, file à plus de cent nœuds vers un porte-avions, puis se disperse avant la riposte. Cette image, mi-réelle mi-symbolique, résume la stratégie navale que l’Iran peaufine depuis quarante ans : ne pas affronter de face une marine supérieure, mais la harceler, la saturer, la dissuader. Une doctrine de la mosquito-fleet — la « flotte de moustiques » — qui a connu son test grandeur nature lors des affrontements de 2025 et 2026.

Deux marines pour une même mer

L’originalité iranienne tient d’abord à une architecture inhabituelle : le pays entretient deux marines distinctes. La première, celle de l’armée régulière (Artesh), reste une force conventionnelle qui patrouille le golfe d’Oman et l’océan Indien. Selon les estimations de 2025, elle aligne plus d’une centaine de bâtiments et environ 18 500 marins, avec frégates, corvettes, sous-marins et patrouilleurs1. C’est elle qui mène les déploiements lointains et affiche le pavillon iranien jusqu’en Atlantique.

La seconde, la marine des Gardiens de la révolution (IRGC), règne sur le golfe Persique et le détroit d’Hormuz. Sa doctrine repose entièrement sur l’asymétrie : des centaines de petites embarcations rapides, un réseau dense de missiles de croisière et balistiques côtiers, et un stock de mines navales destiné à créer une zone de déni d’accès (A2/AD) en travers du détroit2. Cette division du travail laisse à l’Artesh le prestige du large et à l’IRGC le verrou stratégique.

La géographie comme arme

Le choix de l’asymétrie n’est pas qu’idéologique : il épouse le terrain. Le détroit d’Hormuz, par où transite environ 20 % du pétrole mondial, est étroit et peu profond3. Sa profondeur moyenne, de 30 à 60 mètres, complique les manœuvres et les plongées des grands sous-marins, mais convient parfaitement aux mini-sous-marins iraniens et aux raids éclair de vedettes pratiquant la guérilla navale4.

Les eaux resserrées et les nombreuses îles — Qeshm, Hormuz, Abou Moussa — offrent autant d’abris pour dissimuler des unités, lancer une attaque depuis plusieurs axes et se fondre dans le trafic civil. La tactique centrale, dite de l’« essaim », consiste à lancer simultanément un grand nombre de vedettes ou de drones pour percer les défenses d’une flotte lourde, en jouant sur la surprise et la saturation des systèmes de défense5. L’idée n’est pas de couler un porte-avions, mais de rendre sa présence intenable.

Cette logique s’enracine dans l’expérience de la guerre Iran-Irak (1980-1988), qui révéla la faiblesse des forces conventionnelles iraniennes face à un adversaire mieux équipé et poussa Téhéran vers les solutions non conventionnelles. La marine régulière, elle-même héritière d’une flotte commandée à l’Occident avant 1979, n’a jamais pu être renouvelée au même rythme à cause de l’embargo. Les Gardiens de la révolution ont alors comblé le vide par l’innovation low-cost : transformer des vedettes civiles en lanceurs de missiles, multiplier les rampes côtières mobiles, et exploiter chaque repli du littoral. L’asymétrie n’est pas un choix de prestige, mais la réponse rationnelle d’un État sous contrainte budgétaire et technologique durable.

Une flotte d’insectes en perpétuelle modernisation

Loin d’être figée, cette panoplie se renouvelle. En 2025, l’Iran a dévoilé la vedette d’attaque Haidar, créditée d’une vitesse de 110 nœuds, soit environ 214 km/h, armée de missiles antinavires5. Aux côtés des classes plus anciennes — Zolfaghar, Peykaap, Taregh — elle s’inscrit dans un inventaire que les analystes occidentaux estiment entre 3 000 et 5 000 petites unités, conçu précisément pour essaimer autour des grandes plateformes américaines5.

L’innovation la plus spectaculaire reste le porte-drones Shahid Bahman Bagheri, livré aux Gardiens de la révolution le 6 février 2025 à Bandar Abbas. Cet ancien porte-conteneurs, converti en plus de deux ans, déplace quelque 41 000 tonnes, mesure 240 mètres et dispose d’une piste de 180 mètres pour lancer escadrilles de drones, hélicoptères et missiles6. Selon la presse iranienne, son rayon d’action atteindrait 22 000 milles nautiques, de quoi étendre théoriquement l’ombre iranienne bien au-delà du Golfe — promesse à manier avec prudence, faute de vérification indépendante. Pour Téhéran, l’objet matérialise l’ambition d’une projection au-delà du Golfe ; pour ses adversaires, une cible de choix. La montée en gamme des munitions guidées de précision et l’évolution des drones iraniens nourrissent en parallèle cette logique d’attrition.

L’épreuve du feu : 2025-2026

La théorie a rencontré la réalité. Lors de la guerre de douze jours de juin 2025, déclenchée par des frappes israéliennes puis l’opération américaine contre les sites nucléaires, l’Iran a menacé de fermer Hormuz mais s’est gardé de le faire : selon les analyses, Téhéran n’a finalement pas bloqué le détroit pendant le conflit7. Le calcul économique — l’Iran exporte lui-même son brut par cette voie — a primé sur la rhétorique.

L’année 2026 a marqué une rupture. Après de nouvelles frappes américano-israéliennes en février, le Congressional Research Service rapporte que les forces iraniennes ont déclaré le détroit « fermé » à compter du 4 mars 2026 et mené des attaques contre des navires en transit, le centre britannique UKMTO recensant plus d’une douzaine d’incidents7. La doctrine asymétrique est alors passée de la dissuasion à l’action. Les frappes ont visé des infrastructures pétrolières et des navires dans la zone du détroit, ce couloir par lequel s’écoule un cinquième du brut mondial7. Cette bascule a aussi exposé ses limites : le commandement américain a annoncé avoir frappé le porte-drones Shahid Bagheri dans le Golfe le 28 février 2026, le navire ayant été déclaré gravement endommagé6. Les grandes plateformes, vulnérables, paient leur visibilité ; les petites unités, elles, restent difficiles à neutraliser. Cette articulation s’inscrit dans la doctrine plus large de profondeur stratégique qui structure la défense iranienne.

Un verrou à double tranchant

La marine iranienne illustre une vérité ancienne : la puissance ne se mesure pas qu’au tonnage. En transformant un handicap conventionnel en menace crédible, Téhéran a fait d’Hormuz un point de pression mondial, comme le détaille notre analyse de la position stratégique de l’Iran dans le détroit. Mais l’épisode de 2026 a montré le revers : passer à l’acte expose l’Iran à des représailles ciblées sur ses bases, ses dépôts et ses capacités de mouillage de mines, désignés comme priorités par l’état-major américain7.

Le signal à surveiller tient en une question simple : Téhéran saura-t-il préserver l’ambiguïté qui faisait la force de sa flotte de moustiques, ou l’usage répété de la menace finira-t-il par l’user ? La réponse se jouera moins dans les chantiers navals que dans la capacité du régime à doser, une fois encore, la pression et la retenue.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi l'Iran a-t-il choisi une marine asymétrique ?

Faute de pouvoir rivaliser avec la puissance conventionnelle américaine, Téhéran a misé sur des unités petites, rapides et nombreuses. Cette approche exploite la géographie du Golfe et vise à rendre toute intervention coûteuse, plutôt qu'à gagner une bataille rangée en haute mer.

Quelle est la différence entre les deux marines iraniennes ?

L'Iran dispose de deux forces parallèles. La marine de l'Artesh, classique, opère en eaux lointaines, golfe d'Oman et océan Indien. La marine des Gardiens de la révolution (IRGC) contrôle le golfe Persique et le détroit d'Hormuz par des moyens asymétriques : vedettes, mines, missiles côtiers.

L'Iran a-t-il fermé le détroit d'Hormuz ?

Pendant le conflit de juin 2025, Téhéran a menacé mais n'a pas bloqué le détroit. Selon le Congressional Research Service, des forces iraniennes ont en revanche déclaré le détroit fermé début mars 2026 et mené des attaques contre des navires après de nouvelles frappes.

Qu'est-ce que le porte-drones Shahid Bagheri ?

Un ancien porte-conteneurs converti en plateforme militaire, livré aux Gardiens de la révolution en février 2025 pour lancer drones, hélicoptères et missiles. Le commandement américain a annoncé l'avoir frappé fin février 2026, le navire ayant été déclaré gravement endommagé.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Iran’s Naval Forces — IRIN/IRGCN », Naval Post, 2025. https://navalpost.com/understanding-irans-naval-forces-irin-irgcn/

  2. Office of Naval Intelligence, « Iran’s Naval Forces: From Guerrilla Warfare to a Modern Naval Strategy », U.S. Navy / ONI. https://www.oni.navy.mil/Portals/12/Intel%20agencies/iran/Iran%20022217SP.pdf

  3. « Strait of Hormuz », International Crisis Group, 2026. https://www.crisisgroup.org/trigger-list/iran-usisrael-trigger-list/flashpoints/strait-hormuz

  4. « Midget submarines become Iran’s potent maritime strike force in Hormuz », The Week, 11 mai 2026. https://www.theweek.in/news/maritime/2026/05/11/iran-asymmetric-naval-strategy.html

  5. Can Kasapoğlu, « The Strait of Hormuz Under Pressure: Asymmetric Naval War and Signs of Elite Fragmentation in Iran », Hudson Institute, 2026. https://www.hudson.org/national-security-defense/strait-hormuz-under-pressure-asymmetric-naval-war-signs-elite-can-kasapoglu 2 3

  6. « Iran accepts delivery of homegrown drone carrier Shahid Bahman Bagheri », Naval News, février 2025. https://www.navalnews.com/naval-news/2025/02/iran-accepts-delivery-of-homegrown-drone-carrier-shahid-bahman-bagheri/ 2

  7. « Iran Conflict and the Strait of Hormuz: Impacts on Oil, Gas, and Other Commodities », Congressional Research Service, 2026. https://www.congress.gov/crs-product/R45281 2 3 4

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