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L'évolution des drones iraniens : du bricolage à l'arme de guerre

Le Shahed-136 a changé le visage des conflits, de l'Ukraine à Israël. Histoire et état des lieux 2025-2026 d'un arsenal devenu un produit d'exportation majeur.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Drone de combat iranien de type Shahed exposé lors d'une démonstration militaire.
Drone de combat iranien de type Shahed exposé lors d'une démonstration militaire. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Né du dénuement de la guerre Iran-Irak, le programme de drones iranien est devenu un pilier de l'industrie d'armement du pays.
  2. La famille Shahed compte au moins 19 modèles ; le Shahed-136, drone kamikaze bon marché, est surnommé le « missile de croisière du pauvre ».
  3. Exporté massivement vers la Russie, le Shahed a été copié et perfectionné, avec une production dépassant 5 000 unités par mois.
  4. Lors de la guerre de juin 2025, plus de 1 000 drones ont visé Israël, mais les défenses ont intercepté la quasi-totalité d'entre eux.
  5. L'Iran mise sur la quantité et le bas coût, et développe des variantes plus rapides comme le Shahed-238 à réacteur.

Il vole lentement, fait un bruit de tondeuse et coûte une bagatelle. Et pourtant, le Shahed-136 iranien a redessiné le visage de la guerre moderne, de la steppe ukrainienne aux nuits embrasées d’Israël. En quatre décennies, l’Iran est passé d’appareils de reconnaissance bricolés à une industrie du drone capable d’inonder les champs de bataille et d’exporter sa technologie. Récit d’une ascension qui inquiète bien au-delà du Moyen-Orient.

D’un programme de fortune à une industrie

Tout commence dans le dénuement. Durant la guerre Iran-Irak (1980-1988), privé de matériel occidental par l’embargo, l’Iran improvise. Il développe ses premiers drones, rudimentaires, pour observer les lignes ennemies1. Ce handicap initial devient une force : faute de pouvoir acheter, Téhéran apprend à concevoir et à produire. Dans les décennies suivantes, l’investissement s’intensifie et le pays se dote d’appareils de plus en plus capables.

Cette trajectoire s’inscrit dans l’essor plus large de l’industrie de défense iranienne, qui a fait de l’autosuffisance un dogme. Le drone y occupe une place de choix : peu coûteux, exportable, il permet à l’Iran de compenser la faiblesse de son aviation conventionnelle, datée et clouée au sol par les sanctions. La famille Shahed à elle seule compte aujourd’hui au moins dix-neuf modèles, témoignant d’un effort de développement soutenu2.

L’arsenal iranien ne se limite d’ailleurs pas aux munitions rôdeuses. Le pays a développé toute une gamme d’appareils aux usages variés : drones de reconnaissance à longue endurance, capables de rester en vol jusqu’à vingt-quatre heures, et drones de combat armés de missiles. Le Shahed-129, par exemple, peut parcourir environ 1 700 kilomètres — soit à peu près la distance séparant le centre de l’Iran d’Israël3. Cette diversification a permis à Téhéran de couvrir tout le spectre des missions, de la surveillance de longue durée à la frappe ciblée.

Le Shahed-136, le « missile de croisière du pauvre »

S’il fallait un symbole, ce serait lui. Le Shahed-136 est un drone kamikaze — une munition rôdeuse, dans le jargon — d’une simplicité assumée : 3,5 mètres de long, des ailes droites, un petit moteur à piston à l’arrière, une charge explosive d’environ 50 kilogrammes4. Sa vitesse plafonne à 185 km/h, ce qui le rend théoriquement facile à abattre5. Mais là n’est pas l’essentiel. Sa construction sommaire maintient le coût très bas, ce qui permet de le fabriquer et de le lancer par vagues denses. Même si une partie est interceptée, d’autres passent5.

C’est cette logique de saturation qui lui a valu son surnom de « missile de croisière du pauvre »4. Plutôt que de miser sur la furtivité ou la précision absolue, l’Iran joue la quantité et le rapport coût-efficacité : un Shahed vaut une fraction du prix de l’intercepteur lancé contre lui. Le calcul rejoint celui du programme de missiles iranien : épuiser des défenses adverses bien plus onéreuses.

L’arme s’inscrit aussi dans une tactique combinée. Lancés en premier, les drones lents forcent l’adversaire à révéler ses radars et à consommer ses intercepteurs ; les missiles balistiques, plus rapides, frappent ensuite dans la brèche ainsi ouverte. Ce séquençage, observé tant en Ukraine qu’au Moyen-Orient, fait du Shahed bien plus qu’un simple engin explosif : un instrument de guerre électronique et d’attrition, conçu pour fatiguer une défense avant l’estocade.

L’exportation, accélérateur de puissance

Le tournant stratégique est venu d’Ukraine. Depuis 2022, la Russie a importé massivement des Shahed, avant de les fabriquer sous licence sous le nom de Geran dans sa zone industrielle d’Alabuga. L’accélération a été spectaculaire : Moscou visait 6 000 drones pour la mi-2025, un objectif atteint en avance6. La production russe dépasse désormais 5 000 engins longue portée par mois, partagés entre drones de frappe et leurres destinés à tromper la défense ukrainienne6.

Surtout, le partenaire est devenu améliorateur. La Russie a modifié le drone iranien : antennes résistantes au brouillage, charges plus lourdes portées de 40-50 à 80-90 kilogrammes, datalinks exploitant le réseau de téléphonie mobile ukrainien7. Cette coopération, qui illustre la profondeur de l’alliance entre Téhéran et Moscou, fonctionne dans les deux sens : l’Iran récupère un retour d’expérience de combat inestimable, testé grandeur nature sur un théâtre de haute intensité. Ses drones ont aussi essaimé chez ses alliés régionaux, notamment les Houthis du Yémen, qui les emploient contre la navigation en mer Rouge.

Le test grandeur nature de juin 2025

La guerre de douze jours avec Israël, en juin 2025, a offert un crash-test brutal. À partir du 13 juin, plus de mille drones iraniens ont été lancés vers Israël3. Le résultat a été sans appel pour Téhéran : Israël a intercepté la quasi-totalité d’entre eux, et le 21 juin, Tsahal affirmait avoir détruit quelque 950 drones iraniens avant même leur lancement, en frappant leurs sites de stockage8. Les drones, lents et peu furtifs, se sont révélés bien moins menaçants que les missiles balistiques, qui ont causé l’essentiel des pertes israéliennes.

Cette leçon n’a pas échappé à l’Iran. Conscient des limites du Shahed-136 face à une défense moderne et multicouche, Téhéran développe des variantes plus dangereuses. Le Shahed-238 troquerait le moteur à piston contre un réacteur, augmentant fortement sa vitesse et compliquant son interception2. L’Iran a par ailleurs continué de dévoiler de nouveaux appareils, comme le Mohajer-10, présenté comme capable d’atteindre Israël, et annoncé en 2026 la mise en service d’un millier de drones nouvellement développés. L’objectif assumé est clair : faire évoluer une arme de saturation à bas coût vers des engins capables de percer des défenses de plus en plus denses, tout en conservant l’avantage du nombre. La course entre le glaive et le bouclier, entre le drone et l’intercepteur, ne fait que commencer.

La quantité comme doctrine

L’évolution des drones iraniens raconte une stratégie cohérente : transformer une contrainte — l’incapacité à rivaliser avec les armées occidentales sur le plan conventionnel — en avantage asymétrique. Le drone bon marché, produit en masse et exporté, est devenu l’une des armes les plus rentables de l’arsenal iranien, et l’un de ses meilleurs vecteurs d’influence.

Le signal à surveiller est double : la montée en gamme technologique, avec des appareils plus rapides et plus résistants au brouillage, et la diffusion mondiale de ce savoir-faire. Car la véritable révolution n’est pas seulement militaire ; elle est industrielle. En prouvant qu’un drone à quelques dizaines de milliers de dollars peut tenir en échec des systèmes de défense à plusieurs millions, l’Iran a ouvert une boîte de Pandore que d’autres acteurs, étatiques ou non, s’empressent désormais d’imiter.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quand l'Iran a-t-il commencé à fabriquer des drones ?

Dès les années 1980, durant la guerre Iran-Irak. Privé d'équipements occidentaux, l'Iran a développé des appareils rudimentaires de reconnaissance. Ce programme initial, né de la nécessité, s'est mué au fil des décennies en une industrie capable de produire des drones de combat sophistiqués et exportés.

Qu'est-ce que le Shahed-136 ?

C'est un drone kamikaze, ou munition rôdeuse, conçu pour être bon marché et produit en masse. Long de 3,5 mètres, il emporte une charge d'environ 50 kg et vole à seulement 185 km/h. Surnommé le « missile de croisière du pauvre », il mise sur la saturation : lancé en essaims, il sature les défenses adverses.

Pourquoi la Russie utilise-t-elle des drones iraniens ?

Pour leur faible coût et leur efficacité de saturation. Depuis 2022, Moscou en a importé puis fabriqué sous licence sous le nom de Geran, dans son usine d'Alabuga. La production russe dépasse aujourd'hui 5 000 engins longue portée par mois, frappe et leurres confondus, et intègre des améliorations techniques.

Les drones iraniens sont-ils efficaces contre des défenses modernes ?

Pris isolément, non : lents et peu furtifs, ils sont facilement interceptés. Lors de la guerre de juin 2025, Israël a abattu la quasi-totalité des drones lancés. Leur valeur tient à la masse et au coût : ils épuisent et saturent les défenses adverses, bien plus chères, et ouvrent la voie aux missiles balistiques.

ISS
Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Analysis Of Shahed Drones From Ukraine To The Middle East », The Defence Horizon Journal, 2025. https://tdhj.org/blog/post/shahed-drones-ukraine-middle-east/

  2. « Shahed-131 & -136 UAVs: a visual guide », Open Source Munitions Portal, 2025. https://osmp.ngo/collection/shahed-131-136-uavs-a-visual-guide/ 2

  3. « What are the Iranian drones that attacked Israel? », The Jerusalem Post, 2025. https://www.jpost.com/middle-east/iran-news/article-857606 2

  4. « Iran’s Shahed-136 drone: How ‘the poor man’s cruise missile’ is shaping Tehran’s retaliation », CNBC, 5 mars 2026. https://www.cnbc.com/2026/03/05/iran-shahed-136-drone-cost-air-defense-gulf-war-us-israel-gulf-scorpion-strike-centcom.html 2

  5. « The ‘Kamikaze’ Drones Iran Used To Attack Israel », Radio Free Europe/Radio Liberty, 2025. https://www.rferl.org/a/iran-shahed-drones-israel-attack/32904882.html 2

  6. « Russia doubles down on the Shahed », International Institute for Strategic Studies, avril 2025. https://www.iiss.org/online-analysis/military-balance/2025/04/russia-doubles-down-on-the-shahed/ 2

  7. « From Tehran to Alabuga: The Evolution of Shahed Drones into Russia’s Strategic Asset », Adapt Institute, 26 septembre 2025. https://www.adaptinstitute.org/from-tehran-to-alabuga-the-evolution-of-shahed-drones-into-russias-strategic-asset/26/09/2025/

  8. « June 21: IDF says it destroyed 950 Iranian drones before they could be launched at Israel », The Times of Israel, 21 juin 2025. https://www.timesofisrael.com/liveblog-june-21-2025/

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