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Iran et les Houthis : un partenariat qui a embrasé la mer Rouge

Armes, drones et missiles : comment le soutien de l'Iran a transformé les Houthis du Yémen en une force capable de perturber le commerce maritime mondial.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Combattants houthis lors d'un rassemblement armé au Yémen.
Combattants houthis lors d'un rassemblement armé au Yémen. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. L'Iran fournit aux Houthis des armes, des composants et un savoir-faire, documentés par le Groupe d'experts de l'ONU et Conflict Armament Research.
  2. Téhéran nie officiellement armer les Houthis, qui bénéficient ainsi d'un « déni plausible » tout en revendiquant leur indépendance.
  3. Depuis novembre 2023, les Houthis ont attaqué près de 180 navires en mer Rouge, en coulant quatre et tuant neuf marins.
  4. La relation est moins institutionnalisée que celle nouée avec le Hezbollah : les Houthis se voient en partenaires, pas en simples supplétifs.

En novembre 2023, un hélicoptère se posait sur le pont d’un cargo en pleine mer Rouge : des combattants houthis s’emparaient du Galaxy Leader et de son équipage1. Deux ans plus tard, près de 180 navires avaient été visés, quatre coulés, neuf marins tués2. Comment un mouvement né dans les montagnes reculées du nord du Yémen est-il devenu capable de perturber l’une des grandes artères du commerce mondial ? La réponse passe, en partie, par Téhéran — mais pas seulement.

Des montagnes du Yémen à l’axe de Téhéran

Les Houthis sont un mouvement chiite zaïdite, apparu dans le nord du Yémen au début des années 2000 en réaction à la marginalisation politique et économique de leur communauté. Pendant longtemps, leur lien avec l’Iran est resté ténu. Tout change avec la guerre civile : en 2015, lorsqu’une coalition menée par l’Arabie saoudite intervient pour les déloger, Téhéran identifie une opportunité d’étendre son influence jusqu’aux portes du Golfe3.

Le Conseil des relations étrangères (CFR) le souligne : la relation Iran-Houthis n’a jamais été aussi consolidée que celle nouée avec le Hezbollah au Liban3. De nombreux experts préfèrent parler de « partenaire informel » plutôt que de proxy classique. Les Houthis se voient en chefs, non en exécutants, et leur boussole reste d’abord locale : contrôle du territoire, gouvernance, survie économique et légitimité interne priment souvent sur l’alignement idéologique avec Téhéran3. Cette nuance est essentielle pour comprendre les limites de l’influence iranienne.

Le mouvement offre néanmoins à Téhéran un atout précieux : le « déni plausible ». Comme les autres membres de l’axe de la résistance, les Houthis revendiquent des opérations que l’Iran peut ensuite désavouer, ce qui lui permet de peser sur le théâtre régional sans assumer ouvertement le coût d’une confrontation directe3. La guerre de 2015 a été le tournant : c’est sous les bombardements de la coalition saoudienne que le lien s’est densifié, l’Iran fournissant un soutien croissant en armes, en formation et en conseil.

Ce que l’Iran fournit réellement

Officiellement, l’Iran nie armer les Houthis. Dans les faits, les preuves se sont accumulées. Le Groupe d’experts de l’ONU sur le Yémen documente depuis des années des violations systématiques de l’embargo, permettant au mouvement d’acquérir armes, composants à double usage et électronique avancée4. Les livraisons transitent par un réseau d’intermédiaires : pièces détachées pour drones et missiles, mais aussi systèmes complets acheminés par voie terrestre via Oman et par mer le long de la côte sud du Yémen4.

Les interceptions parlent d’elles-mêmes. Une cargaison saisie en 2025 contenait des moteurs de missiles de croisière, des autodirecteurs électro-optiques pour missiles balistiques antinavires et des drones d’attaque, fabriqués par une entité affiliée au ministère iranien de la Défense4. L’organisation Conflict Armament Research, qui a tracé plus de 800 composants récupérés dans des saisies en mer Rouge, montre toutefois un tableau plus nuancé : ces pièces proviennent aussi du Japon, de Chine, de Biélorussie, de République tchèque et d’Allemagne5. Autrement dit, l’Iran s’appuie sur une chaîne d’approvisionnement mondiale et un assemblage local — un modèle qui relève de l’usage stratégique des forces mandataires pour projeter sa puissance tout en gardant le déni.

La mer Rouge en otage

C’est en mer que cette montée en puissance a éclaté au grand jour. À partir du 19 novembre 2023, les Houthis lancent une campagne maritime présentée comme un soutien aux Palestiniens de Gaza. Elle s’élargit par phases : d’abord les navires liés à Israël, puis tous ceux à destination de ports israéliens, enfin les bâtiments associés aux États-Unis et au Royaume-Uni6.

Le bilan est lourd. Selon l’ONG ACLED, les Houthis ont attaqué environ 178 navires en deux ans, en coulant quatre et tuant neuf marins2. Le Rubymar, touché en février 2024, sombre avec 21 000 tonnes d’engrais — une menace écologique pour la mer Rouge ; le True Confidence fait trois morts en mars 2024, premières victimes de la campagne ; les Eternity C et Magic Seas sont coulés en juillet 2025, tuant et blessant plusieurs membres d’équipage2. Human Rights Watch a qualifié plusieurs de ces attaques d’apparents crimes de guerre, rappelant que des marins civils ont été tués, blessés ou retenus en otages2.

L’effet économique est mondial. Dès mars 2024, plus de 2 000 navires avaient dérouté par le cap de Bonne-Espérance pour éviter la zone, allongeant les trajets et renchérissant le fret7. Le trafic dans le détroit de Bab el-Mandeb restait, début 2025, inférieur de plus de moitié à son niveau d’avant-crise, avec environ 200 cargos seulement en février 20258. Une poignée de combattants yéménites, équipés de drones et de missiles à bas coût, avaient réussi à imposer une prime de risque à l’ensemble du commerce maritime entre l’Asie et l’Europe.

Une carte régionale à double tranchant pour Téhéran

Pour l’Iran, le soutien aux Houthis offre un levier précieux. Il contrarie l’Arabie saoudite dans son arrière-cour, ouvre un front supplémentaire face à Israël et démontre la capacité de « l’axe de la résistance » à frapper le commerce mondial à moindre coût. Cette logique s’inscrit dans l’approche pragmatique de l’Iran en matière d’alliances régionales, où les partenariats se nouent au gré des intérêts plutôt que des affinités.

Mais la carte est risquée. Les attaques ont déclenché une riposte occidentale dès le 12 janvier 2024, avec l’opération Poseidon Archer menée par les États-Unis et le Royaume-Uni, qui ont frappé des dizaines de cibles houthies6. Surtout, l’autonomie même des Houthis échappe en partie à Téhéran : après l’affaiblissement de ses autres alliés régionaux, l’Iran se retrouve avec un partenaire d’autant plus imprévisible qu’il revendique sa liberté d’action.

L’année 2025 a accentué ce paradoxe. La « guerre des douze jours » de juin 2025 entre l’Iran et Israël, suivie de frappes américaines, a fragilisé le cœur de l’appareil iranien et désorganisé son réseau régional. Privé de ses relais les plus institutionnalisés, Téhéran a vu les Houthis gagner en poids relatif au sein de l’axe — devenant, paradoxalement, son allié le plus actif et le plus difficile à brider. Cette relation pèse désormais lourdement sur l’approche iranienne de la sécurité régionale, où le Yémen est devenu à la fois une vitrine et un test de crédibilité. Pour Téhéran, soutenir les Houthis coûte peu et rapporte gros en nuisance ; mais c’est aussi parier sur un partenaire qui n’obéit pas.

Un allié encombrant autant qu’utile

Le soutien iranien a indéniablement transformé les Houthis en une force régionale capable de tenir en respect les marines les plus puissantes. Mais réduire le dossier à une simple manipulation de Téhéran serait inexact : les Houthis poursuivent leur propre agenda, et leur dépendance technique n’efface pas leur indépendance politique. Le signal à surveiller est celui des saisies d’armes et de l’évolution du trafic en mer Rouge : ils diront si Téhéran maintient son pipeline logistique et si la mer Rouge, artère vitale du commerce mondial, retrouvera un jour sa sérénité.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

L'Iran arme-t-il vraiment les Houthis ?

Officiellement, Téhéran le nie. Mais le Groupe d'experts de l'ONU et l'organisation Conflict Armament Research ont documenté des livraisons régulières d'armes, de drones et de composants d'origine iranienne, acheminés par mer et via Oman, malgré les interdictions du Conseil de sécurité.

Les Houthis sont-ils un simple proxy de l'Iran ?

Pas exactement. Les analystes les décrivent comme un « partenaire informel » plutôt qu'un supplétif. Leur lien avec Téhéran est moins institutionnalisé que celui du Hezbollah, et leurs décisions répondent d'abord à des calculs locaux : contrôle territorial, gouvernance et légitimité interne.

Quel a été l'impact des attaques en mer Rouge ?

Depuis novembre 2023, les Houthis ont attaqué près de 180 navires, en coulant quatre et tuant neuf marins selon l'ONG ACLED. Des milliers de cargos ont dérouté par le cap de Bonne-Espérance, faisant grimper les coûts du fret mondial.

Comment la communauté internationale a-t-elle réagi ?

Les États-Unis et le Royaume-Uni ont lancé l'opération Poseidon Archer le 12 janvier 2024, frappant des cibles houthies au Yémen. Human Rights Watch a par ailleurs qualifié certaines attaques contre des cargos d'apparents crimes de guerre.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « Top Stories 2024: The Battle Between the Houthis and Commercial Shipping », USNI News, 2 janvier 2025. https://news.usni.org/2025/01/02/top-stories-2024-the-battle-between-the-houthis-and-commercial-shipping

  2. « Yemen: Houthis’ Attacks on Cargo Ships Apparent War Crimes », Human Rights Watch (données ACLED), 23 juillet 2025. https://www.hrw.org/news/2025/07/23/yemen-houthis-attacks-on-cargo-ships-apparent-war-crimes 2 3 4

  3. « Iran’s Support of the Houthis: What to Know », Council on Foreign Relations, 2025. https://www.cfr.org/articles/irans-support-houthis-what-know 2 3 4

  4. « The UN Exposes Houthi Reliance on Iranian Weapons », The Washington Institute for Near East Policy, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/un-exposes-houthi-reliance-iranian-weapons 2 3

  5. « Houthis expand arsenal with drones and missiles from Iran », The National (citant Conflict Armament Research), 11 mai 2026. https://www.thenationalnews.com/news/mena/2026/05/11/houthis-expanding-weapons-cache-with-drones-and-missiles-from-iran/

  6. « Timeline: Houthi Attacks », Wilson Center, 2025. https://www.wilsoncenter.org/article/timeline-houthi-attacks 2

  7. « The Red Sea Shipping Crisis (2024–2025): Houthi Attacks and Global Trade Disruption », Atlas Institute for International Affairs, 2025. https://atlasinstitute.org/the-red-sea-shipping-crisis-2024-2025-houthi-attacks-and-global-trade-disruption/

  8. « Houthi Shipping Attacks: Patterns and Expectations for 2025 », The Washington Institute for Near East Policy, 2025. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/houthi-shipping-attacks-patterns-and-expectations-2025

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