Sécurité régionale : le grand virage vers l'Est de l'Iran
Traité avec Moscou, manœuvres avec Pékin, adhésion aux BRICS : affaibli au Moyen-Orient, l'Iran mise sur l'Est. Un pari à hauts risques décrypté pour 2025-2026.

À retenir
- L'approche iranienne de la sécurité combine alliances avec des acteurs non étatiques et partenariats avec la Russie et la Chine.
- L'effondrement de l'axe de résistance en 2024-2025 a poussé Téhéran à accentuer son pivot vers l'Est.
- Traité de 20 ans avec la Russie, accord de 25 ans avec la Chine, adhésion pleine à l'OCS et aux BRICS structurent ce repositionnement.
- Mais la prudence de Moscou et Pékin pendant la guerre révèle les limites d'un partenariat surtout transactionnel.
Pendant des décennies, l’Iran a pensé sa sécurité à partir d’un réseau d’alliés régionaux : le Hezbollah au Liban, des milices en Irak et en Syrie, les Houthis au Yémen. Cet « axe de résistance » formait sa profondeur stratégique. En 2024-2025, cet édifice s’est effondré — et Téhéran a accéléré un autre pari, vers l’Est. La sécurité régionale iranienne se joue désormais autant à Moscou et Pékin qu’à Beyrouth ou Bagdad.
La fin d’un système
Le basculement est d’abord la conséquence d’une débâcle. L’architecture régionale iranienne, bâtie autour d’acteurs non étatiques, s’est érodée brutalement et n’a pas réussi à dissuader Israël ni les États-Unis de frapper le territoire iranien lui-même1. La chute du régime Assad fin 2024 a coupé le corridor reliant l’Iran au Levant, le privant d’une pièce maîtresse1. Le Hezbollah, son allié le plus précieux, a subi des pertes catastrophiques.
Le constat des analystes est net : début 2025, l’axe de résistance ne fonctionne plus ni comme outil d’expansion régionale, ni comme pilier de dissuasion1. Cette dégradation a réduit la capacité de Téhéran à projeter sa force et à se défendre, et donc la menace qu’il faisait peser sur les intérêts américains et leurs partenaires dans la région1. En quelques mois, l’Iran est passé du statut de puissance d’influence, capable d’agir par procuration de Beyrouth à Sanaa, à celui d’un État sur la défensive, contraint de penser d’abord à sa propre protection. Pour comprendre l’ampleur du choc, il faut la rapporter à la doctrine de profondeur stratégique qui organisait jusque-là toute la pensée sécuritaire iranienne. Privé de glacis, l’Iran a cherché ailleurs des points d’appui.
Le pivot vers l’Est s’accélère
C’est dans ce contexte que le partenariat avec la Russie et la Chine prend une dimension nouvelle. En janvier 2025, Téhéran et Moscou ont signé un traité de partenariat stratégique global de vingt ans, destiné à approfondir les liens économiques, politiques et de défense et à amortir l’effet des sanctions occidentales2. Avec Pékin, l’Iran reste lié par un accord de coopération de vingt-cinq ans conclu en 2021, axé sur le commerce, les infrastructures et l’énergie2. Cette dynamique prolonge l’alliance Iran-Russie et la relation avec la Chine, désormais érigées en colonne vertébrale de la sécurité iranienne.
Le volet militaire s’est intensifié. La Russie aurait livré hélicoptères d’attaque, systèmes de défense aérienne et avions de chasse, tandis que l’Iran fournissait armes et munitions pour la guerre en Ukraine2. En décembre 2025, Téhéran a finalisé avec Moscou un accord d’environ 590 millions de dollars centré sur sa défense aérienne3. Surtout, l’Iran a accueilli en 2025 sa première manœuvre de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), l’exercice « Sahand-2025 », aux côtés de la Chine, de la Russie, de l’Inde et de six autres pays4.
Un front diplomatique contre l’Occident
Au-delà des armes, le partenariat est un projet politique. En janvier 2026, l’Iran, la Chine et la Russie ont scellé un cadre coordonné couvrant la souveraineté nucléaire, la coopération économique, la coordination militaire et la stratégie diplomatique2. Les trois capitales ont adopté une posture commune contre le rétablissement des sanctions liées au programme nucléaire iranien, rejetant ensemble les tentatives européennes de déclencher le mécanisme de « snapback »2. L’alignement vise explicitement à contrebalancer l’influence américaine et à réduire la dépendance aux systèmes financiers occidentaux2. La question nucléaire reste au cœur de ces tractations, comme le montre notre analyse de l’impact du programme nucléaire iranien sur la sécurité régionale.
Ce repositionnement passe aussi par les institutions. Devenu membre à part entière de l’OCS et des BRICS+ en 2025, l’Iran inscrit sa sécurité dans des formats qui se veulent une alternative aux cadres occidentaux4. Pour la Chine, soutenir Téhéran sert ses intérêts de long terme — routes de la soie, sécurité énergétique, promotion de la multipolarité4. Téhéran, de son côté, voit dans Moscou et Pékin les piliers d’un ordre mondial multipolaire émergent4.
Les limites d’un partenariat transactionnel
Mais ce pari a un défaut majeur, que la guerre a cruellement exposé. Le pacte n’est pas une alliance défensive : il n’engage personne à défendre l’autre. Quand l’Iran a été frappé en 2025-2026, ni la Russie ni la Chine ne sont venues à son secours, gardant prudemment leurs distances et se bornant à un soutien rhétorique5. Le Washington Institute parle d’un « pivot vers l’Est défaillant », dont les bénéfices restent inférieurs aux attentes iraniennes et comportent leurs propres risques de dépendance6.
La logique de Moscou et Pékin est transactionnelle : l’Iran est un partenaire utile, pas un protégé. Pour Pékin, la priorité reste l’accès à l’énergie et la stabilité de ses routes commerciales, pas l’aventure militaire ; pour Moscou, l’Iran est un fournisseur de drones et un partenaire d’opportunité, non un allié à défendre. Cette asymétrie place Téhéran dans une position délicate — courtisé en temps de paix, esseulé en temps de guerre. Elle nourrit aussi le débat sur la nature même de la diplomatie d’alliances pragmatique de l’Iran, faite d’opportunités saisies plus que de loyautés garanties. Le risque, pour Téhéran, est de troquer une dépendance — à l’Occident — contre une autre, à l’égard de partenaires qui ne partagent ni sa cause ni ses ennemis.
Le signal à surveiller
L’approche iranienne de la sécurité régionale a changé de centre de gravité : du Levant vers l’Eurasie, des proxys vers les grandes puissances. Ce virage offre à Téhéran des ressources réelles — armes, débouchés, couverture diplomatique — mais ne remplace pas la dissuasion perdue avec son axe régional. Le test des prochains mois sera simple, presque brutal : face à une nouvelle crise, Moscou et Pékin consentiront-ils à payer un prix réel pour l’Iran, ou se contenteront-ils, encore, de regarder en silence ? La réponse dira si le pivot vers l’Est est une stratégie de puissance ou seulement une bouée de survie.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
En quoi consiste l'approche iranienne de la sécurité régionale ?
Elle repose sur deux jambes. La première, longtemps dominante, est un réseau d'acteurs non étatiques alliés au Moyen-Orient. La seconde, désormais prioritaire, est un partenariat stratégique avec la Russie et la Chine, destiné à contrer la pression occidentale et à promouvoir un ordre multipolaire.
Pourquoi l'Iran se tourne-t-il vers la Russie et la Chine ?
Sous sanctions et affaibli régionalement après 2024, Téhéran cherche des soutiens diplomatiques, économiques et militaires. La Russie offre des armements et un parapluie diplomatique ; la Chine, des débouchés énergétiques et des investissements. Tous trois partagent l'objectif de réduire l'hégémonie américaine.
Ce partenariat est-il une véritable alliance ?
Non, et c'est sa limite. Il s'agit d'un alignement transactionnel, sans engagement de défense mutuelle. Pendant la guerre de 2025-2026, Moscou et Pékin ont gardé leurs distances, se contentant d'un soutien rhétorique. L'Iran reste donc seul face à une confrontation directe.
Qu'a changé l'année 2025 pour la sécurité iranienne ?
Beaucoup. La chute du régime Assad fin 2024 et l'affaiblissement du Hezbollah ont privé l'Iran de sa profondeur stratégique régionale. En réponse, Téhéran a signé un traité de 20 ans avec la Russie, accueilli sa première manœuvre de l'OCS et consolidé son intégration aux BRICS et à l'OCS.
Sources
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« The Diminished Strategic Value of Iran’s “Axis of Resistance” », The Soufan Center, 18 septembre 2025. https://thesoufancenter.org/intelbrief-2025-september-18/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Iran, China and Russia sign trilateral strategic pact », Middle East Monitor, 29 janvier 2026. https://www.middleeastmonitor.com/20260129-iran-china-and-russia-sign-trilateral-strategic-pact/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
-
« Iran Says Russia, China Remain Strategic Partners for Military Cooperation », The Defense Post, 16 mars 2026. https://thedefensepost.com/2026/03/16/iran-russia-china-cooperation/ ↩
-
« Iran’s first-ever SCO military exercise solidifies ties with China and Russia », MERICS, 2025. https://merics.org/en/comment/irans-first-ever-sco-military-exercise-solidifies-ties-china-and-russia ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
« Where are Iran’s allies? Why Moscow, Beijing are keeping their distance », Al Jazeera, 5 mars 2026. https://www.aljazeera.com/features/2026/3/5/where-are-irans-allies-why-moscow-beijing-are-keeping-their-distance ↩
-
« Iran’s Failing Eastward Pivot? The Limits and Risks of Russia-China Alignment », The Washington Institute, 2026. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/irans-failing-eastward-pivot-limits-and-risks-russia-china-alignment ↩
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