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Climat et défense : comment les armées révisent leurs plans

Inondations sur les bases, « multiplicateur de menaces », émissions à réduire : le changement climatique force les armées à repenser leur planification. État des lieux chiffré.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Une base navale partiellement inondée, illustrant l'impact de la montée des eaux sur les infrastructures militaires.
Une base navale partiellement inondée, illustrant l'impact de la montée des eaux sur les infrastructures militaires. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Le Pentagone qualifie le changement climatique de « multiplicateur de menaces » qui amplifie les instabilités existantes plutôt que d'en créer ex nihilo.
  2. Les événements extrêmes perturbent déjà l'entraînement, endommagent les infrastructures et alourdissent les budgets de défense.
  3. L'OTAN s'est dotée en 2021 d'un plan climat-sécurité visant -45 % d'émissions militaires d'ici 2030 et la neutralité carbone en 2050.
  4. Aux États-Unis, la montée des eaux menace 128 bases côtières évaluées à 100 milliards de dollars, la base navale de Norfolk en première ligne.
  5. La Cour des comptes américaine (GAO) juge le Pentagone insuffisamment préparé et incapable de chiffrer précisément ses coûts climatiques.

Une dizaine de fois par an, l’eau envahit les routes de la plus grande base navale du monde. À Norfolk, en Virginie, les marées montantes coupent les accès et isolent les quais — même par temps clair. Cette image dit l’essentiel : pour les états-majors, le changement climatique n’est plus une question d’écologie lointaine, mais un facteur opérationnel qui s’invite dans chaque plan, chaque budget et chaque exercice. Longtemps cantonné aux ministères de l’environnement, le réchauffement est devenu un objet de sécurité nationale à part entière.

Du discours environnemental à la doctrine stratégique

Les armées ont longtemps relégué le climat au second plan. Ce n’est plus le cas. Le Pentagone le qualifie désormais de « multiplicateur de menaces », une formule apparue dès la revue quadriennale de défense de 2014 : le réchauffement n’invente pas de conflits, il amplifie ceux que nourrissent déjà la pauvreté, la dégradation des terres et les tensions sociales1. Dans son analyse des risques climatiques de 2021, le département de la Défense américain décrit un monde « remodelé » par des phénomènes extrêmes « plus fréquents, intenses et imprévisibles »2.

Le constat est partagé bien au-delà de Washington. Le renseignement et la défense américains ont, la même année, détaillé conjointement la menace climatique pour la sécurité nationale, promettant d’intégrer ses implications dans les opérations et d’y consacrer davantage de moyens d’analyse3. L’enjeu n’est plus de savoir si le climat compte, mais comment l’intégrer à des plans bâtis sur des scénarios stables — un exercice que le hasard météorologique rend précisément instable. Là où la planification militaire classique repose sur des hypothèses prévisibles, le climat injecte une incertitude qui oblige à raisonner en probabilités, à anticiper l’imprévisible et à durcir les marges de sécurité.

Les bases en première ligne, et la facture qui grimpe

L’impact le plus tangible touche les infrastructures. Aux États-Unis, une hausse d’environ 90 centimètres du niveau de la mer — estimation médiane pour 2100 — menacerait 128 bases côtières évaluées à 100 milliards de dollars4. Norfolk en est le cas d’école : la base est inondée une dizaine de fois par an, ses routes d’accès submergées5.

L’adaptation coûte cher. Chaque nouveau quai y dépasse 100 millions de dollars, et la surélévation d’ouvrages existants se chiffre en dizaines de millions6. Or les forces armées doivent financer cette résilience sans rogner sur leur capacité opérationnelle, dans un contexte de budgets déjà sous tension. La logique rejoint celle de l’intégration de l’environnement dans la planification militaire : durcir les sites contre les tempêtes, déployer des énergies renouvelables pour réduire la dépendance aux carburants fossiles, et anticiper les crises humanitaires que le climat multiplie. Au-delà des bases, ce sont les déploiements eux-mêmes qui sont menacés : une tempête tropicale peut rendre une piste d’aviation inutilisable et retarder des missions, tandis que sécheresses et inondations compromettent l’accès à l’eau et aux vivres, pesant directement sur le moral et l’efficacité des troupes.

Réduire l’empreinte : le pari de l’OTAN

Au-delà de s’adapter, les armées doivent aussi limiter leurs propres émissions — un secteur longtemps exempté des comptes climatiques. L’OTAN a pris les devants. Au sommet de Bruxelles, le 14 juin 2021, les Alliés ont adopté un plan climat-sécurité structuré autour de quatre axes : comprendre, adapter, atténuer et coopérer7.

Les objectifs sont chiffrés : au moins 45 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, et la neutralité carbone en 20508. Pour y parvenir, l’Alliance a développé une méthodologie de cartographie et d’analyse des émissions issues des activités et installations militaires, afin que chaque pays puisse mesurer puis abaisser son empreinte9. Au sommet de Vilnius, en juillet 2023, les Alliés ont entériné la création d’un Centre d’excellence climat-sécurité à Montréal10. Ces efforts mobilisent l’innovation, dans le prolongement du rôle de la R&D militaire au-delà de la défense.

Ressources rares, nouveaux fronts

Le climat redessine aussi la carte des tensions. La fonte de l’Arctique ouvre des routes maritimes et expose des ressources, attisant la rivalité entre puissances riveraines et transformant une région longtemps gelée en théâtre de compétition stratégique. Dans les régions arides, la raréfaction de l’eau devient un enjeu de sécurité à part entière — un sujet qu’Israël connaît bien, comme le détaille sa stratégie de sécurité de l’eau. Les planificateurs doivent désormais intégrer ces variables : où l’eau manquera, où les récoltes s’effondreront, où des populations migreront, et comment ces ruptures peuvent dégénérer en conflits ouverts que les armées seront appelées à gérer.

Ces compétences nouvelles appellent une montée en gamme technologique — drones de surveillance environnementale, systèmes d’information géographique, modélisation climatique — qui rejoint la dynamique d’innovation portée ailleurs par la culture des start-up issue du service militaire. Les armées doivent aussi nouer des partenariats inédits, avec des climatologues, d’autres administrations et des ONG, pour évaluer les risques propres à chaque théâtre d’opérations et coordonner les réponses humanitaires. Cette coopération élargie devient une condition de l’efficacité opérationnelle autant qu’un facteur de résilience collective.

Un retard reconnu

La coopération internationale devient dès lors incontournable. Le climat est un défi planétaire, qui appelle des réponses partagées : exercices conjoints, échange de bonnes pratiques en gestion de crise, coordination des secours en cas de catastrophe. Des enceintes comme l’OTAN ou l’Union européenne peuvent jouer un rôle moteur en inscrivant la dimension climatique au cœur de leurs agendas stratégiques, renforçant à la fois la sécurité militaire et la résilience des sociétés. Aucun pays, même le mieux préparé, ne peut affronter seul une menace qui ignore les frontières.

Reste un angle mort : la préparation réelle. La Cour des comptes américaine tempère les ambitions affichées. Dans un rapport de 2019, le Government Accountability Office juge le Pentagone insuffisamment préparé à la montée des eaux et relève qu’il ne suit pas systématiquement les coûts déjà engagés par les phénomènes extrêmes11. Faute de données fiables, les services peinent à bâtir des budgets d’adaptation crédibles. L’écart entre la doctrine et l’exécution demeure le talon d’Achille de la transition.

Planifier dans l’incertitude

Le changement climatique a forcé les armées à abandonner une illusion : celle d’un environnement stable. Désormais, elles doivent planifier dans l’incertitude, durcir leurs sites, verdir leurs flottes et anticiper des crises diffuses. Les engagements existent, de Washington à Bruxelles, mais le décalage avec la réalité du terrain reste flagrant. Le signal à surveiller n’est pas le prochain plan stratégique — il est dans les lignes budgétaires : c’est là, et nulle part ailleurs, que se mesurera la sincérité de l’adaptation.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on de « multiplicateur de menaces » ?

L'expression, employée dès la revue de défense américaine de 2014, signifie que le changement climatique n'invente pas de nouveaux conflits mais aggrave les facteurs d'instabilité existants : pauvreté, dégradation environnementale, tensions sociales. Il accentue les risques là où ils sont déjà présents, compliquant la tâche des planificateurs militaires.

Que prévoit l'OTAN face au climat ?

Adopté en juin 2021, le plan climat-sécurité de l'OTAN repose sur quatre axes : mieux comprendre les enjeux, adapter toutes ses activités, réduire les émissions et coopérer avec d'autres acteurs. L'Alliance vise au moins 45 % de réduction de ses émissions militaires d'ici 2030 et la neutralité carbone en 2050.

Comment le climat affecte-t-il les bases militaires ?

La montée des eaux menace aux États-Unis 128 bases côtières évaluées à 100 milliards de dollars pour une hausse d'environ 90 centimètres. La base navale de Norfolk est inondée une dizaine de fois par an, et chaque nouveau quai surélevé coûte plus de 100 millions de dollars, illustrant le poids budgétaire de l'adaptation.

Les armées sont-elles prêtes ?

Pas encore, selon la Cour des comptes américaine. Un rapport de 2019 du Government Accountability Office juge le Pentagone insuffisamment préparé à la montée des eaux et constate qu'il ne suit pas systématiquement les coûts déjà engagés, ce qui l'empêche d'établir des budgets d'adaptation fiables.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « The Pentagon recognizes the threat of climate change — but not its own impact », Mic, 2021. https://www.mic.com/impact/defense-department-climate-risk-analysis

  2. « The Pentagon recognizes the threat of climate change — but not its own impact », Mic, 2021. https://www.mic.com/impact/defense-department-climate-risk-analysis

  3. « Climate Change Threatens National Security Says Pentagon », UNFCCC, octobre 2021. https://unfccc.int/news/climate-change-threatens-national-security-says-pentagon

  4. Patrick Tucker, « These Are the US Military Bases Most Threatened by Climate Change », Defense One, juin 2019. https://www.defenseone.com/threats/2019/06/these-are-us-military-bases-most-threatened-climate-change/157689/

  5. Nicholas Kusnetz, « Rising Seas Are Flooding Norfolk Naval Base, and There’s No Plan to Fix It », Inside Climate News, 25 octobre 2017. https://insideclimatenews.org/news/25102017/military-norfolk-naval-base-flooding-climate-change-sea-level-global-warming-virginia/

  6. « Risks », Military Base Resilience, consulté en 2026. https://militarybaseresilience.org/risks/

  7. NATO, « NATO Climate Change and Security Action Plan », nato.int, 14 juin 2021. https://www.nato.int/cps/en/natohq/official_texts_185174.htm

  8. NATO, « Environment, climate change and security », nato.int, consulté en 2026. https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_91048.htm

  9. NATO, « Environment, climate change and security », nato.int, consulté en 2026. https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_91048.htm

  10. NATO, « NATO steps up work on climate change and security », nato.int, 12 juillet 2023. https://www.nato.int/cps/en/natohq/news_217212.htm

  11. « U.S. Military Not Doing Enough to Prepare Bases for Climate Change, GAO Warns », Inside Climate News, 14 décembre 2017. https://insideclimatenews.org/news/14122017/military-climate-change-risk-cost-bases-overseas-congress-gao-report/

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