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Quand l'armée verdit : l'environnement entre dans la stratégie

Émissions, terres polluées, eau rare : pourquoi les armées intègrent l'environnement à leur planification, de l'OTAN au Pentagone en passant par Israël.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Panneaux solaires installés sur une base militaire, illustrant la transition énergétique des forces armées.
Panneaux solaires installés sur une base militaire, illustrant la transition énergétique des forces armées. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. Les armées du monde pèseraient environ 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit plus que la Russie.
  2. Les conflits dévastent l'environnement : la guerre en Ukraine a causé plus de 56 milliards de dollars de dommages écologiques selon Kiev.
  3. L'OTAN et le Pentagone intègrent désormais le climat à la planification : résilience des bases, microréseaux, énergies renouvelables.
  4. Pour Israël, pays aride, l'eau dessalée est devenue à la fois un atout stratégique et un talon d'Achille à protéger.
  5. Le verdissement militaire est aussi une affaire d'efficacité opérationnelle, pas seulement de morale.

Une base militaire couverte de panneaux solaires, un état-major qui calcule son bilan carbone, des planificateurs qui s’inquiètent d’une marée noire autant que d’un missile : la scène aurait paru incongrue il y a vingt ans. Elle est aujourd’hui banale. Longtemps perçues comme indifférentes à l’écologie, les forces armées découvrent que l’environnement n’est plus un sujet de seconde zone, mais un paramètre de puissance.

Des armées parmi les plus gros pollueurs de la planète

Le chiffre a fait l’effet d’un électrochoc. Selon une étude de référence des organisations britanniques Scientists for Global Responsibility (SGR) et Conflict and Environment Observatory (CEOBS), les armées du monde produiraient environ 2,75 milliards de tonnes de CO2 par an, soit près de 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre1. Si elles formaient un pays, ce serait le quatrième émetteur de la planète, devant la Russie1.

Plus troublant encore : ces données restent largement opaques. Les chercheurs soulignent que la plupart des armées, même celles dotées de pratiques de reporting avancées, ne révèlent qu’une fraction de leur empreinte réelle, souvent moins de 10 %2. Les émissions liées aux opérations, aux carburants et à la fabrication des équipements échappent presque entièrement aux inventaires nationaux officiels. Pendant des décennies, le secteur militaire a bénéficié d’une discrétion comptable que peu d’industries auraient pu s’offrir.

La guerre, machine à détruire les écosystèmes

Au-delà du carbone, les conflits laissent des cicatrices physiques sur les territoires. La guerre en Ukraine en offre l’illustration la plus documentée. Dès octobre 2022, le Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP) alertait sur un « héritage toxique pour les générations à venir », recensant des incidents sur des centrales nucléaires, des raffineries, des plateformes de forage, des mines et des sites industriels3. Le résultat : de multiples épisodes de pollution de l’air et une contamination potentiellement grave des eaux de surface et souterraines3.

L’ampleur des dégâts donne le vertige. Les autorités ukrainiennes ont chiffré à plus de 56,4 milliards de dollars les dommages environnementaux du conflit, tandis qu’environ 30 % du territoire serait contaminé par des mines et des munitions non explosées4. Près d’un tiers des aires protégées du pays, soit plus de 1,2 million d’hectares, ont été bombardées, polluées, brûlées ou affectées par des manœuvres militaires4. Pour gérer ce désastre, le Programme des Nations unies pour le développement et la Suède ont mis sur pied un Centre de coordination de l’évaluation des dommages environnementaux4. La destruction de l’écosystème n’est plus un dégât collatéral abstrait : elle se mesure, se cartographie et se chiffre.

L’OTAN et le Pentagone passent à l’action

Face à ce constat, les grandes organisations de défense ont changé de logiciel. L’OTAN a développé une méthodologie de cartographie et d’analyse des émissions issues des activités et installations militaires, et adopté un plan d’action sur le climat et la sécurité5. Lors du sommet de Vilnius en 2023, les Alliés ont réaffirmé leur engagement à adapter infrastructures, capacités et technologies à un environnement opérationnel plus hostile5. L’Alliance le formule sans détour : la hausse des températures, l’élévation du niveau de la mer et la multiplication des événements météorologiques extrêmes mettent à l’épreuve la résilience des installations et amoindrissent l’efficacité des capacités5.

Aux États-Unis, le département de la Défense a publié un Plan d’adaptation climatique 2024-2027 et multiplié les investissements concrets6. Entre 2010 et 2023, sa consommation d’électricité renouvelable a bondi de 80 %6. L’argument n’est pas seulement écologique : il est opérationnel. Des microréseaux sécurisés, couplés à du stockage et à de la production sur site, permettent à une base de continuer à fonctionner même si le réseau civil est coupé ou attaqué6. La logistique énergétique rejoint ici les préoccupations classiques de la logistique militaire : réduire la dépendance aux chaînes d’approvisionnement vulnérables, c’est gagner en autonomie sur le terrain.

Israël : l’eau comme atout et comme faiblesse

Le cas israélien illustre à quel point environnement et sécurité s’entremêlent dans une région aride. Confronté à une pluviométrie irrégulière et à une population croissante, le pays a fait du dessalement le cœur de sa stratégie de résilience hydrique7. L’usine de Hadera, sur la côte méditerranéenne, figure parmi les plus grandes installations d’osmose inverse au monde, avec environ 137 millions de m³ d’eau potable produits chaque année7. Israël exporte même une partie de son eau vers ses voisins7. Cette diplomatie de l’eau prolonge directement la stratégie de sécurité hydrique du pays.

Mais cette force est aussi une vulnérabilité. Des analystes relèvent qu’une frappe sur des navires-citernes au large ou sur des réservoirs côtiers pourrait provoquer une marée noire capable de mettre hors service les systèmes de pompage en quelques heures, l’exposition au pétrole endommageant durablement les membranes d’osmose inverse8. Historiquement, le Transporteur national d’eau avait d’ailleurs été conçu pour fonctionner avec d’énormes moteurs diesel souterrains, par crainte que des bombardements ne détruisent les centrales électriques8. Protéger l’environnement et l’infrastructure devient ici un impératif de défense nationale, à intégrer dans la planification face au changement climatique.

Une mutation à double tranchant

L’intégration de l’environnement dans la planification militaire n’est donc ni un effet de mode ni une simple opération d’image. C’est une réponse à des contraintes physiques mesurables : émissions massives, écosystèmes ravagés, ressources rares devenues stratégiques. Les armées qui s’y engagent y voient un gain d’efficacité — moins de carburant transporté, des bases plus résilientes, des approvisionnements plus sûrs.

Reste une tension que personne n’a résolue. La transition exige des outils sobres en carbone, mais la course aux capacités, elle, tire les émissions vers le haut : une analyse estime qu’en cas de respect des objectifs de dépenses, l’empreinte collective de l’OTAN pourrait atteindre 2 milliards de tonnes de CO2e d’ici 2028, davantage que les émissions annuelles de la Russie1. L’enjeu des prochaines années sera de mesurer si le verdissement annoncé résiste à la remontée des budgets de défense — ou s’il n’en demeure que le vernis. Le signal à surveiller : la transparence réelle des armées sur leurs émissions, jusqu’ici le maillon le plus faible. Cette même logique d’innovation traverse l’intégration de l’intelligence artificielle dans les opérations et l’approvisionnement militaire.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quelle part des émissions mondiales les armées représentent-elles ?

Une étude de référence des organisations SGR et CEOBS estime l'empreinte carbone militaire mondiale à environ 5,5 % des émissions de gaz à effet de serre, soit près de 2,75 milliards de tonnes de CO2 par an. Les armées formeraient ainsi le quatrième « pays » émetteur du monde, devant la Russie.

Pourquoi les militaires déclarent-ils si peu leurs émissions ?

Le reporting climatique militaire reste lacunaire : selon SGR, la plupart des armées ne publient qu'une fraction de leur empreinte réelle, souvent moins de 10 %. Les émissions liées aux opérations, aux chaînes d'approvisionnement et à l'industrie d'armement échappent largement aux inventaires nationaux officiels.

En quoi l'environnement est-il un enjeu militaire pour Israël ?

Pays aride, Israël dépend massivement du dessalement pour son eau potable. Cette infrastructure constitue un atout, mais aussi une vulnérabilité : une marée noire ou une frappe sur des réservoirs côtiers pourrait endommager durablement les membranes d'osmose inverse, difficiles à remplacer en temps de guerre.

Que fait l'OTAN face au changement climatique ?

L'OTAN a adopté un plan d'action climat et sécurité, élaboré une méthodologie de cartographie des émissions militaires et intègre désormais le climat à sa planification de défense, ses infrastructures et ses exercices. L'objectif affiché : maintenir l'efficacité opérationnelle face à des conditions environnementales plus extrêmes.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. Scientists for Global Responsibility & CEOBS, « Estimating the Military’s Global Greenhouse Gas Emissions », SGR/CEOBS, novembre 2022. https://www.sgr.org.uk/publications/estimating-military-s-global-greenhouse-gas-emissions 2 3

  2. SGR, « Most militaries report less than 10 percent of their carbon footprint », SGR: Responsible Science, 2022. https://www.sgr.org.uk/resources/most-militaries-report-less-10-percent-their-carbon-footprint

  3. UN Environment Programme, « The toxic legacy of the Ukraine war », UNEP, 2022. https://www.unep.org/news-and-stories/story/toxic-legacy-ukraine-war 2

  4. UN Environment Programme, « UN warns of toxic environmental legacy for Ukraine, region », UNEP, 2022. https://www.unep.org/news-and-stories/press-release/un-warns-toxic-environmental-legacy-ukraine-region 2 3

  5. NATO, « Environment, climate change and security », NATO Topic, 2024. https://www.nato.int/cps/bu/natohq/topics_91048.htm 2 3

  6. U.S. Department of Defense, « Department of Defense 2024-2027 Climate Adaptation Plan », Sustainability.gov, 2024. https://www.sustainability.gov/pdfs/dod-2024-cap.pdf 2 3

  7. The Times of Israel, « Israeli desalination, wastewater treatment becomes global model for water scarcity », The Times of Israel. https://www.timesofisrael.com/israeli-desalination-wastewater-treatment-becomes-global-model-for-water-scarcity/ 2 3

  8. ES&E Magazine, « Desalination plants create vulnerabilities as attacks hit Iran », Environmental Science & Engineering Magazine. https://esemag.com/water/desalination-plants-vulnerabilities-military-tensions-iran/ 2

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