Accord migratoire avec l'Italie : l'externalisation qui dérange
Renouvelé en 2025, le mémorandum Italie-Libye finance des garde-côtes accusés de violations. Enquête sur une externalisation contestée par l'ONU et les ONG.

À retenir
- Le mémorandum Italie-Libye de 2017 s'est reconduit automatiquement le 2 novembre 2025 pour trois ans, malgré les protestations d'ONG et d'une partie de l'opposition italienne.
- Rome et Bruxelles financent, équipent et forment des garde-côtes libyens qui ont intercepté plus de 19 000 personnes en mer en 2025 pour les ramener en Libye.
- En février 2026, l'ONU décrit un « modèle économique violent » de détention, torture et travail forcé devenu la norme ; Amnesty juge la coopération européenne « moralement en faillite ».
- Rome et Tripoli défendent un dispositif qui « sauve des vies » et relève de la souveraineté libyenne ; la division entre l'ouest et l'est complique tout dialogue.
- La route s'est déplacée vers l'est : les départs de Tobrouk vers la Crète ont explosé, signe que l'externalisation déplace les flux plus qu'elle ne les tarit.
Le 2 novembre 2025, sans débat ni signature, l’accord migratoire le plus contesté de la Méditerranée s’est reconduit de lui-même. Faute pour Rome ou Tripoli d’avoir dénoncé le texte avant l’échéance, le mémorandum d’entente de 2017 est reparti pour trois ans1. Le même jour, des manifestants défilaient à Rome, Milan et Palerme pour réclamer son abrogation1. Trois mois plus tard, l’ONU décrivait, chiffres à l’appui, un « modèle économique violent » bâti sur la détention et la torture des migrants en Libye2. Entre ces deux scènes se joue l’un des grands dilemmes de l’Europe : jusqu’où sous-traiter le contrôle de ses frontières ?
Un pacte tacite reconduit dans le silence
Le mémorandum signé le 2 février 2017 entre Rome et le gouvernement libyen est l’ossature d’une stratégie : déléguer à un pays tiers l’interception des embarcations avant qu’elles n’atteignent les eaux européennes. Ses deux premiers articles engagent l’Italie, relayée par l’Union européenne, à fournir aux garde-côtes libyens un soutien financier, technique et logistique pour intercepter et ramener les migrants, et à financer les centres où ceux-ci sont retenus3. Le texte se reconduit tacitement tous les trois ans : déjà prolongé en 2020 et 2023, il l’a donc été une troisième fois en novembre 20253.
Le gouvernement de Giorgia Meloni a fait précéder cette reconduction d’un vote de soutien au Parlement, le 15 octobre 2025, présentant l’accord comme indispensable pour endiguer les arrivées et « sauver des vies » en mer1. Pour Rome, la coopération aurait déjà produit des « résultats significatifs » : la cheffe du gouvernement italien soutient que le dispositif protège les migrants en les empêchant de tenter une traversée mortelle4. L’argument est constant ; il se heurte toutefois à un fait dérangeant. Selon le quotidien économique Il Sole 24 Ore, quelque 21 000 personnes ont rejoint l’Italie en 2025, soit une hausse de 80 % sur un an4 — de quoi nuancer le récit d’une externalisation qui tarirait les flux.
Ce que l’argent européen finance
Derrière le mémorandum bilatéral, c’est tout un édifice européen qui irrigue le dispositif. Depuis 2014, environ 336 millions d’euros ont été mobilisés pour la Libye via le Fonds fiduciaire d’urgence de l’UE pour l’Afrique, dont près de 91 millions consacrés à l’équipement et à la formation des garde-côtes5. L’Italie en est le premier contributeur, avec quelque 210 millions d’euros fléchés vers la « gestion migratoire »5. Vedettes rapides, formations, pièces détachées : entre vingt et quarante embarcations ont été livrées à Tripoli depuis 20175.
Le rendement opérationnel, lui, ne faiblit pas. D’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 19 000 personnes avaient été interceptées en mer et ramenées en Libye sur les neuf premiers mois de 2025, tandis qu’au moins 460 autres y perdaient la vie6. Chaque semaine, l’OIM égrène le décompte : 493 personnes interceptées du 5 au 11 janvier, des centaines d’autres au fil des mois6. Le 15 juin 2025, plus de 270 rescapés transbordés depuis un navire marchand ont été reconduits au port de Tripoli, puis placés en détention7.
Bruxelles assume, les ONG accusent
Sommée de couper les vivres, l’Union assume. En septembre 2025, la Commission européenne a écarté l’appel de 42 organisations de la société civile qui réclamaient l’arrêt du financement des garde-côtes libyens8. « C’est ce que nous avons fait et que nous continuons de faire à différents niveaux, et c’est notre politique pour l’instant », a justifié son porte-parole8. La lettre, elle, accusait l’UE d’avoir « rendu possibles et légitimé des abus », rappelant que la Commission avait été reconnue coupable de mauvaise administration par la Médiatrice européenne pour avoir refusé de divulguer l’évaluation de ses projets libyens8.
Le camp adverse — agences onusiennes et ONG — frappe plus fort encore. Dans un rapport publié en juillet 2025, à la veille d’une visite du commissaire européen Magnus Brunner et de ministres italien, grec et maltais en Libye, Amnesty International qualifie la coopération migratoire de l’UE de « moralement en faillite » et constitutive d’une « complicité » dans des violations « horribles »9. L’organisation détaille comment l’aide européenne « facilite l’interception et le retour forcé de dizaines de milliers de personnes » vers des centres où elles subissent « détention arbitraire prolongée, disparitions forcées, torture, viol, exécutions, extorsion et travail forcé »9. Human Rights Watch, de son côté, presse Rome de mettre fin au pacte10.
Frontex, l’œil qui ne secourt pas
L’Europe ne patrouille plus la Méditerranée centrale en surface ; elle la survole. Frontex stationne l’avion Eagle 1 à Lampedusa et un grand drone à Malte pour repérer les embarcations11. En 2024, l’agence a enregistré 4 993 heures de vol, en hausse de plus de 50 % sur un an11. Le problème n’est pas la surveillance, mais ce qu’il en advient : selon les travaux du chercheur Matthias Monroy, lorsqu’un drone détecte un canot, l’information remonte aux centres de coordination des secours, dont, depuis 2018, celui de Tripoli — et les garde-côtes libyens arrivent souvent les premiers pour ramener de force les passagers11.
Des recherches font état de milliers de courriels transmettant des géolocalisations précises à des acteurs libyens entre 2021 et 202311. C’est sur ce fondement que des juristes attaquent l’agence pour complicité de crimes contre l’humanité. L’enjeu juridique est lourd : en 2024, le tribunal de Crotone, en Italie, a jugé que les interceptions et retours opérés par les garde-côtes libyens ne constituaient pas des opérations de sauvetage12 — une qualification qui fragilise la base légale du financement européen.
L’angle mort des deux Libye
Toute la mécanique repose sur une fiction : un interlocuteur libyen unique. Or le mémorandum lie Rome au seul gouvernement d’union de Tripoli, qui contrôle l’ouest, tandis que l’est obéit au clan de Khalifa Haftar et à son administration parallèle. Les autorités libyennes revendiquent leur souveraineté et renvoient la charge à l’Europe : en mars 2025, le ministre de l’Intérieur de Tripoli a affirmé devant les ambassadeurs que quatre millions de migrants se trouvaient dans le pays, prévenant que la Libye ne deviendrait pas une « zone de réinstallation » et réclamant des équipements modernes pour surveiller sa frontière sud13. Quant aux garde-côtes, ils assurent avoir « pleinement respecté » leurs procédures lors d’incidents avec des navires humanitaires13.
La fracture a éclaté au grand jour en juillet 2025. Une délégation conduite par le commissaire Brunner et trois ministres de l’Intérieur — italien, grec et maltais — a été déclarée persona non grata et expulsée de l’aéroport de Benghazi par le gouvernement de l’est14. Officiellement, querelle de protocole et de préséance ; en réalité, démonstration de force d’un pouvoir oriental qui entend monnayer sa coopération. Dans cette Libye-là, des groupes armés affiliés à Haftar, comme la brigade Tariq Ben Zeyad, procèdent à des expulsions massives vers le Tchad, l’Égypte, le Niger et le Soudan, sans procédure ni accès à l’asile9. La désunion libyenne s’inscrit dans une compétition d’influences plus large, où la Russie a fait du soutien à Haftar un levier d’expansion en Afrique.
Un « business as usual » que l’ONU met en accusation
Le réquisitoire le plus sévère est venu des Nations unies. Le 18 février 2026, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme et la mission d’appui de l’ONU en Libye ont publié un rapport conjoint, couvrant la période de janvier 2024 à décembre 2025, qui décrit un « modèle d’exploitation » devenu « business as usual » — une réalité brutale et normalisée2. Les migrants y sont « raflés » par des réseaux criminels « souvent liés aux autorités libyennes », transférés sans procédure, « sous la menace des armes », vers des centres de détention2. Là, ils subissent « esclavage, torture, mauvais traitements, travail forcé, prostitution forcée, rançon, extorsion »2. Les interceptions en mer, « fréquemment dangereuses », s’accompagnent de manœuvres hasardeuses et d’un usage excessif de la force2.
La conclusion onusienne est sans appel : ces pratiques ne sont « pas des atrocités isolées, mais des pratiques généralisées et systématiques », nourries par la demande et l’impunité2. OIM et HCR le martèlent depuis des mois : nul ne devrait être renvoyé en Libye après un sauvetage en mer, car le pays « ne peut être considéré comme un lieu sûr »7. Ce constat vide de sens juridique la notion même de « retour », socle de l’accord. Le débat rejoint celui, plus large, du partenariat entre l’Europe et l’Afrique face aux pressions démographiques.
La route se déplace, le problème demeure
L’externalisation produit un effet de vases communicants. À mesure que les départs de l’ouest sont contenus, une autre route s’est rouverte plus à l’est : de Tobrouk vers la Crète. Selon la Global Initiative, plus de 25 000 personnes ont tenté cette traversée en 2025, contre 5 161 en 2024 et seulement 815 en 202315. La Crète est devenue le premier point d’entrée de la Grèce, avec environ 20 000 arrivées sur l’année15. Début 2026, la tendance s’accélère, sur fond de Méditerranée toujours plus meurtrière — l’OIM recensait au moins 682 morts ou disparus dès les premiers mois de l’année15.
L’accord migratoire avec Rome et Bruxelles illustre ainsi une logique qui se mord la queue : on finance l’interception sans traiter ni les causes des départs, qui plongent leurs racines dans l’instabilité du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, ni la fragmentation d’un État libyen toujours à reconstruire. Le signal à surveiller en 2026 est double : la pression d’eurodéputés et de juridictions nationales pour conditionner, voire suspendre, les financements ; et l’éventuelle bascule de la coopération européenne vers l’est libyen, qui légitimerait un nouvel acteur sans davantage de garanties. Tant que la Libye restera un pays divisé et que les départs depuis l’Afrique subsaharienne se poursuivront, l’externalisation déplacera les flux plus qu’elle ne les éteindra — au prix, dénoncé par l’ONU, d’un coût humain devenu routine.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le mémorandum Italie-Libye ?
Signé le 2 février 2017, c'est un accord par lequel Rome forme, équipe et finance les garde-côtes libyens pour qu'ils interceptent les embarcations de migrants. Reconductible tacitement tous les trois ans, il a été renouvelé en 2020, 2023 et de nouveau le 2 novembre 2025.
Pourquoi l'externalisation des frontières est-elle contestée ?
Parce que les personnes interceptées sont ramenées en Libye, où l'ONU documente détention arbitraire, torture, travail forcé et violences sexuelles. ONG et agences onusiennes estiment que financer ces retours rend l'Italie et l'UE complices, la Libye ne pouvant être considérée comme un lieu sûr.
Quel rôle joue Frontex en Méditerranée centrale ?
L'agence européenne ne patrouille plus en surface mais surveille la zone par drones et avions depuis Lampedusa et Malte. Des recherches montrent qu'elle transmet des localisations d'embarcations qui permettent aux garde-côtes libyens d'intercepter, ce qui lui vaut des accusations de complicité.
La division politique libyenne affecte-t-elle l'accord ?
Oui. Le mémorandum lie Rome au gouvernement de Tripoli, mais l'est libyen, contrôlé par le clan Haftar, gère sa propre politique migratoire. En juillet 2025, une délégation européenne y a été expulsée, illustrant l'impossibilité d'un dispositif unique pour les deux Libye.
Sources
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« Italy-Libya Migration Pact Automatically Renews Despite Widespread Protests », VisaHQ, 2 novembre 2025. https://www.visahq.com/news/2025-11-02/it/italy-libya-migration-pact-automatically-renews-despite-widespread-protests/ ↩ ↩2 ↩3
-
OHCHR, « Migrants in Libya victims of “violent business model” of systemic violations and abuses – UN report », Nations unies, 18 février 2026. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2026/02/migrants-libya-victims-violent-business-model-systemic-violations-and-abuses ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6
-
« Renewal of the Italy-Libya Memorandum of Understanding », The Menton Times, 2025. https://www.mentontimes.com/news-2/renewal-of-the-italy-libya-memorandum-of-understanding ↩ ↩2
-
« Italy-Libya Migration Pact », EU Reports — “A deal built on suffering”, octobre 2025. https://eureports.com/2025/10/a-deal-built-on-suffering-how-italys-migration-pact-fuels-abuse-in-libya/ ↩ ↩2
-
« EU Commission dismisses call to stop financing of Libyan Coast Guard », Euronews, 24 septembre 2025. https://www.euronews.com/my-europe/2025/09/24/european-commission-dismisses-ngos-call-to-stop-financing-of-libyan-coast-guard ↩ ↩2 ↩3
-
OIM, « Libya Crisis Response Plan 2025-2026 », Global Crisis Response Platform, 2025. https://crisisresponse.iom.int/response/libya-crisis-response-plan-2025-2026 ↩ ↩2
-
OIM et HCR, « IOM and UNHCR Condemn the Return of Migrants and Refugees to Libya », HCR, juin 2025. https://www.unhcr.org/news/press-releases/iom-and-unhcr-condemn-return-migrants-and-refugees-libya ↩ ↩2
-
« EU rejects calls to halt funding for Libyan Coast Guard », The Libya Observer, septembre 2025. https://libyaobserver.ly/news/eu-rejects-calls-halt-funding-libyan-coast-guard ↩ ↩2 ↩3
-
Amnesty International, « EU’s migration cooperation with Libya is “morally bankrupt” and amounts to complicity in violations », Amnesty International, 7 juillet 2025. https://www.amnesty.org/en/latest/press-release/2025/07/eus-migration-cooperation-with-libya-morally-bankrupt/ ↩ ↩2 ↩3
-
Human Rights Watch, « Italy: End Border Control Pact with Libya », Human Rights Watch, 13 octobre 2025. https://www.hrw.org/news/2025/10/13/italy-end-border-control-pact-with-libya ↩
-
Matthias Monroy, « Frontex withholds details about people in distress – while this data apparently goes to coast guards in Libya », digit.site36.net, 28 janvier 2026. https://digit.site36.net/2026/01/28/frontex-withholds-details-about-people-in-distress-while-this-data-apparently-goes-to-coast-guard-in-libya/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Andreina De Leo, « The Court of Crotone on the Libyan Coast Guard: interception and returns to Libya are not rescue operations », REALaw.blog, 27 septembre 2024. https://realaw.blog/2024/09/27/the-court-of-crotone-on-the-libyan-coast-guard-interception-and-returns-to-libya-are-not-rescue-operations-will-it-be-enough-to-stop-eu-funding-by-andreina-de-leo/ ↩
-
« The Fragmented State: Geopolitical, Economic, Civil and Military Dimensions of Libya in 2025 », Libya Tribune, 20 décembre 2025. https://en.minbarlibya.org/2025/12/20/the-fragmented-state-geopolitical-economic-civil-and-military-dimensions-of-libya-in-2025/ ↩ ↩2
-
« Behind the scenes: Khalifa Haftar’s son scuppered EU visit to eastern Libya », EUobserver, juillet 2025. https://euobserver.com/eu-and-the-world/ar4c3deea5 ↩
-
« A smuggling route reawakens: Movement surges between eastern Libya and Crete », Global Initiative Against Transnational Organized Crime, 2026. https://globalinitiative.net/analysis/a-smuggling-route-reawakens-movement-surges-between-eastern-libya-and-crete/ ↩ ↩2 ↩3
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