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L'influence russe en Afrique : de Wagner à l'Africa Corps

Départ de Wagner, montée de l'Africa Corps, retrait français, or et désinformation : comment la Russie redessine son emprise sur le Sahel en 2025.

Par ISS10 décembre 2024, mis à jour le 4 juin 2026Lecture 6 min
Convoi militaire dans une zone aride du Sahel, illustration de l'influence russe en Afrique.
Convoi militaire dans une zone aride du Sahel, illustration de l'influence russe en Afrique. (Image d'illustration IA © ISS 2024)

À retenir

  1. La Russie a remplacé le groupe Wagner par l'Africa Corps, une force paramilitaire directement subordonnée au ministère de la Défense, présente dans six pays.
  2. La transition s'est accélérée avec le retrait officiel de Wagner du Mali le 6 juin 2025 ; jusqu'à 80 % des effectifs de l'Africa Corps sont d'anciens combattants de Wagner.
  3. Le retrait militaire français s'est étendu du Mali (2022) au Sénégal, au Tchad et à la Côte d'Ivoire en 2025.
  4. Le commerce illégal de l'or aurait rapporté plus de 100 millions de dollars par mois au Kremlin via la Centrafrique, le Soudan et le Mali.
  5. Selon ACLED, le ciblage des civils représente 52 % de l'activité violente de Wagner en Centrafrique et 71 % au Mali.

En quelques années, la carte des influences au Sahel a basculé. Là où flottaient les drapeaux français, des instructeurs russes forment désormais les soldats des juntes. Le tournant ne tient pas qu’aux armes : il s’est joué sur les réseaux sociaux, dans les mines d’or et dans un récit anti-occidental savamment orchestré. Et en 2025, ce dispositif change de visage — le sulfureux groupe Wagner cède la place à une force que le Kremlin contrôle directement.

De la milice privée à l’armée d’État

Le grand basculement de l’année est organisationnel. La Russie a créé l’« Africa Corps », une formation paramilitaire entièrement subordonnée au ministère de la Défense, qui a repris l’empreinte africaine de Wagner depuis la fin 20231. Le transfert a culminé avec le retrait officiel de Wagner du Mali le 6 juin 2025, traduisant la volonté du Kremlin de formaliser et de centraliser ses opérations sur le continent1.

La continuité humaine est frappante : jusqu’à 80 % des effectifs de l’Africa Corps seraient d’anciens combattants de Wagner, et ses méthodes s’inspirent directement de celles de son prédécesseur2. Le maillage géographique reste large — Burkina Faso, Centrafrique, Libye, Mali, Niger, Soudan2. Les objectifs sahéliens, eux, ne changent pas : protéger les juntes au pouvoir, accéder aux ressources naturelles, sécuriser des partenariats dans l’énergie et les infrastructures, et saper l’influence occidentale par la propagande2. Le changement de marque sert aussi un objectif d’image : après la rébellion avortée de Wagner et la mort de son fondateur, le Kremlin avait besoin d’un instrument dont il maîtrise pleinement la chaîne de commandement, quitte à perdre la souplesse d’une milice opérant dans l’ombre. Cette substitution prolonge la réflexion engagée sur l’usage stratégique russe des sociétés militaires privées, dont l’Africa Corps marque l’étatisation.

Le vide français, comblé par Moscou

Le succès russe se mesure d’abord à un retrait : celui de la France. La séquence est implacable. Les forces françaises ont quitté le Mali en août 2022, le Burkina Faso en février 2023, le Niger en décembre 2023, puis le Tchad en janvier 2025 et la Côte d’Ivoire en février 2025 ; en juillet, le départ du Sénégal a mis fin à la présence militaire permanente de Paris en Afrique de l’Ouest3.

Ce reflux n’est pas seulement militaire. La Russie a utilisé la désinformation sur les réseaux sociaux pour attiser le sentiment anti-français et s’imposer comme le partenaire sécuritaire de prédilection de plusieurs régimes, au premier rang desquels les membres de l’Alliance des États du Sahel formée en 2023 par les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger3. Premiers signes concrets : dès avril 2024, une centaine de membres de l’Africa Corps arrivaient au Niger, filmés en train d’entraîner les troupes locales au maniement de drones FPV, depuis la base même que les militaires américains s’apprêtaient à quitter1.

L’offre russe répond à une demande politique précise. Pour des juntes nées de coups d’État, le partenariat occidental est devenu un handicap : conditionné à la démocratie, assorti de leçons de gouvernance, et associé à un passé colonial. Moscou propose l’inverse — un appui sécuritaire sans exigence de réforme, livré vite, et accompagné d’un discours souverainiste flatteur. Le Sahel, riche en or, en uranium et en terres rares mais ravagé par les insurrections, offre à la fois le besoin et la ressource. C’est sur ce terreau que prospère l’influence russe, dans une région où la légitimité se gagne désormais autant par les armes que par le récit.

L’or, le carburant du dispositif

Cette présence a un prix — et un financement. L’exploitation des ressources naturelles en est le moteur. Selon plusieurs enquêtes, les mercenaires liés à Moscou ont généré plus de 100 millions de dollars par mois grâce au commerce illégal de l’or en Centrafrique, au Soudan et au Mali4. Le « Blood Gold Report » estime que ce circuit a permis de blanchir quelque 2,5 milliards de dollars vers la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine en 20225.

Le cas centrafricain est emblématique. La mine d’or de Ndassima, dont les réserves dépasseraient le milliard de dollars, est exploitée par une entité liée à la galaxie Wagner et pourrait rapporter à terme plus de 2,7 milliards de dollars5. Ce modèle — sécurité contre matières premières — éclaire la logique économique sous-jacente à l’expansion russe, voisine de celle qui sous-tend la position de la Russie sur les marchés mondiaux des armes : monnayer un savoir-faire militaire là où l’Occident s’est retiré ou impose des conditions.

Le coût humain et la part d’ombre

Le tableau serait incomplet sans son revers. L’arrivée des paramilitaires russes s’est accompagnée d’une violence documentée contre les populations. Selon les données d’ACLED, les exactions de Wagner au Mali et en Centrafrique sont non seulement fréquentes, mais bien plus meurtrières pour les non-combattants que les attaques des forces étatiques ou rebelles : le ciblage des civils représente 52 % de l’activité violente de Wagner en Centrafrique et 71 % au Mali6.

La désinformation accompagne ces opérations. L’écosystème de propagande russe présente faussement ces forces comme jouant un rôle positif, tandis que les opposants et critiques des régimes sont visés par des tactiques de guerre hybride7. Un ancien journaliste centrafricain a décrit comment il était chargé d’écrire des articles favorables et d’organiser des manifestations anti-occidentales7. La France affirme par ailleurs avoir déjoué une tentative de mise en scène d’un charnier près de Gossi, au Mali, destinée à discréditer ses forces lors de leur départ7. Ces opérations d’image, peu coûteuses et virales, ont souvent plus d’effet sur les opinions que les résultats militaires eux-mêmes. Ce double registre — sécurité affichée, prédation et manipulation en coulisse — alimente d’ailleurs le levier décrit dans l’expansion de l’influence russe à travers les diasporas et les réseaux médiatiques affiliés.

Une emprise solide mais pas garantie

L’influence russe en Afrique est aujourd’hui plus institutionnalisée qu’à l’époque de Wagner, mieux contrôlée par l’État, et adossée à un financement minier robuste. Mais sa pérennité n’a rien d’acquis. En passant de la milice « déniable » à l’armée officielle, Moscou perd sa marge de plausible démenti et engage directement sa responsabilité — y compris pour les exactions. La dépendance des juntes à un seul protecteur, l’incapacité à endiguer durablement les insurrections djihadistes et la fragilité des revenus illicites constituent autant de points de rupture. Le signal à surveiller : la capacité réelle de l’Africa Corps à offrir mieux que la sécurité de façade reprochée à la France. Faute de résultats sur le terrain, l’attrait du modèle russe pourrait s’éroder aussi vite qu’il s’est imposé.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'Africa Corps ?

C'est une formation paramilitaire russe créée par le Kremlin et placée sous le contrôle du ministère de la Défense, conçue pour reprendre l'empreinte africaine du groupe Wagner. Jusqu'à 80 % de ses membres sont d'anciens combattants de Wagner, et elle opère au Mali, au Burkina Faso, au Niger, en Centrafrique, en Libye et au Soudan.

Pourquoi la Russie a-t-elle remplacé Wagner par l'Africa Corps ?

Après la rébellion avortée de Wagner en 2023 et la mort de son chef, Moscou a voulu une force loyale et centralisée plutôt qu'une milice privée incontrôlable. L'Africa Corps formalise l'engagement de l'État russe, au prix d'une moindre possibilité de nier son implication.

Comment la Russie finance-t-elle sa présence en Afrique ?

En grande partie par l'exploitation des ressources naturelles. Le commerce illégal de l'or en Centrafrique, au Soudan et au Mali aurait rapporté plus de 100 millions de dollars par mois au Kremlin. La seule mine de Ndassima, en Centrafrique, recèlerait de l'or d'une valeur de plus d'un milliard de dollars.

Quel a été l'impact sur la présence française au Sahel ?

Il a été décisif. Sur fond de sentiment anti-français nourri par la propagande russe, les forces françaises se sont retirées du Mali (2022), du Burkina Faso (2023), du Niger (2023), puis du Tchad et de la Côte d'Ivoire en 2025, et enfin du Sénégal, mettant fin à leur présence permanente en Afrique de l'Ouest.

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Rédaction · Analyse stratégique

L'Institut des Sciences Stratégiques publie des analyses indépendantes sur la géopolitique, la défense et les transformations du pouvoir au XXIe siècle.

Sources

  1. « In Africa, Russia is swapping a ruthless paramilitary for a replica it can control. What’s Putin’s game plan? », CNN, 25 août 2025. https://www.cnn.com/2025/08/25/africa/russia-africa-corps-wagner-intl-cmd 2 3

  2. « Russia’s Africa Corps: Wagner’s Successor in Africa (2022–2025) », Robert Lansing Institute, 30 septembre 2025. https://lansinginstitute.org/2025/09/30/russias-africa-corps-wagners-successor-in-africa-2022-2025/ 2 3

  3. « What should Europe do as Russia gains influence in Africa’s Sahel? », Euronews, 17 avril 2025. https://www.euronews.com/2025/04/17/what-should-europe-do-as-russia-gains-influence-in-africas-sahel 2

  4. « How ‘blood gold’ from Africa is funding Russia’s war on Ukraine », NPR, 27 décembre 2023. https://www.npr.org/2023/12/27/1221318890/russia-ukraine-wagner-group-putin-africa-blood-gold

  5. « Proxy Power and Precious Minerals: Russia’s Growing Footprint in Africa through the Wagner Group », Interpopulum, 2025. https://interpopulum.org/proxy-power-and-precious-minerals-russias-growing-footprint-in-africa-through-the-wagner-group-a-case-study-of-the-central-african-republic-and-mali/ 2

  6. « Wagner Group Operations in Africa: Civilian Targeting Trends in the Central African Republic and Mali », ACLED. https://acleddata.com/report/wagner-group-operations-africa-civilian-targeting-trends-central-african-republic-and-mali

  7. « The Wagner Group’s Atrocities in Africa: Lies and Truth », U.S. Department of State. https://2021-2025.state.gov/the-wagner-groups-atrocities-in-africa-lies-and-truth/ 2 3

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