Informatique quantique russe : tenir le rang malgré l'isolement
Processeurs à 50 puis 70 qubits, substitution des composants, sanctions : comment la Russie maintient sa recherche quantique en 2026 malgré la rupture avec l'Occident.

À retenir
- En décembre 2024, la Russie a dévoilé deux ordinateurs quantiques à 50 qubits, tenant l'objectif de sa feuille de route gouvernementale.
- Fin 2025, un processeur à ions d'ytterbium atteignait 70 qubits, et un système à atomes neutres 72 qubits.
- Le financement public du quantique a atteint environ 24 milliards de roubles entre 2020 et 2024, loin des 100 milliards annoncés.
- Privée des chaînes d'approvisionnement occidentales, la Russie a lancé une substitution des composants critiques portée par Rosatom et Rostec.
Le 19 décembre 2024, dans un laboratoire moscovite, des chercheurs allument une machine à base d’atomes de rubidium refroidis presque au zéro absolu. Elle atteint 50 qubits — l’objectif fixé quatre ans plus tôt par une feuille de route adossée au Kremlin1. Quelques jours plus tôt, le patron de Rosatom avait annoncé à Vladimir Poutine l’achèvement d’un autre calculateur à 50 qubits, fondé cette fois sur des ions piégés2. Coupée de l’Occident, la science quantique russe vient de prouver qu’elle peut encore tenir un calendrier. Mais à quel prix, et pour aller où ?
Un pari technologique tenu, sur quatre fronts à la fois
La singularité russe tient à sa stratégie de dispersion. Plutôt que de miser sur une seule technologie, Moscou a développé en parallèle des prototypes sur les quatre grandes plateformes mondiales : atomes neutres, ions piégés, supraconducteurs et photons3. Fin 2025, le processeur le plus puissant, fondé sur des ions d’ytterbium, atteignait 70 qubits ; s’y ajoutaient un système à atomes neutres de 50 qubits, un processeur photonique de 35 qubits et une puce supraconductrice de 16 qubits3. En décembre 2025, l’Université d’État de Moscou et Rosatom dévoilaient même un système à atomes neutres de 72 qubits4.
Ce choix fait de la Russie l’un des rares pays — avec les États-Unis et la Chine — à maîtriser les quatre voies technologiques simultanément3. C’est une assurance contre l’incertitude : nul ne sait encore quelle architecture l’emportera, et Moscou se garde de tout parier sur la mauvaise. Cette logique de souveraineté par la diversité prolonge celle observée dans le développement de la technologie domestique russe.
La feuille de route ne se limite d’ailleurs pas au calcul. Elle couvre quatre domaines — informatique quantique, communications quantiques, métrologie et capteurs, et technologies habilitantes — articulés en une stratégie coordonnée5. Les communications quantiques, en particulier, intéressent un État soucieux de protéger ses transmissions sensibles : une clé de chiffrement distribuée selon les lois de la physique quantique devient, en théorie, inviolable. Pour Moscou, le quantique n’est donc pas qu’une vitrine scientifique ; c’est un outil de souveraineté numérique.
Rosatom, le pilote inattendu
Le chef d’orchestre n’est pas une université, mais le géant nucléaire Rosatom. Via son « Projet quantique », il fédère un écosystème de dix-neuf instituts de recherche et universités et plus de six cents chercheurs et ingénieurs3. L’ambition affichée par la feuille de route 2025-2030 est limpide : faire sortir la technologie du laboratoire pour l’amener vers l’industrie, en commençant par l’énergie nucléaire avant d’élargir le champ des applications5.
Ce pilotage par un mastodonte d’État a ses revers. Le financement, d’abord. Les promesses initiales évoquaient au moins 100 milliards de roubles pour le quantique d’ici 20256. La réalité fut plus modeste : le financement public cumulé entre 2020 et 2024 a atteint environ 24 milliards de roubles, soit près de 311 millions de dollars, dont une moitié apportée par Rosatom lui-même3. Une somme respectable, mais sans commune mesure avec les budgets occidentaux ou chinois. Cette tension entre ambition stratégique et moyens contraints rappelle celle qui pèse sur le programme spatial russe.
Les sanctions, ou l’art de la débrouille industrielle
C’est sur le terrain des composants que l’isolement frappe le plus durement. Les sanctions occidentales ont directement visé les structures phares du secteur, dont le Centre quantique russe et la coentreprise quantique de Rosatom3. Surtout, les laboratoires ont perdu l’accès à des maillons critiques de la chaîne d’approvisionnement : systèmes cryogéniques, électronique de contrôle de précision, sans lesquels aucune machine quantique ne fonctionne.
La réponse russe a été le réflexe désormais familier de l’économie de guerre : la substitution. Dès 2022, Rosatom et Rostec ont lancé des programmes de production domestique, et les équipes russes revendiquaient fin 2024 le remplacement complet des composants électroniques clés pour leurs systèmes à ions piégés et supraconducteurs3. Pareil effort d’autonomisation forcée s’inscrit dans la trajectoire plus vaste de l’adaptation économique de la Russie aux sanctions, où l’on troque l’efficacité du marché mondial contre la sécurité de la production nationale. Le résultat est souvent plus lent, plus cher, mais fonctionnel.
Cette autarcie a néanmoins un coût caché : le talent. La recherche quantique de pointe vit d’allers-retours, de doctorats à l’étranger et de publications croisées. En se refermant, l’écosystème russe risque de voir ses meilleurs cerveaux partir ou se couper des dernières avancées. Reconnaître officiellement les chercheurs, comme l’a fait l’attribution du prix VYZOV à l’un des concepteurs du calculateur à ions, vise précisément à retenir cette élite scientifique sur le sol national7.
Tenir le rang n’est pas mener la course
Maintenir ses capacités, oui. Rivaliser pour la tête, non. La comparaison internationale est cruelle. Tandis que la Russie franchit la barre des 70 qubits, IBM aligne déjà des processeurs de plus de 1 000 qubits et vise une machine tolérante aux fautes pour 20298. La société Atom Computing détient un record de 1 125 qubits, et la Chine a engagé près de 140 milliards de dollars via son fonds national, déployant des systèmes de contrôle capables de piloter plus de 1 000 qubits8.
L’écart de financement est d’un ordre de grandeur. Mais le nombre de qubits ne dit pas tout : la qualité, la correction d’erreurs et la stabilité comptent au moins autant. La grande avancée de 2025 a justement été la correction d’erreurs, avec la puce Willow de Google — 105 qubits supraconducteurs — qui a démontré une réduction exponentielle des erreurs à mesure que le nombre de qubits augmente8. C’est ce verrou, plus que le décompte brut, qui sépare aujourd’hui les laboratoires de la machine réellement utile.
Sur ce terrain, la Russie conserve un atout : une école théorique solide et une réelle profondeur scientifique, héritage d’une tradition de physique de premier rang. La perte de la collaboration internationale prive toutefois ses chercheurs des échanges, des conférences et des équipements partagés qui accélèrent l’innovation ailleurs. Cette base nourrit aussi les capacités d’intelligence artificielle que la Russie développe, tant les deux domaines partagent calcul intensif et talents.
Une autonomie sous surveillance
La trajectoire quantique russe illustre une stratégie plus large : préférer une autonomie imparfaite à une dépendance vulnérable. Moscou ne prétend pas dominer le quantique mondial ; il entend rester dans le peloton, capable de comprendre, de produire et, le moment venu, d’appliquer la technologie à ses propres priorités — du chiffrement à l’énergie.
Le signal à surveiller n’est pas le prochain record de qubits, mais la capacité de la Russie à franchir le mur de la correction d’erreurs sans accès aux fournisseurs occidentaux. C’est là, dans cette épreuve de qualité plus que de quantité, que se jugera la solidité réelle d’une science qui a déjà prouvé sa résilience.
Pour aller plus loin
Questions fréquentes
Où en est la Russie en informatique quantique en 2026 ?
La Russie a tenu son objectif de 50 qubits fin 2024 sur plusieurs plateformes, puis atteint 70 à 72 qubits fin 2025. Elle figure parmi les rares pays disposant de processeurs sur les quatre grandes technologies (atomes, ions, supraconducteurs, photons), aux côtés des États-Unis et de la Chine.
Quel rôle joue Rosatom dans le quantique russe ?
Le géant nucléaire Rosatom pilote la feuille de route quantique nationale via un écosystème réunissant dix-neuf instituts et plus de six cents chercheurs. Il vise à faire passer la technologie du laboratoire à l'industrie, en commençant par le secteur de l'énergie nucléaire.
Comment les sanctions affectent-elles la recherche quantique russe ?
Les sanctions ont privé les laboratoires russes de systèmes cryogéniques et d'électronique de contrôle occidentaux, et visé directement le Centre quantique russe. Moscou a répliqué par une substitution domestique, revendiquant fin 2024 le remplacement des composants clés pour ses systèmes à ions piégés et supraconducteurs.
La Russie est-elle en tête de la course quantique mondiale ?
Non. Avec 70 qubits, elle reste loin derrière les leaders : IBM aligne des processeurs de plus de 1 000 qubits et la Chine a engagé près de 140 milliards de dollars. La force russe est sa diversité de plateformes et sa capacité à tenir malgré l'isolement.
Sources
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The Quantum Insider, « Russia Unveils Its 50-Qubit Rubidium Neutral Atom Prototype Quantum Computer », 29 décembre 2024. https://thequantuminsider.com/2024/12/29/russia-unveils-its-first-50-qubit-quantum-computer-prototype/ ↩
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PostQuantum, « Russia Unveils First 50-Qubit Quantum Computer Prototype », 2024-2025. https://postquantum.com/industry-news/russia-50-qubit-quantum/ ↩
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PostQuantum, « Quantum Technologies and Quantum Computing in Russia », 2026. https://postquantum.com/quantum-computing/quantum-russia/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7
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Rosatom Newsletter, « Russia’s Quantum Leap », 26 janvier 2026. https://rosatomnewsletter.com/2026/01/26/russias-quantum-leap/ ↩
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TAdviser, « Rosatom reported on the results of the development of quantum computers within the framework of the roadmap », 2025. https://tadviser.com/index.php/Project:Rosatom_Quantum_Technologies ↩ ↩2
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Interfax, « At least 100 bln rubles to be allocated for development of quantum technologies through 2025 — Deputy PM Chernyshenko », 2022. https://interfax.com/newsroom/top-stories/83098/ ↩
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VYZOV Prize, « 50-Qubit Ion-Based Quantum Computer Developed by Researchers Including Ilya Semerikov, VYZOV Prize Laureate », 2024-2025. https://vyzovprize.com/news/50_qubit_ion_based_quantum_computer_developed_by_researchers_including_ilya_semerikov_vyzov_prize_laureate ↩
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U.S.-China Economic and Security Review Commission, « Vying for Quantum Supremacy: U.S.-China Competition in Quantum Technologies », novembre 2025. https://www.uscc.gov/sites/default/files/2025-11/Vying_for_Quantum_Supremacy—U.S.-China_Competition_in_Quantum_Technologies.pdf ↩ ↩2 ↩3
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